Scolti : Salut ĂRSENIK, Calbo, Lino. ConsĂ©cration pour moi de me retrouver face Ă vous, face Ă deux artistes qui ont accompagnĂ© ma jeunesse. ĂRSENIK, c’est le groupe lĂ©gendaire, membre du Secteur Ă, et qui en deux albums, sans inclure vos solos, a chamboulĂ© le game par l’Ă©criture, le style et la complĂ©mentaritĂ©. Tout d’abord, j’aimerais que vous expliquiez Ă ceux qui ne connaissent pas, qui n’ont jamais entendu parler du Secteur Ă, ce que c’Ă©tait, et ce que c’est Ă©ventuellement aujourd’hui
Calbo : Le Secteur Ă, c’Ă©tait un collectif de rap situĂ© entre le 95 et Porte de la Chapelle. Tous les membres venaient un peu de ce mĂȘme coin. C’Ă©tait Ă l’initiative de Kenzy, qui Ă©tait manager du MinistĂšre A.M.E.R. qui a rĂ©uni tous ces groupes, comme les Neg’Marrons, les petits de son quartier. Donc il y avait MinistĂšre A.M.E.R., ĂRSENIK, Gyneco. Puis on s’en est suivi Mc Janik, puis Pit Baccardi.

Ăa fait beaucoup de noms, beaucoup de grands noms. C’Ă©tait pas juste un petit crew, le Secteur Ă ! Il a vraiment eu son importance dans l’histoire du rap français et a vraiment eu son impact. Aujourd’hui, le rap donne beaucoup plus l’impression d’un double individualisme, Ă la fois parce que les artistes sont globalement solos, les groupes existent de moins en moins, et aussi parce que les crews n’existent plus ou alors sont confidentiels, on en entend peu parler. Comment vous regardez ce passage des loups solidaires aux loups solitaires ?
Lino : Ah ! Ah ! Ah ! Je viens de l’avoir en diffĂ©rĂ©, lĂ
Je te la donne
L : En fait, je pense que ce n’est pas que liĂ© au rap, c’est dans la musique en gĂ©nĂ©ral. Il n’y a plus beaucoup de groupes en gĂ©nĂ©ral, toutes musiques confondues, j’ai l’impression
Mais est-ce que c’est pas tout simplement Ă l’image du monde ?
L : Oui, c’est pour ça qu’il y avait mĂȘme Ă l’Ă©poque Ă©normĂ©ment de groupes de rock qui se formaient, des mecs qui faisaient des groupes
Et maintenant on est sur des gars qui travaillent seuls dans leur chambre
L : Je ne suis pas sĂ»r qu’il y ait des groupes de rock aujourd’hui
C : Ăa s’est un peu perdu, c’est sociĂ©tal
L : Je pense que ce n’est pas liĂ© seulement au rap, c’est la sociĂ©tĂ© qui a changĂ©.
Est-ce qu’au niveau du rap, ça peut venir aussi de sa gentrification ? Dans le sens oĂč la culture des crews, c’Ă©tait aussi issu de la culture des bandes, voire des gangs aux States, et que c’est plus rare de voir des bandes issues de bonnes familles ? Est-ce que cette gentrification a eu cet impact-lĂ aussi ?
L : Oui, mais sauf que dans le rap aujourd’hui, je ne suis pas sĂ»r qu’il y ait des mecs de bonne famille. Qu’est-ce que tu entends par « de bonne famille » dĂ©jĂ ?
J’entends ce qu’on sous-entend par la gentrification. Le fait de ne pas ĂȘtre issu des quartiers populaires
L : D’accord. Mais dans ce que tu vois, toi, du rap aujourd’hui, est-ce que tu as l’impression qu’il y a beaucoup…Je vais parler exclusivement du mainstream, pas des groupes underground et tout, si tant est que le mot existe encore, mais dans le mainstream, est-ce que tu as l’impression que les mecs que tu vois dans le mainstream aujourd’hui, ce ne sont pas des mecs issus des quartiers ?
J’ai plus l’impression que c’est le public qui se gentrifie et qui impacte les artistes.
L : C’est exactement le point. Ce ne sont pas des artistes
Bien sûr !
L : Parce que je vois Ă©normĂ©ment de jeunes de quartier aujourd’hui qui sont trĂšs mainstream
Mais pas que. Ă une certaine Ă©poque, il n’y avait pas de gens issus d’ailleurs que des quartiers
L : Mais lĂ , moi, je vois toujours une grosse majoritĂ© de mecs de quartier aujourd’hui
Par contre, le public s’est gentrifiĂ©
L : Exactement. Le point, il est lĂ , en fait. Il y a eu un changement de public
Et est-ce qu’il faut voir cette gentrification du public comme une ouverture qu’on a peut-ĂȘtre pu rĂ©clamer Ă une certaine Ă©poque, le fait de ne pas ĂȘtre cantonnĂ© dans une case, ou comme un Ă©touffement du mouvement ? Est-ce que la gentrification a contribuĂ© Ă l’Ă©touffement du mouvement hip-hop ?

L : Non, c’est une Ă©volution, mais aprĂšs ça a des consĂ©quences aussi, parce que quand on dit gentrification, ce n’est pas exclusivement que ça. Le public a changĂ© effectivement, mais il y a beaucoup plus de femmes qui Ă©coutent du hip hop, mĂȘme beaucoup plus de jeunes. Pourquoi je dis ça ? Parce qu’Ă l’Ă©poque, le public avait quasiment le mĂȘme Ăąge que les artistes. Aujourd’hui, parfois, c’est un peu plus bas. T’as des artistes hip-hop qui arrivent, ils sont au concert, et t’as des gamins, mĂȘme s’il a 30 piges, qui ont 13 ans. Ce qui n’Ă©tait pas le cas Ă l’Ă©poque.
Avec des moyennes d’Ăąge aux alentours de 18 ans
L : Exactement. Donc ça, ça emmĂšne un changement dans la musique et dans l’approche musicale. C’est-Ă -dire, il faut bien plaire Ă ces gamins-lĂ . Donc ils n’ont pas la mĂȘme vision du rap ou du hip-hop, mĂȘme si lĂ , « hip-hop », on va le mettre de cĂŽtĂ© pour l’instant, mais la mĂȘme vision du rap, que peut avoir ce mec de 30 ans. Donc lui, il va s’adapter Je pense que c’est une connerie aussi. Donc, lui va s’adapter Ă cette audience un peu plus jeune
Ă ce public-lĂ . Et donc, il y a un changement qui se fait, forcĂ©ment, y compris dans les textes, ou dans l’approche, ou dans la façon de faire. Parce qu’il y a une Ă©poque oĂč les rappeurs dont vous faisiez partie s’adressaient Ă une population qui se reconnaissait dans les textes, dans l’attitude, dans le vĂ©cu, etc. LĂ , ce n’est pas forcĂ©ment le cas. Parce que, comme tu le disais, la majoritĂ© des rappeurs sont encore issus des quartiers, mais leur public, pas forcĂ©ment. Comment vous voyez cette adaptation, qui finalement lisse un peu l’ensemble, qui enlĂšve les aspĂ©ritĂ©s qu’on a pu connaĂźtre ?
C : Je pense pas que ce soit le public qui fait en sorte que ça lisse le truc. C’est un public qui est arrivĂ© avec cette musique-lĂ . Mais Ă l’Ă©poque, dĂ©jĂ , notre musique touchait dĂ©jĂ un peu au-delĂ du quartier, tu vois. Donc il y a des gars qui sont pas simplement issus des quartiers qui Ă©coutaient notre musique. Mais, la diffĂ©rence, c’est que nous on ne s’adaptait pas. On faisait notre truc, on balançait notre dĂ©lire comme il Ă©tait, pur et comme il Ă©tait. C’est vrai que notre musique s’adressait plus aux gens du quartier, mais c’est tout le monde qui Ă©coutait
Mais il y avait la revendication du sans concession qui était présente
C : VoilĂ
Qu’il n’y a plus maintenant ?
L : La faute Ă qui ? Non, c’est une Ă©volution. Comme on disait, c’est la sociĂ©tĂ© qui a changĂ©, l’individualisme.
Ce n’est pas forcĂ©ment une critique, je veux juste votre lecture
L : Non, mais je comprends ce que tu dis, c’est factuel. Le rap, c’est ni plus ni moins que le reflet de la sociĂ©tĂ©, en vĂ©ritĂ©. Il Ă©volue avec la sociĂ©tĂ©. Donc ce truc-lĂ que tu voyais, comme tu disais, solidaritĂ© et tout ça, c’est plus la mĂȘme chose, c’est-Ă -dire qu’aujourd’hui on est plus axĂ© sur nous-mĂȘmes, c’est plus centrĂ© sur soi-mĂȘme, d’oĂč le fait qu’il y ait moins de groupes en fait.
Vous le déplorez, vous accueillez le truc comme il vient ?
L : Tu peux pas dĂ©plorer le train en marche, ça sert Ă rien de le dĂ©plorer, c’est une Ă©vidence
On parle de rap, depuis tout Ă l’heure, est-ce que le mouvement, le hip-hop, est dĂ©finitivement mort en France ?

L : Aux Ătats-Unis aussi. AprĂšs, il faut dĂ©finir. Le hip-hop, c’Ă©tait fonctionnel Ă l’Ă©poque. Aujourd’hui, ce n’est plus fonctionnel. Parce que le hip-hop, c’est quelque chose qui regroupe plusieurs disciplines. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Si on s’arrĂȘte au simple rap, ce n’est que du rap. Les mecs, limite, je ne sais mĂȘme pas s’ils ont vraiment besoin d’un DJ aujourd’hui. Donc, on n’a pas besoin de danseur, de DJ, de graff. Ce qu’on appelait le hip-hop, en vĂ©ritĂ©, n’a plus raison d’ĂȘtre. Ăa s’est dispatchĂ© un peu dans tous les trucs
J’ai l’impression qu’il y a des rĂ©sidus qui existent encore aux Ătats-Unis qui n’existent plus du tout en France, parce que c’est trĂšs culturel
L : Ă quel niveau aux Ătats-Unis ? Parce qu’aux Ătats-Unis, c’est trĂšs compliquĂ© aujourd’hui
Vu de l’extĂ©rieur, je ne passe pas mon temps Ă New York, Ă Los Angeles ou Miami, donc je n’y suis pas, trĂšs concrĂštement, mais de l’extĂ©rieur j’ai l’impression que la culture est lĂ , mĂȘme au niveau du rap. Quand tu vois des albums comme le dernier album de Joey Bada$$ ou de Mobb Deep…
L : Oui, mais lĂ , tu nous parles des trucs…
Tu sens qu’il y a la culture
L : Oui, mais lĂ , tu nous parles de ce qu’il y a en dessous. C’est l’iceberg, ce que planque l’iceberg. Mais en haut, il y a quoi ?
C : Tout simplement parce que tout a commencé comme ça
L : Aux Ătats-Unis, j’ai l’impression que c’est peut-ĂȘtre mĂȘme pire qu’en France.
C : LĂ oĂč tu dis qu’ils ont gardĂ© un peu la culture, c’est parce que c’est parti de lĂ .
Oui, mais j’ai l’impression que c’est typiquement culturel
L : Oui, mais quand tu dis ça, en France il y a des groupes qui ont gardĂ© le truc aussi. Donc lĂ -bas, c’est plus grand et tout. AprĂšs, on parle de proportions, mais en vĂ©ritĂ©, je pense que, autant aux Ătats-Unis qu’ici, le hip-hop n’existe plus
Vous faites partie de ces groupes ?
L : Oui, de fait
Qui ont grandi dans cette culture et qui restent dans cette culture
L : Oui, parce qu’on vient de cette gĂ©nĂ©ration-lĂ , donc c’est normal.
Est-ce que le manque de culture hip-hop, qu’on peut retrouver aussi dans le public, mais aussi chez les artistes, c’est Ă l’image du manque de culture tout court ?
L : C’est-Ă -dire ?
C’est-Ă -dire que c’est un reproche qui peut ĂȘtre fait, qui serait une espĂšce de biais venant de l’abrutissement des gens via les applis, etc., qui fait que, bah oui, de toute façon il n’y a pas de culture hip-hop, parce qu’il n’y a pas de culture tout court.
C : Comme tu le disais, le rap c’est vraiment le reflet de la sociĂ©tĂ©. Dans cette sociĂ©tĂ© qui est devenue plus nombriliste, avec l’IA aussi, tout ce qui est Amazon, machin, donc tout est livrĂ©, donc ça pousse un peu Ă l’abrutissement des masses. Et donc, ça se ressent aussi dans la musique, quoi.

L : Je ne suis pas sĂ»r que le problĂšme du hip-hop vienne de lĂ . Comme je te disais, il n’y avait plus de nĂ©cessitĂ© d’avoir tout ça. C’est parti de lĂ . Aujourd’hui, un gamin, il s’en fout du break. Mais mĂȘme pas un gamin. MĂȘme en vĂ©ritĂ©, si on va ĂȘtre honnĂȘte, mĂȘme nous, quand on a commencĂ©, il n’y avait plus le hip-hop comme il Ă©tait au dĂ©part. Ăa fonctionnait encore au dĂ©but, quand les NTM ont commencĂ© avec Radio Nova et tout ça, il y avait encore cet esprit-lĂ . Il y avait encore ce truc-lĂ . Mais mĂȘme nous, quand on est arrivĂ©s dans les annĂ©es 90, fin 90, en vĂ©ritĂ©, parce qu’il faut dĂ©finir ce que c’est que le hip-hop..Si on dĂ©finit le hip-hop comme Ă©tant du bon rap, oui, effectivement. Mais si on dĂ©finit ça comme avec les piliers, le graffiti, le DJing et tout ce qui s’ensuit, c’Ă©tait dĂ©jĂ mort mĂȘme dans les annĂ©es 90.
Quand je parlais du manque de culture, je parlais aussi du manque de curiositĂ© de savoir ce qui s’Ă©tait fait avant. Il y a des jeunes dont tu parlais tout Ă l’heure, le fameux public dont on parlait, qui ne connaissent pas Ărsenik, parce qu’ils ne sont pas curieux d’aller chercher l’info, parce qu’ils ne s’intĂ©ressent pas Ă l’histoire de la musique qu’ils Ă©coutent au quotidien. Je parlais vraiment de cette curiositĂ©-lĂ . C’Ă©tait plus une question amorce pour savoir si on a oubliĂ© aujourd’hui que le savoir est une arme
L : Oui, bien sĂ»r, effectivement. La problĂ©matique du trop d’informations, c’est que tu as tendance Ă ne pas chercher, Ă moins chercher, puisque toi, tu as l’impression que tout vient Ă toi. Ce qui se passait Ă l’Ă©poque, c’est qu’il fallait aller la chercher, la musique. Il fallait qu’on la cherche. On l’avait pas toute faite, arrivĂ©e comme ça. AprĂšs, il y a eu RapLine qui est arrivĂ©. Ăa nous a facilitĂ© les choses. Ou alors, il fallait avoir le cĂąble, MTV et tout. Il y a eu MTV Rap. Mais sans ça, on n’avait rien. Il fallait que des mecs ramĂšnent des maxis de New York. C’Ă©tait un bordel total. Et puis, il y avait la radio. Il fallait capter la radio, Dee Nasty et tout ça
C : Surtout, mĂȘme le style de consommation a changĂ©. C’est-Ă -dire qu’Ă l’Ă©poque, les albums duraient longtemps, dans le temps. On avait le temps de tomber sur nos morceaux, mais aujourd’hui, c’est un peu plus fast-food, donc ça va vite. Les gens n’ont pas le temps de rembobiner
Il y a des carriĂšres qui dĂ©pendent d’algorithmes
L : Le trop plein d’informations rend paresseux. S’il y a trop d’informations, tu n’as pas ce plaisir de rechercher, tu n’as pas ce besoin de chercher en plus. Parce que tout est lĂ . T’allumes ton truc, il y a 72 000 groupes, tu ne vas pas chercher
Est-ce que c’est le rĂŽle des prĂ©curseurs dont vous faites partie de transmettre ?
L : Je ne sais pas. Oui, mais on avait cette discussion-lĂ . Il faudra me dĂ©finir ce que vous appelez transmission. Parce que c’est important pour moi, parce que je ne comprends pas. Je sais ce que ça veut dire, mais la maniĂšre dont on me la prĂ©sente, je ne comprends pas.

C’est la transmission d’une culture, c’est la transmission des valeurs aussi, c’est la transmission par les textes et par l’Ă©criture, comme tu as pu le faire via tes bouquins, Calbo. C’est le fait de pouvoir, Ă partir du moment oĂč il n’y a pas la curiositĂ© d’aller chercher une info, de la faire connaĂźtre
L : C’est Ă nous de le faire ?
Peut-ĂȘtre, c’est la question que je me pose
L : Non, nous, on doit faire des disques
C’est la rĂ©ponse que tu me donnes
L : Nous, la seule chose qu’on a Ă faire, c’est de faire des disques et de faire en sorte qu’ils soient bons. C’est la seule transmission qu’on peut faire. Je ne peux pas m’asseoir lĂ et dire « Venez les enfants, je vais vous apprendre ce que c’est que le rap ». Ben non, ça c’est leur travail Ă eux

Calbo, tu l’as fait via tes livres aussi
L : Mais ça, c’est pas la mĂȘme chose, c’est pas une obligation de faire des livres.
T’es pas juste un rappeur. T’es un mec
L : Je suis un artiste. Mais je suis pas obligĂ© de faire des livres. Je suis pas obligĂ© de parler Ă qui que ce soit. Je peux m’enfermer dans une grotte, faire des albums, parler Ă personne. Et donner ma musique. C’est mon travail
C : En gros, si tu veux, ce n’est pas donnĂ© Ă tout le monde dĂ©jĂ de partir dessus, mais moi, je pars sur un constat oĂč on a tous une histoire. Ce que tu dis, ça me parle dans le sens oĂč, et je comprends aussi ce que Lino dit, c’est-Ă -dire que lĂ , on est encore actifs, tu vois. Donc lĂ , on a encore des albums Ă faire, c’est-Ă -dire que l’histoire n’est pas terminĂ©e. Moi, quand j’Ă©cris des bouquins, je parle d’une pĂ©riode prĂ©cise et j’ai voulu donner ce truc pour laisser cette trace. Je pense qu’avec tous les albums qu’on fait et qu’on continue Ă faire, la trace sera laissĂ©e. Et aprĂšs, le fait mĂȘme d’ĂȘtre encore en tournĂ©e, tout ça fait qu’on est toujours lĂ Ă distiller la parole
L : C’est pour ça que j’insiste en demandant comment vous dĂ©finissez la transmission. Parce que moi j’ai commencĂ© le rap avec Radio Nova, j’Ă©coutais Passi, Stomy, chez Dee Nasty quoi.
La transmission, je pense qu’elle se fait aussi par le fait d’ĂȘtre lĂ . Tu es dĂ©jĂ dans la transmission. Du simple fait d’exister encore. Mais il y a des artistes qui ne sont plus dans ça
L : Mais ça, c’est pas grave ! Chacun a son parcours de vie. Ce n’est pas grave. Mais c’est pour ça que j’insistais avec ce truc de transmission. Si on peut s’arrĂȘter sur cette dĂ©finition de dire que la transmission, c’est juste de faire des disques, d’ĂȘtre lĂ , c’est parfait pour moi. Moi, je pense que c’est comme ça, puisque tous les mecs que je peux te citer, qui Ă©taient d’une gĂ©nĂ©ration avant moi, la seule transmission, c’Ă©tait faire des disques, et des bons disques. Et c’est ce qui, moi, m’a poussĂ© Ă faire des disques
Ăa n’a pas eu d’impact sur toi, les prises de parole, les interviews ?
L : Mais non, parce qu’en fait…C’est pas la mĂȘme chose, parce qu’on part du principe que tout le monde va ĂȘtre intĂ©ressant en interview. Mais c’est faux. Les mecs en interview, c’est des bites, ils sont pas bons. Mais c’est un artiste
Ou les interviewers aussi
L : Moi, ce que j’attends d’un artiste, c’est qu’il fasse des bons disques, c’est tout. AprĂšs, qu’il soit bon en interview…Tout le monde n’est pas bon en interview. Si on veut ĂȘtre honnĂȘte, tu regardes…La majoritĂ© des rappeurs, si on s’arrĂȘte au rap, ils ne sont pas prĂ©parĂ©s à ça. On n’est pas prĂ©parĂ©. Les interviews, quand on a commencĂ© la musique, on nous a jetĂ©s dans le bain. On n’a jamais eu de… Parce qu’il y a du coaching. Les artistes, ils sont coachĂ©s pour ça
Vous comprenez qu’en tant qu’artiste, en tant que porte-voix, en tant que mĂ©gaphone, on attend de vous…
L : Mais je suis pas… Pourquoi ? Pourquoi on se dit porte-voix ?
Le public. Parce que t’es derriĂšre le micro. Tu vends des disques, tu fais des concerts
L : Et alors ? Pourquoi il serait un porte-voix ?
Parce qu’il y a un public qui s’identifie. Tu ne peux pas rejeter un truc qui se fait de fait.
L : C’est important de dĂ©finir les choses parce que derriĂšre porte-voix, quand tu le dis, j’entends role modĂšle, Je l’ai dit en anglais. Mais je ne suis pas obligĂ© de l’ĂȘtre.
Non, tu n’es absolument pas obligĂ© de l’ĂȘtre. Je te parle de l’attente que le public peut avoir de ça
L : Mais ce n’est pas grave. Ce qu’attend le public, je vais ĂȘtre vulgaire , c’est pas mon problĂšme.
C’est pas vulgaire, ça
L : Non, mais t’as compris ce que j’ai voulu dire
Je m’attendais Ă un truc qui tabasse (rires)
L : J’aurais pu dire je n’en ai rien Ă foutre, mais c’est pas le problĂšme
C : L’attente dont tu parles, on y rĂ©pond avec les morceaux. Parce que nous, dans les morceaux, on dit tout. On dit ce qu’on pense, on raconte le quotidien de ce qu’on vit et ce qu’on voit. Donc c’est lĂ oĂč le public vient piocher
Il y a un truc qui vous diffĂ©rencie aussi par rapport Ă la nouvelle gĂ©nĂ©ration et qui, je ne vais pas dire punchline parce que je sais que tu n’aimes pas, qui est une phrase issue de vos textes, parce qu’il y a quelque chose d’autre qui a changĂ© aussi, mais qui reste pourtant d’actualitĂ©, Ă savoir « qui prĂ©tend faire du rap sans prendre position ? » Est-ce que ça, ça vous trouble un petit peu, le fait que ça n’existe presque plus ?
L : Non, mais encore une foi…Et puis aprĂšs, c’est une phrase. Je pense que des fois, les phrases ont le truc, mais il ne faut pas toujours prendre ça totalement au pied de la lettre. Ce qu’il faut comprendre, et ce qu’on met sur le dos parfois des rappeurs, c’est justement qu’on leur demande de prendre des positions, mais bien prĂ©cises. Quand on dit prendre position, c’est d’avoir une opinion. C’est-Ă -dire, en vĂ©ritĂ©, si on veut schĂ©matiser, ce n’est pas de raconter de la merde, si tu veux
Il y a de ça, mais aussi de défendre des choses

L : Oui, mais il y a une chose qui est simple, qu’il faut comprendre aussi au-delĂ de ça. C’est-Ă -dire qu’il ne faut pas mettre trop de… C’est pour ça que je parlais de tout ça, du role modele et tout. Il faut faire attention avec ça, parce que tout le monde n’est pas capable d’endosser ce rĂŽle-lĂ . Donc on va demander Ă des mecs d’avoir des opinions bien prĂ©cises sur des choses et ils ne peuvent pas les assumer. Il faut faire trĂšs attention parce que tout le monde n’est pas politisĂ© ou n’a pas le bagage pour entrer dans ce genre de choses
Là , tu me parles du développement dans les interviews. Tu ne me parles pas forcément des textes
L : Non, je parle mĂȘme dans les textes.
Et tu penses qu’il ne faut pas avoir cette attente ?
L : Non ! Il faut prendre l’artiste pour ce qu’il est
C : AprĂšs, ceux qui choisissent de le faire, c’est bien
L : Oui, mais il faut avoir le bagage pour le faire. Tout le monde ne peut pas le faire. C’est ça qu’il faut comprendre
Il y a aussi par rapport Ă l’adoucissement dont on parlait tout Ă l’heure, cette espĂšce de lissage qui est dĂ» Ă la gentrification du public, le fait que parfois des positions peuvent ne pas ĂȘtre assumĂ©es via les textes, parce qu’on n’a pas forcĂ©ment envie de le faire via ses textes, ou par souci marketing d’ailleurs, le fait de ne pas vouloir troubler, est-ce qu’ils se doivent potentiellement de l’ĂȘtre en dehors ? Et lĂ on en revient aux interviews, et au fait que ce n’est pas parce que tu ne le fais pas dans tes textes que tu n’as pas le droit de prendre des positions, parce qu’on a l’impression que mĂȘme dans les interviews, il y a du positionnement sur rien du tout.
L : Oui, mais moi, c’est la mĂȘme chose. Tu ne vas pas demander Ă tout le monde de se positionner parce que ça va ĂȘtre du grand n’importe quoi
Non, ce n’est pas tout le monde. On a l’exemple trĂšs rĂ©cent de Youssef Swatt’s, qui Ă un moment agit, et par l’action montre une forme d’engagement. Il pourrait avoir des textes doux, s’il prouve son engagement par ses actes, il y a quelque chose qui est prĂ©sent
L : Ses textes sont engagés.
Lui, il se trouve qu’il est engagĂ©
L : Bon, il a une écriture
Il a une écriture
L : Bon, il a une gamberge par rapport à ça
Oui, complĂštement
L : Il est structuré
Et il a aussi un historique, qui vient de vous, entre autres. Il a une culture.
L : Mais c’est liĂ© Ă lui. Mais je peux te citer plein d’autres rappeurs, ce n’est pas leur souci. Et en soi, c’est pas grave. Je ne vais pas le montrer du tout en disant, mais pourquoi tu ne dis pas des choses politisĂ©es ?
Je te suis sur ça, mais je ne te suis pas sur un truc, et c’est dans la continuitĂ© de ce qu’on dit, il y a l’inquiĂ©tude concernant la montĂ©e du FN, qui vous inquiĂ©tait et qui nous inquiĂ©tait. Ce lissage fait que c’est quelque chose qui n’est plus prĂ©sent
L : C’est le RN. Maintenant, c’est le RN, mais on va rester sur le FN, d’accord ? Ce lissage fait qu’il n’y a pas de prise de position autour de ça. Vous avez Ă©crit Une saison blanche et sĂšche. Comment vous regardez que ça semble dĂ©sormais naturel pour tout le monde ?
C : Je sais comment on regarde ça, comme un grand cirque. C’est-Ă -dire qu’aujourd’hui, mĂȘme quand on parle du RN, Ă la limite, mĂȘme peut-ĂȘtre que le RN, ils sont mĂȘme moins sulfureux que certains mecs du LR. C’est un grand cirque, en fait.
L : C’est de l’Ă©lectoralisme. Ils veulent juste avoir une petite place. Ils veulent s’asseoir, c’est tout
Ăa, on l’a bien compris. Mais t’es d’accord avec moi qu’il n’y a aucun mouvement qui se fait, que ce soit par le biais artistique ou autre, qui va Ă l’encontre de ça.
L : D’accord, alors je vais te dire un truc qui va…Il y a eu un morceau rĂ©cemment, c’Ă©tait contre quoi ça ? DĂ©jĂ j’ai oubliĂ©. Il y a eu un morceau de multi-artistes qui est sorti, c’Ă©tait pour quoi en fait ?
C’Ă©tait par rapport Ă la montĂ©e du RN et par rapport aux Ă©lections, No Pasaran, une espĂšce de 11’30.
L : Alors ? De quoi je te parle depuis tout Ă l’heure ? C’est de ça que je te parle.
En fait, ce qui est respectable dans cette dĂ©marche, c’est que ça a Ă©tĂ© l’unique tentative.
L : Je te dis, pour que ça soit effectif, il faut que les mecs soient intĂ©ressĂ©s à ça, politisĂ©s, et que ça soit leur truc. Tu ne peux pas demander ça Ă tout le monde. LĂ , c’est factuel, ce qu’ils ont fait. Mais ils ont pris beaucoup de mecs qui n’Ă©taient pas archi-politisĂ©s. C’Ă©tait pas leur dĂ©lire. Tu vois ? Et Ă la limite, c’est mĂȘme pas les blĂąmer que de dire ça. Parce qu’en fait, c’est pas leur truc. Il faut bien comprendre ça. C’est que mĂȘme Ă l’Ă©poque…(T-Killa entre soudainement dans la piĂšce) Putain, qui l’a laissĂ© rentrer ? Il peut sortir, lui ? Faites-le sortir. Faites-le sortir. Lui et son collĂšgue. Son vilain collĂšgue. Mais il faut bien comprendre ça, c’est-Ă -dire que ce morceau-lĂ te montre…
L’unique morceau
L : Oui, mais ça te prouve bien la problĂ©matique du truc. Ăa te prouve bien que tout le monde ne peut pas faire ce genre de choses. Et pour aller plus loin, Ă l’Ă©poque, ce n’Ă©tait pas comme ça non plus. Ă l’Ă©poque, il y avait des mecs qui Ă©taient plus politisĂ©s que d’autres. Vraiment plus. MĂȘme si le cĂŽtĂ© plus engagĂ© Ă©tait plus mis en avant. Pourquoi ? Parce qu’on Ă©tait inspirĂ©s des Ătats-Unis. Et les groupes, dans les annĂ©es 80, fin 80, qui arrivaient, c’Ă©tait Public Enemy. C’Ă©tait ça qui Ă©tait autant. Public Enemy, KRS-One, tous ces mecs-lĂ . Donc forcĂ©ment, au states, ceux qui pĂ©taient, c’Ă©tait vraiment…
C : Les militants
L : Le rap militant. Qui inspirait, de fait, les Français et tout ça. Ăa a commencĂ© comme ça.
Tu parlais du fait que c’Ă©tait moins politisĂ©. J’ai l’impression qu’on me fait des signes. Il faut terminer
L : Ah bon, c’est fini ? Ok. Putain, les mecs ça commençait Ă devenir intĂ©ressant.
Pour conclure alors, je vais juste vous demander s’il y a des projets en cours concernant Ărsenik ?
L : Non, j’arrĂȘte tout (rires) Non, j’arrĂȘte. Ah, je n’avais pas fait l’annonce. Ce soir, je fais l’annonce
Et donc, on a le scoop, c’est pour SKUUURT
L : J’arrĂȘte (rires)
C : On est parti sur des solos dĂ©jĂ . Avant d’envoyer, lĂ . Je sais que mon frangin Lino, il veut encore un album, donc il est sur son solo. Moi, j’envoie encore un solo. Donc, comme je me suis donnĂ© un petit rythme de 1 livre – 1 solo
C’est le rythme imposĂ©
L : (rires) Marcel Proust ! Marcel ! Marcel Proust ! (rires)
C : Et voilĂ . Et aprĂšs, comme on s’est toujours dit, on se doit de faire un album ĂRSENIK de avant de tirer notre rĂ©vĂ©rence
C’est attendu
L : Donc voilĂ , des albums solos et un album ĂRSENIK
Peut-ĂȘtre ?
SĂ»rement. Ăa va se faire. On attend ça avec impatience. On a hĂąte de voir ça. Merci beaucoup les gars. C’Ă©tait super cool
L : Merci Ă toi, Scolti.
C : Merci !
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