Scolti : Salut LUCCI’, bienvenue chez SKUUURT ! Beatmaker de génie, ta patte est désormais reconnue par tout le rap français. Parmi tes très nombreuses collabs, on peut évidemment parler de Bekar et de Ben PLG, mais aussi de Youssoupha, Isha et Limsa D’Aulnay, Peet, Georgio, Josman, Jul, PLK, Gulien, Eesah Yasuke, Houdi, Edge, Caballero et JeanJass, Sto, et j’en passe, je ne peux pas tous les citer parce que la liste commence à être longue. Tout est parti pour toi de ta rencontre avec Bekar et du fait d’avoir répondu à son appel sur Facebook ?
LUCCI’ : En vrai, c’est là où ça s’est professionnalisé parce que, pas direct, mais une fois qu’on a sorti le projet, il y a eu tellement d’engouement qu’on a pu signer en édition. Donc, j’ai pu aussi arrêter mon taf, me consacrer uniquement à la musique
Et pouvoir en vivre ?
L : Pas tout de suite, mais les éditeurs te filent une sorte d’avance qui fait que tu peux vivre sur ça, c’est fait pour te concentrer uniquement sur la musique
C’est ce qui s’est passé dès le début, sur le premier projet de Bekar ??
L : Ouais, et même dès les premiers singles qu’on a sortis ensemble, les premiers morceaux, directement il y a eu un engouement qu’il n’y avait jamais eu sur les projets que j’avais fait avant. Et on s’entend super bien musicalement, donc il y avait un truc naturel, et ça nous plaisait, à nous, ça nous faisait du bien, et ça faisait du bien aux gens, dans le sens où c’était peut-être un style ou une couleur qu’ils n’avaient pas forcément ailleurs.
Cette histoire-là, ça s’est passé sur les réseaux, donc quelque part à l’échelle mondiale, au moment où il fait son appel, les réseaux. Et pourtant, votre histoire, ça reste l’histoire d’un gars du Nord qui rencontre un gars du Nord. C’était plus simple, c’est par facilité qu’il s’est dit, je vais bosser avec ce mec du Nord ? Ou alors le hasard a vraiment fait que ça a matché entre vous ?
L : Il y a un truc de hasard et d’atomes, comme si on avait beaucoup d’influences communes, j’arriverais pas à dire, mais je pense qu’il y a des gens avec qui ça marche pas directement, et là, le moindre accord que je peux faire va lui parler. Il y a un truc…
Une espèce d’immédiateté, d’alchimie immédiate qui s’est mise en place ?
L : C’est ça. Et je pense que c’est aussi par rapport aux influences musicales de son père, des groupes comme Supertramp, Pink Floyd, qu’il écoutait beaucoup. Et mon père, pareil, m’a mis beaucoup là-dedans. Donc, il y avait un peu ce côté pop-rock qui nous rassemblait, et le kiff du rap, on kiffait les mêmes artistes, on se faisait écouter beaucoup de choses et ça mélangeait un peu ces influences-là, c’était vraiment le truc qui nous faisait plaisir
Ce que tu dis là, je fais une petite parenthèse, mais c’est une particularité un peu française de trouver étrange que tu puisses avoir des influences autres que rap quand t’es dans le rap. Chez les ricains, c’est pas du tout le cas. Chez eux, t’écoutes de la musique, fin de l’histoire, alors qu’en France, t’es censé être plongé dans le rap pour pouvoir faire du rap, etc. Toi, tu viens d’autres univers au départ.
L : Même carrément, je me rends compte que là, maintenant, je n’écoute plus de rap. J’ai l’impression que comme j’en fais, j’en écoute assez. J’ai pas l’impression que mes prods sont rap à proprement parler tout le temps. Je pense qu’elles ont des inspirations rap. Mais si la personne ne rappait pas dessus, c’est pas forcément du rap. Mais ça marche bien avec du rap, en tout cas. Et je trouve que c’est ça qui est intéressant
C’est parce que tu axes sur les mélodies, notamment ?
L : Ouais, et dans les mélodies, et des fois aussi par les batteries.Si je retire une mélodie d’une prod et qu’on écoute juste la batterie, en vrai, ça peut être un morceau de rock, ça peut être un morceau de blues…Et même avec la mélodie, si on retire une batterie trap sur un morceau, ça se trouve, la mélodie, elle va faire très indie rock, très pop. En tout cas, ouais, mélanger les styles, c’est ça le plaisir
Tu penses contribuer au rayonnement du rap nordiste ? À la fois par rapport aux gens d’ici, avec qui tu bosses, qui se retrouvent avec des sons de qualité qui leur permettent d’exister, mais aussi en représentant, quand tu bosses avec des gens d’ailleurs ?
L : Ouais, pour moi c’est important. C’est con, mais je sais que mon père, qui était dans un groupe qui avait fait un peu de bruit sur Lille, était vraiment dans cette énergie-là. Avec son groupe, ils allaient beaucoup rencontrer les jeunes groupes, ils allaient beaucoup aider en studio ou présenter des groupes à des labels. Ils faisaient pas mal de mooves comme ça et je trouvais ça vraiment bien. Et du coup, je pense que, naturellement, j’ai un truc où si je peux faire des sortes de formations ou d’ateliers à Lille, j’aime trop, j’ai l’impression de pouvoir être utile, et que tout ce que j’ai appris peux servir à d’autres. Et à côté de ça, je trouve qu’on a notre son à nous, je trouve qu’on a notre mentalité. Moi, elle fait trop partie de la personne que je suis
Ne serait-ce que par ce que tu viens de dire là, à savoir le partage, qui est quelque chose de très nordiste, qui nous semble très instinctif
L : Ouais à fond ! L’accueil, le partage, justement, là, on est dans le stud, où on a fait un espace qui est assez grand pour pouvoir accueillir, pouvoir faire des releases
Créer la rencontre
L : Ouais, c’est ça, parce qu’on a cette mentale, de par notre éducation et de par la mentalité d’ici. Pour moi, ça a toujours été important ça
Comment tu vois le rap nordiste actuel ? En termes de propositions, en termes de niveaux
L : Hyper riche, hyper chaud. Je trouve qu’il y en a pour tout le monde, chacun est hyper singulier, chacun a bien son truc à lui. Je pense aussi qu’on a notre couleur, de par le froid. Tu nous mets tous à Marseille, on fait plus du tout la même musique. Je pense qu’il y a un truc, un truc très froid, comme on peut ressentir à Paris, et qu’on ressentait peut-être plus dans une certaine époque, avec beaucoup de violons, etc. Mais ouais, je pense qu’il y a ça déjà. On a aussi un peu plus de facilité à aller sur des terrains électro, parce qu’on est proche de la Belgique et qu’à Lille, la mentalité est plus proche de la Belgique que de Paris. Belgique, Hollande, je pense qu’on est plus touché par des trucs électro. Moi, c’est pas forcément le truc qui me parle le plus, mais automatiquement, ça fait partie du paysage. Et je pense aussi à l’Angleterre. Et je pense qu’on est peut-être plus touché par ce qui vient en Angleterre qu’à Paris, par exemple. Et en Angleterre, un des trucs forts, c’est le mélange d’influences. Pour le coup, ils arrivent à mélanger 7 influences différentes sur le même morceau, c’est hyper fort. Et j’ai l’impression qu’on fait plus ça. Comme les Suisses, par exemple, ils font moins des choses premier degré, ils vont mélanger plus d’influences. Je ne sais pas d’où ça vient, mais ils ont aussi cette culture anglophone
Tu t’es penché un peu sur le passé du rap lillois ?
L : Ouais ! Ouais, quand même ! Quand on a commencé de base, donc avant qu’on rencontre Bekar, j’étais tout le temps avec Raph, qui m’a mis un peu dans le rap, Raph qui est le manager de Bekar maintenant. Et on allait tout le temps dans des open mics qu’il y avait au Biplan, c’était les MacLeod, et je sais qu’à ce moment là il y avait beaucoup Ywill qui venait, à cette époque là il sortait pas mal de morceaux, on écoutait ce qu’il faisait, c’était pas pile ce qu’on aimait mais c’était bien fait, c’était qualitatif, il y avait des bonnes prods, on aimait bien et on avait beaucoup de respect. Et du coup on s’était renseigné sur le groupe, La Jonction, c’était important pour nous. Et la première fois qu’Ywill est venu au studio, parce qu’on avait fait un feat. Balao et Ywill sur le premier projet de Balao, c’était hyper important. Pour moi, c’était trop bien. Et aussi, parce que pour ma génération c’était les gars qui faisaient quelque chose à ce moment-là à Lille, il y avait La Chronik, et à un moment j’avais bossé un projet avec Will et Beni
Will qui vient de sortir un projet
L : Qui a sorti un projet ouais, et qui est hyper fort. Ils ont toujours eu leur couleur, via Mehsah. Et ils avaient vraiment leur truc bien à eux, déjà à ce moment-là, à l’époque de Give Me 5, des poignées de Punchlines, tous ces concepts-là, où il y avait des Lacraps à Paris, des Néfaste, je n’ai plus tous les noms, les Demi-Portion, qui lui il sentait le sud, bah je trouve que La Chronik avaient vraiment le son du nord, c’était tout le temps des violons ou des pianos hyper tristes, mais c’était hyper dynamique, hyper rythmé par Mehsah justement, et eux ils avaient vraiment leur manière de rapper, et je sais que ça à cette époque là ça a inspiré, c’était hyper inspirant et motivant d’avoir des figures comme ça
Qui ont posé les premières pierres
L : Ouais, ouais, clairement. Parce que pour nous, limite, l’énergie de La Chronik nous parlait plus que…j’avais un petit peu écouté les premiers projets de La Jonction, Sakness, Ywill, Prince, Oprim, Rekta, j’avais écouté ces projets-là. Et du coup, ces morceaux-là étaient vraiment marqués de l’époque 90, 2000…Mais c’était vraiment La Chronik qui motivait. On allait régulièrement les voir au concert, on les captait des fois dans des événements, dans des trucs. En vrai, ils ont fait un beau chemin
T’es pas juste beatmaker, t’es avant tout musicien. Est-ce que c’est essentiel, quand on est beatmaker, d’être musicien ? Et tu joues de quels instruments ?
L : Je pense pas que ce soit essentiel, parce qu’il y a des beatmakers qui ne savent pas toucher du tout à un piano, mais c’est ce qui, du coup, donne leur son. Et ils arrivent à faire des mélodies qui, en vrai, sont très dures à reproduire à la main, mais qui, du coup, ont un charme. Je pense pas que ce soit obligatoire. Vraiment pas. Mais, c’est hyper important et hyper dominant dans ce que je fais, moi, dans mon style de prod, parce que j’aime toujours mettre des choses organiques. C’est hyper important d’essayer d’ajouter des choses par soi-même, que ce soit sa propre voix, enregistrer des sons, en tout cas d’être curieux, d’avoir envie d’essayer
Et d’expérimenter ?
L : D’expérimenter ouais, c’est ça le point
Quelle est la part de culture qu’il faut avoir quand on compose ? T’écoutes beaucoup ? T’es un gros consommateur de musique ? Et t’écoutes de tout ? Tu disais tout à l’heure que t’écoutes presque pas de rap, par exemple.
L : Ouais, très peu
Mais est-ce que t’écoutes de la musique tout court ou est-ce que t’es plongé dans ce que tu fais ?
L : J’écoute vraiment beaucoup de musique, j’essaye d’écouter le moins possible ce que je fais, pas quand c’est sorti mais avant, j’essaye d’écouter vraiment au minimum les morceaux qu’on bosse en général, mais j’écoute un peu tout le temps de la musique en vrai.
En tant qu’auditeur ou de façon presque analytique ? T’arrives à te détacher du côté analytique ? Juste kiffer, en fait
L : Ouais, un petit peu. Des fois, je prends du plaisir, mais automatiquement, mon oreille va…je ne sais pas, il y a un moment, je vais entendre quelque chose que j’aime bien. Du coup, mon oreille va commencer à chercher. Mais qu’est-ce que ça peut être ? Est-ce qu’il aurait fait avec ça ? Non, peut-être qu’il a fait avec ça. Automatiquement, je vais me déconcentrer du morceau et du kiff pendant l’écoute pour faire ça
Tu peux tout simplement danser sur un morceau ? Parce que quand tu danses, par définition, tu ne penses pas
L : Oui, c’est vrai, je suis pas trop dans la danse, les mouvements etc
Non, je ne parle pas de la danse en soi, je parle du fait de juste laisser son corps aller et ne pas écouter son cerveau
L : Ouais, ouais. Je bouge énormément ma tête, en session je ne peux pas faire autrement. Dès que je vois des vidéos où je suis en train de créer, je me casse la nuque tout le temps. Je peux pas faire autrement. J’ai besoin de voir comment le morceau avance. C’est con, mais, savoir de quelle manière tu bouges la tête, est-ce que tu la bouges lentement, en fonction du BPM, etc. ? J’aime bien ressentir ça
C’est qui les boss pour toi dans le domaine ? À l’international et/ou en France.
L : Franchement, pour moi, les boss, c’est…Kevin Parker. C’est le compositeur de Tame Impala. James Blake aussi. Franchement, là, il vient de sortir son projet, c’est n’importe quoi, il ramène vraiment quelque chose. Et Steve Lacy, qui a composé pas mal pour Kendrick, mais il compose aussi ses morceaux, et ce qu’il fait, c’est trop
Et en France ?
L : En France…Franchement, je trouve qu’on a vraiment notre truc. Loubenski, très très fort. Et Myth Syzer, c’est mon gars de ouf. Il n’a pas forcément les meilleurs sons, mais il a les meilleures idées. Il a la vision, c’est hyper intéressant. Ce n’est pas le meilleur beatmaker, mais il a les meilleures idées.
Je trouve que vous vous ressemblez pas mal dans les prods. Quand j’essaie de deviner qui a fait la prod, je me trompe rarement sur le fait que c’est toi, mais quand je me trompe, c’est parce que c’est lui
L : Ouais, en tout cas, sur les morceaux qu’on a fait là, avec Bekar, il y a une sorte de recherche commune où on sait qu’on va sur le même projet. Donc, on se fait écouter des morceaux, automatiquement on cherche quelque chose qui est dans une certaine esthétique. En 3ème nom, je dirais mais MEI, c’est un autre gars avec qui je taffe pas mal. Jeune. Il baise tout, il est trop fort, il a des super idées. Lui, justement, est hyper dans l’expérimentation. Il va enregistrer beaucoup de choses avec sa voix, qu’il va pitcher etc. Il fait trop du bien, il est trop fort. Plein de bonnes idées
Le beatmaking, c’est de la discipline ? Comment tu bosses ? Tu t’imposes de venir au studio de telle heure à telle heure ?
L : Bah non, je me l’impose pas, parce que je kiffe, donc j’ai pas l’impression de me l’imposer, mais par contre j’y suis tout le temps. C’est pour ça que le studio et la maison sont collés. C’est parce que, au pire, je m’arrête une heure dans la journée pour faire une petite pause et manger. J’essaye parfois de faire des week-ends où je ne fais pas de son. Mais il y a toujours des choses à envoyer. Donc, t’es quasiment en permanence en processus de création. Et quand je ne le suis pas, j’écoute de la musique, ça m’inspire
Et tu jettes beaucoup ?
L : Je sais qu’il y a des morceaux qu’on va faire, et qu’on va jeter. Ça, ça arrive. Il y a plus de la moitié qu’on jette. Mais par contre, je trouve que dans les prods, il y a toujours des débuts d’idées que je vais garder et que je vais au pire rebosser six mois après, ou faire écouter à quelqu’un même un an après. Je sais que d’un coup, ça va m’inspirer autre chose. Je n’aime pas trop jeter, je garde tout. Et je sais que ça me sert toujours à un moment pour… Même pour le re-sampler. C’est toujours de la matière qui a été faite et qui va servir. Je n’aime pas trop jeter
Et quand tu crées, t’as des artistes en tête pour lesquels tu te dis que les sons conviendraient ? Ou alors tu proposes ta banque de sons et eux, piochent ?
L : Ça dépend
Par exemple, quand tu composes pour Bekar, tu composes de telle façon, parce que c’est Bekar donc tu vas partir dans ce sens-là ?
L : Des fois, j’essaye de casser un peu les automatismes avec les artistes avec qui je bosse beaucoup. Parce que ça fait des années qu’on bosse ensemble, et donc je sais que telle suite d’accords va plus lui parler qu’une autre. Donc, je peux être amené à plus la faire. Mais justement, j’essaye de ne pas tomber dans ce piège. Si ça fait autant de temps qu’on bosse ensemble, c’est aussi parce que j’arrive encore, après autant de sons, à les surprendre, à faire de nouvelles choses, à les amener ailleurs, autant pour un Bekar que pour Ben, parce que c’est les deux artistes avec qui je fais beaucoup de sons.
Mais ils ont une proposition très différente, l’un de l’autre. Et pourtant, c’est toi.
L : Bah ouais, mais…Ce que j’aime bien, c’est qu’en vrai, il y a toujours une petite similitude. Si t’écoutes bien, je trouve qu’on entend ma patte un peu
Ah ouais mais justement, là où je trouve que t’es très fort, c’est que Ben PLG et Bekar, pour moi, c’est différent. Par contre, on sait que c’est Lucci’. Et ça, c’est fort
L : Comme j’ai fait tout le temps un peu ça, le fait de réaliser des projets, très vite j’ai travaillé le fait de comprendre les besoins, écouter, comprendre les références, comprendre le style de tel artiste, pourquoi on l’écoute, les piliers qui font sa musique, et après, essayer de trouver comment lui proposer quelque chose qui va lui parler ? Je connais leur sensibilité
Mais tu t’imposes une réflexion en fonction de l’artiste
L : Ouais, mais c’est hyper naturel, ça, j’y pense vraiment pas
Il peut t’arriver de composer un morceau pour Ben, avec lui en tête, et au bout de la composition te dire “non, en fait, c’est pour Bekar, ou l’inverse, ou même pour d’autres artistes?
L : Ouais, après on bosse beaucoup en session directement. Avec eux, pour le coup, ça n’arrive pratiquement jamais que je fasse une prod dans mon coin, que je leur envoie. Quasiment tous les morceaux qu’on fait, c’est en présentiel. Avec eux, on les fait, et on avance dessus
Donc ils peuvent donner leur ressenti en direct
L : Ouais, c’est ça. Mais par contre, du coup, il y a plein de morceaux qu’on a jeté avec eux, que ce soit avec Ben ou avec Bekar. Le morceau ne sort pas, je prends la prod, je la propose à un Isha ou Limsa ou à quelqu’un. Ça, ça arrive.
Quand tu signes beaucoup de morceaux sur un album, voire tout un album, est-ce que quelque part, ce n’est pas toi qui donnes la direction ?
L : En tant que réal, il y a un peu cette casquette-là. Ce n’est pas de la DA, parce que le DA aujourd’hui c’est plus vraiment ça, mais, automatiquement, tu vas réfléchir un peu au type d’instrument que tu as mis sur le projet. Si par exemple, sur un projet de 12 titres, il y a 6 morceaux avec un piano, je trouve ça relou. J’aime bien le fait de penser à la diversité d’un projet
C’est pas tant sous cet angle-là. Je parle plus du fait que le dernier album d’untel défonce. Mais en vérité, on devrait dire que le dernier album d’un tel ET de Lucci’ défonce. Parce que s’il n’y a pas Lucci’ qui donne cette direction totale à l’album, l’album n’est pas ce qu’il est, par définition
L : Oui, c’est vrai
Parce qu’on ne le dit pas, ça
L : Non, c’est vrai
On ne signe pas les beatmakers
L : Ouais, carrément. Mais comme on ne le disait pas avec l’album de Michael Jackson et de…
Quincy Jones
L : Oui, c’est ça, Quincy Jones. Mais tous ces projets-là, pour moi, c’est les miens de la même manière, et pas pour le public, mais je ne suis pas dans un truc de revendication où je me dis “ouais c’est mon projet aussi, na na”. Je n’ai pas d’ego sur ça. Chaque projet, je suis trop content de le faire. Ils me font du bien à moi parce que je kiffe les morceaux. Et oui, c’est autant mes projets que les leurs. C’est vrai que par contre, j’ai pas à les défendre sur scène, c’est leur nom qui est dessus, et…
C’est eux qui se démerdent avec ça
L : Ouais, et puis dans 40 ans, s’ils n’aiment plus leur album, le nom est toujours collé dessus. Donc en vrai, c’est eux qui vont vivre avec ça, moi, c’est plus discret, donc en vrai je trouve que c’est normal, la pression est un peu plus grosse pour eux, tu vois. Parce que s’ils font un mauvais album, c’est sur eux qu’on va venir taper. On ne va pas venir dire “c’est la faute de Lucci’“, c’est lui qui a fait des prods de merde
Aujourd’hui, on est dans ton nouveau studio. C’est un projet pour un confort personnel ou c’est pour un projet tout court ? T’as l’idée de développer la structure studio ou juste de pouvoir composer et enregistrer tranquillement ?
L : Ça faisait longtemps qu’avec tous les gars avec qui je bosse, on bossait dans les combles de chez moi. C’était petit, à plus de 3, on était trop serré en termes de confort, de taf. Ça a commencé à me faire chier de ne pas avoir le confort qu’on peut avoir à Paris. Parce que je n’ai pas envie qu’on se retrouve à aller à Paris quand on veut créer. Et donc, j’avais vraiment envie qu’on ait un lieu où on serait mieux que dans les studios à Paris, avec une meilleure qualité et de la place, de l’espace, et qu’on soit au max. Et après, pour l’autre côté, je voulais vraiment avoir une deuxième pièce, un deuxième studio qui est en train d’être fait pour pouvoir le laisser à 2-3 compositeurs, par exemple, ça pourrait leur permettre d’avoir un endroit pour faire du son, avec du matos, avec du matériel de qualité, des enceintes de qualité, etc., de pouvoir avoir un endroit autre que chez eux, pour amener des artistes, plutôt que faire comme moi et amener tout le monde à la maison tout le temps. C’est cool, mais ça a ses limites. Et du coup, le but, c’est que ce soit un lieu de passage
Mais avec pignon sur rue ou par réseau ?
L : Par réseau, je pense. Et puis, moi, dans tous les cas, je vais continuer ce que je vais faire, ça ne va pas changer ma manière de faire. Juste, ça veut dire qu’il y aura d’autres projets que les miens qui vont être bossés ici. Et donc, sur ce genre de trucs, je suis chaud d’aller jeter une oreille. Je n’ai pas forcément de meilleurs conseils que d’autres à donner. Mais si, sur une idée de réal, sur une idée d’ajouter un truc, je peux avoir des idées, c’est cool. Et j’ai toujours aimé qu’il y ait de la vie, que ça bouge, qu’il y ait du mouvement là où je suis. Et je trouve que le fait qu’il y ait un autre studio, ça crée un peu ce truc-là où les gens, dans un café, se rencontrent, parlent de sur quoi ils travaillent en ce moment, ce qu’ils ont écouté dernièrement, qui est chaud, etc. J’aime bien le fait qu’il y ait un peu un lieu de vie comme ça. Et donc c’est le projet, on avance vers ça
Je parlais de réseau plutôt que de pignon sur rue, comment se font les collabs ? Tu vas chercher les gens ou on vient vers toi ?
L : En vrai les deux, mais j’avoue que de plus en plus on vient vers moi, donc ça c’est vraiment cool. Depuis deux ans j’ai un manager, soit ça en parle avec mon manager, soit ça en parle avec mon éditeur. Du coup, c’est surtout comme ça. Et franchement, du coup, c’est cool parce que je me concentre vraiment juste à faire de la musique. Je ne suis pas à démarcher, etc. Par contre, des fois, on me dit, lui, il cherche des prods, envoie-moi un truc, etc.
Il y a des artistes avec qui c’est compliqué de bosser et d’autres avec qui c’est juste facile et fluide ?
L : En vrai, il y a des sessions où tu peux faire tous les accords de la terre, il y a un truc qui fait que dans ta sensibilité et celle du gars en face, ça marchera pas. Peu importe ce que vous ferez…
Comment tu fais dans ces cas-là ?
L : J’ai l’impression qu’on arrive toujours à trouver un petit terrain d’entente, mais en général, c’est le genre de cas où, le morceau ne sortira pas. Ou il sortira, mais je sais, et je pense que l’artiste sait aussi, que ça sert à rien d’essayer de refaire des sessions, parce que dans le style de chacun, il y a un petit truc qui ne marche pas
Il y a une espèce de limite qui est atteinte
L : Humainement, ça marche, mais musicalement, je pense qu’on n’arrivera pas à trouver un terrain d’entente à deux. Et c’est rien, c’est la vie. Comme il y en a avec qui, d’un coup, c’est une surprise. En ce moment, je bosse avec un jeune qui s’appelle Unisature, et dès la première session ça a été incroyable. Direct, un match de musique parfait. On s’entend trop bien musicalement. Et ça glisse tout seul. Et des fois c’est l’inverse et c’est plus long
Et comment se passent les collabs avec les autres beatmakers, quand les morceaux sont signés à plusieurs ? comme un Lucci’ / Le Caméléon par exemple. Comment vous bossez ?
L : Souvent, c’est qu’on est dans la même pièce. En vrai, c’est cool puisque dans ces cas-là, on est tous complémentaires
Mais il y en a un seul aux manettes ?
L : J’ai du mal à rien faire. Du coup, en général, si on est plusieurs, même 3, 4, et qu’il y a tous les synthés branchés, qu’on enregistre, c’est moi qui suis derrière la session et qui enregistre et qui sélectionne et qui produis un peu le tout. Mais avec eux, qui vont me dire : tiens, on va le mettre ici ! etc. Ils vont me conseiller sur plein de choses. En général, il y en a un qui commence une idée, l’autre qui propose quelque chose. Moi, je le réalise. Quelqu’un qui commence un piano, l’autre qui va donner une idée de mettre une batterie disco dessus. Du coup, je vais réaliser l’idée, et c’est souvent dans ce genre de format
T’as déjà envisagé un album, l’album de Lucci’, avec peut-être des feats d’autres beatmakers ?
L : J’y réfléchi, j’y réfléchi de ouf. Mais je ne me sens pas prêt encore. Je ne suis pas prêt musicalement. Je ne suis pas loin, mais je vais commencer à…
Est-ce que ce n’est pas une phrase qui fait peur, ça ? Parce que quand on dit qu’on n’est pas prêt, on peut le répéter toute sa vie
L : Ouais, de ouf ! Je me pose la question aussi
Je crois que c’est la pire phrase, parce que c’est la phrase qui ne te fera jamais y aller. Qu’est-ce qu’il te faut pour te sentir prêt ?
L : Je sais pas, j’ai l’impression de chercher une couleur précise
Parce que t’as des réfs en tête peut-être ? Des complexes par rapport à des réfs ?
L : Un petit peu, des réfs et des rêves
Un truc du genre “je suis pas non plus Moby”.
L : Ah mais j’aimerais bien faire un truc dans cet esprit-là. Mais si je fais un album, j’ai pas envie de le faire en invitant des artistes, et juste, c’est des morceaux, comme ils auraient pu en sortir sur leur album, et c’est un projet qui réunit ça.
Ah non, moi je parle d’instrus, là. Un album musical.
L : Je déteste les morceaux instrumentaux, comme dans le trip-hop par exemple. C’est cool, il y en a plein qui le font très très bien, mais il y a un truc que je peux pas, ça. Et justement Moby, je trouve que c’est une des plus belles manières de le faire. Parce qu’au final, il y a quand même un truc un peu trip-hop. Et du coup, j’aimerais bien essayer de trouver ma sauce là-dedans. Mais pour l’instant, comme je n’ai pas vraiment le temps de penser à un projet à moi, parce que j’enchaîne beaucoup de projets, donc pour l’instant je me dis que ce n’est pas grave. Je continue. Je me fais des dossiers. J’avance vers cette direction-là. Mais je pense que là, pour l’instant, ça me va très bien de faire des projets
Et tout ce qui est musique de film, série, c’est des choses vers lesquelles tu pourrais tendre ?
L : Je ne sais pas
Tu t’es pas posé la question, peut-être ?
L : Je pense que je préférerais ne pas le choisir et faire un morceau et qu’à un moment, on me dise « ça, c’est de la musique de film ». Plutôt que de me dire « là, maintenant, on m’a fait une demande, je vais faire une musique de film”. Je pense que ce serait plus dans ce sens-là.
Ce qu’on a tendance à ne pas prendre en compte chez les beatmakers, comparativement aux rappeurs par exemple, c’est leur vécu. Comme si on les assimilait à leur machine et qu’on les cantonnait à un rôle de technicien. En quoi ton vécu a de l’influence sur ton œuvre
L : Ah, très très bonne question ! C’est plus facile pour les rappeurs parce qu’ils le disent. Mais je trouve que notre personne est hyper présente dans la musique. Je pense que je pourrais, pas tout le temps, mais quelqu’un qui fait vraiment quelque chose bien à lui, je pourrais identifier comment il est personnellement, en écoutant la musique. Des fois, c’est con, mais par exemple, quelqu’un qui met peu de choses, mais vraiment peu de choses, c’est qu’il a confiance en lui. C’est con, mais en vrai, il cache pas plein de choses derrière plein d’autres. Il y a de ça
Il y a une psychologie qui se cache derrière les sons
L : Ouais ! Quand je fais des prods tristes, ça me fait du bien et je sens que ça répond au mood dans lequel je suis. Si je fais un truc très très triste, c’est comme si j’en parlais d’une certaine manière. Et par contre, là, ces derniers jours, il a fait hyper beau, j’ai fait des prods un peu plus solaires et ça fait vraiment du bien. Et c’est parce que le fait qu’il y ait du soleil, ça me fait du bien. Donc, le vécu, j’arrive pas à savoir, mais je pense par contre que la personne que t’es se retrouve dans les prods, 100 fois.
T’es un mec discret, et pourtant solaire. Ce côté solaire, on ne le retrouve rarement dans tes compos. Tu parlais de tristesse, etc., tu bascules de l’autre côté quand tu composes ?
L : C’est hyper intéressant. Je pense que oui, parce que des fois, il y a un truc de contraste un peu, t’es solaire mais ce que tu caches dans la musique, ça peut te permettre d’être face à ton ordi sans filtre. Mais ces morceaux là ne sortent pas. C’est trop solaire, je fais quand même des fois des prods hyper solaires. Mais c’est mimi, c’est mignon
Je ne dis pas que tout ce que tu fais est triste. Je dis que c’est quand même une tendance qui ressort, un côté très émotionnel
L : Ouais…Je ne fais pas de trucs festifs en tout cas. Mais en même temps je ne suis pas un gars de la fête…
Il t’arrive de frissonner en composant ? De ressentir des émotions qui te dépassent
L : Ouais, de ressentir des émotions de ouf, ouais
Et peut-être même d’aller les chercher ?
L : Ça c’est tout le temps. En vrai c’est ce que je rêverais de faire dès que j’allume, enfin, à chaque fois que je faIS un truc, que je frissonne. C’est pas forcément le cas parce que des fois ça vient pas, des fois c’est pas ouf, des fois tu l’as fait et t’avais pas la vision mais quand tu le réécoutes, tu te dis mais comment j’ai fait, c’est incroyable, etc. Enfin c’est cette recherche-là, se surprendre. Mais par contre, si je me pose, je me dis OK, là, faut que je fasse un morceau hyper triste, souvent ça marche. C’est juste en se disant rien qu’il y a un truc qui sort et que tu sais pas d’où c’est sorti. Et au final, c’est comme ci ou comme ça. Mais le dire avant, c’est dur du coup de le réaliser
Quels conseils tu donnerais à un jeune beatmaker qui avance tout seul dans sa chambre ?
L : Être curieux et être passionné. Je n’aurais pas forcément de conseils.
Est-ce que la patience, ça fait partie aussi du truc ? T’as commencé jeune
L : Bah ouais, la patience. Parce que des fois, c’est dur, c’est long. C’est pas évident d’en vivre. Donc faut vraiment pas faire ça pour imaginer gagner de l’argent. Faut faire ça pour les bonnes raisons. “Patience”, je sais pas, parce que je le suis pas du tout. En vrai, c’est être déterminé, curieux et aimer rencontrer des gens. Parce qu’il faut être sociable. Je pense que c’est dur pour quelqu’un qui reste que dans sa chambre et qui n’est pas très à l’aise avec les gens, etc. en session il ramènera une mauvaise vibe. Et en restant chez toi, tu ne vas pas faire de rencontres. Même si tu vas travailler ton truc, tu vas être très fort, etc. mais le truc important c’est avant tout l’humain. Donc en vrai, on a tendance à s’enfermer, mais il ne faut pas négliger le côté… ouais, être humain en vrai.
Belle conclusion. Merci beaucoup Lucci’
L : Ouais, c’était cool, de ouf ! Les questions à la fin, elles étaient deep !!! Merci Scolti
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