YOUSSOUPHA, « AMOUR SUPRÊME »

Scolti : Salut Youssoupha, bienvenue chez SKUUURT. C’est un immense plaisir de te recevoir enfin. Comment tu vas ?

Youssoupha : Je vais bien, je travaille beaucoup…

S : En vérité, j’aimerais savoir comment va Youssoupha, dans son parcours d’homme de plus de 40 ans ?

Y : Ah, ça par contre, il va très bien. Celui-là, il va vraiment très bien. Effectivement, là j’allais dire, c’est la course échevelée parce que je travaille beaucoup et je m’investis beaucoup sur la nouvelle structure, le nouvel album, etc. Mais justement, ce sont des efforts que je ne sens pas beaucoup en termes de douleur parce que j’ai l’impression d’être arrivé à un moment assez accompli de ma vie avec beaucoup d’épanouissement. Et on va dire que c’est ce vers quoi je suis tourné. Ça me laisse augurer des belles choses et du coup, je suis excité. Donc vraiment, à ce niveau-là, je considère que je suis béni, vraiment.

S : Je te posais cette question parce que je sais que l’une de tes obsessions est d’être heureux. Mais quand on finit par trouver une forme de bonheur, est-ce qu’on finit par moins s’indigner ? Est-ce que s’éloigner des problèmes, ça peut amener à les oublier ?

Y : Ah c’est une question tellement juste ! Je ne l’ai pas vu venir celle-là, je trouve ça extrêmement juste ! J’aurais bien aimé te dire genre non et tout, mais en fait, si. Il y a de la justesse dans ton constat. Et moi, je le dis un peu dans l’album sur certains titres, même si c’est pas de manière explicite. Il y a des choses sur lesquelles j’ai pris tellement de recul et tellement de hauteur qu’effectivement, je suis moins dans le combat. Je ne suis pas non plus dans le renoncement, mais il y a une forme de relâchement, pour s’élever. Et j’ai l’impression que moi, en tout cas, ça a marché comme ça.

S : C’est dû à une forme de confort peut-être ?

Nelson Charles @charles.rpb

Y : Peut-être. Le confort peut jouer. Mais non, me concernant, c’est un peu plus complexe et nuancé que ça. Moi, c’est plutôt que, si je veux être un meilleur homme, pour moi, pour mes proches et pour les gens que je pense représenter peut-être ou les gens que je peux inspirer, il faut que je relâche et que je m’élève. Et que si je reste dans une forme de tension, sous une forme de frustration, je vais freiner cette élévation-là. Et donc, du coup, je crée du relâchement pour moi-même devenir mon combat. Avant, je portais beaucoup des combats qui me sont proches, mais qui sont extérieurs à moi. Et je me suis rendu compte, ça peut faire un filon facile, mais il faut le dire comme ça, qu’il faut déjà que je me réussisse moi-même, que je réussisse mon accomplissement. Et il n’y a que dans cette version-là que je peux aider les autres, que je peux m’aider moi. Mais par contre, non, je ne pense pas que c’est le confort. Le confort aide à aller mieux. Je me suis souvent dit que, dans l’inconfort, je me trouvais plus créatif. L’inconfort crée le progrès, la créativité. Le confort crée la routine et la banalité. Et si on parle vraiment de la forme, je suis quelqu’un qui aime tout le temps se challenger, performer, progresser. Je suis obsédé par ça.

S : T’as une autre obsession, qui est de durer. Et tu parlais d’élévation et de hauteur. Est-ce qu’il n’y a pas quelque chose, selon toi, dans l’accomplissement d’une œuvre, comme celle que t’as pu accomplir ou que t’accomplis encore, qui dépasse le simple succès ? Quelque chose de plus intemporel, qui fait justement qu’on dure ?

C’est à ce stade-là de ma vie que je suis arrivé. À une autre période de ma vie, un peu plus jeune, pour dire les choses, je t’aurais dit que oui, l’objectif, c’est le succès. Parce qu’en fait je n’avais pas une vision globale, avec le recul, avec les années, les expériences et les albums et les tournées qui s’accumulent. Aujourd’hui, je me rends compte que l’essentiel, c’est une espèce de pérennité, quitte à être pompeux, mais il s’agit de ça aussi. C’est bizarre de parler comme ça, mais il faut dire les choses, je commence à regarder aussi une espèce de forme d’héritage, ce que je vais laisser, ce qui peut inspirer d’autres. Parce que je vois de plus en plus ces jeunes gens…Ça avait commencé il y a quelques années, mais il y a quelques années je regardais un peu ailleurs, comme tu faisais la remarque. Il y a de plus en plus de jeunes gens, jeunes rappeurs ou jeunes gens de la vie courante, qui me disent : tes morceaux m’ont inspiré, ça c’est un album fondateur pour moi, dans ma vie personnelle, dans ma vie professionnelle, dans ma carrière musicale, etc. Et je me rends compte que ce legacy là, il a un impact. Je commence à le réaliser et j’avoue, je prends du plaisir à le compléter. Je prends du plaisir à finir la peinture, la fresque que j’ai commencée à dessiner. Mais quand j’ai commencé à la dessiner, je ne me rendais pas compte que c’était une fresque. Mais il se trouve que c’est en étude. Et au fait, maintenant, je prends du plaisir à ça, à compléter un peu l’œuvre.

S : Cette quête de pérennité, c’est parce que tu as peur de tomber un jour dans l’oubli ?

Y : Non. C’est plutôt « être utile ». C’est pas l’oubli. Parce qu’au fait, l’oubli, ça, j’ai l’impression que c’est un peu écrit, mais pour tout le monde au final…C’est normal parce que les civilisations se régénèrent, même les civilisations culturelles. On reste un peu, bien entendu, mais je ne suis pas Jésus-Christ. On n’ira pas 3 000 ans après Youssoupha ou quoi que ce soit. Ce n’est même pas ça que je cherche. Par contre, c’est important pour moi que ce que j’ai fait puisse être utile. Pour mes enfants, mes proches, pour les gens qui m’ont écouté, etc. Avant, je faisais ça, d’abord pour moi, de manière très égoïste. Ça continue à être pour moi, mais je lorgne un peu sur les autres. Je lorgne un peu sur ce que ça peut représenter. Je le réalise.

S : Et dans ce que tu fais ou ce que tu cherches à accomplir, l’important, c’est de tendre vers la grandeur ? C’est un mot important pour toi

Y : Ah oui, ça par contre, j’en suis obsédé. C’est un mot que j’ai tatoué sur mes poignets. Effectivement, essayer d’être grand. Je fais partie de ces gens qui ont cette mentalité. Je suis obsédé par le bon. Je suis obsédé par le positif. Et quand on dit des trucs genre «trop bon, trop con», «faut pas être trop gentil», ou «non, mais pour que ça marche, il faut que ça soit un peu de la merde», c’est des choses que j’exècre. C’est une forme de renoncement. Par exemple, que les gens bien soient ceux qui doivent se faire profil bas, parce qu’en mode «ouais, mais t’es trop gentil pour ce monde», ou alors «ouais, mais on s’en fout, les gens, de toute façon, ils veulent écouter des trucs vite faits». Non, je pense que les gens veulent écouter des choses grandissimes, mais que par flemmardise, par manque d’inspiration, par empressement, on veut faire des choses plus simples et simplistes, simplettes. Et du coup, on fait croire que c’est les gens qui l’ont demandé. Non, ce sont les créateurs et les gens d’action qui sont dans ce renoncement-là. Et moi, je veux pas être dans ce renoncement-là. Je pense qu’on peut être pointu en étant populaire. Je pense qu’on peut être beau en étant puissant, en étant massif. Voilà, c’est mon pari à moi. Je veux pas choisir entre ce qui est bien fait et ce qui est recevable. On peut faire les deux.

S : Et tu restes évidemment dans l’exigence. Cette exigence, on la retrouve dans ce nouvel album qui va arriver, AMOUR SUPRÊME, que j’ai eu la chance d’écouter en avant-première. C’est un album extrêmement abouti à tous niveaux. Musicalement puissant, inspiré, avec une plume pointue, millimétrée et poétique. J’aimerais que tu me parles des prods, tout d’abord

Y : Avec le temps, j’ai beaucoup travaillé avec les mêmes personnes sur mes précédents albums. Ça change avec les époques, il y avait The Soulchildren par exemple. Puis après, c’est un peu Skalp, Céhashi, après Medeline, etc. Là, mes producteurs habituels étaient un peu en ordre éclaté, en ordre dispersé. Et j’ai fait une espèce de reset. Je suis allé beaucoup chercher des jeunes gens avec qui j’avais jamais travaillé. J’ai voulu qu’ils me challengent et les challenger eux aussi, parce que je voulais pas aller travailler avec des jeunes gens juste pour la posture du jeunisme. Je me disais, OK, je pense que j’ai des choses à apprendre d’eux et je pense qu’ils ont des choses à apprendre de moi. Donc, on va se challenger pour sortir cet album-là. Et il y a aussi un autre truc. Je savais déjà que ça allait être un album rap. J’avais envie de rapper. Quand je dis rapper, dans le sens kickage

S : Complètement, ouais.

Y : Voilà. Et du coup, je tenais à ce qu’il y ait beaucoup de musicalité. C’est-à-dire que je me disais, la musicalité, elle va pas être faite forcément dans des toplines auto-tunées, même si je suis très à l’aise avec ça

S : Mais ça se ressent de toute façon dans l’album, cette démarche-là

Y : Voilà. Mais du coup, je savais que je voulais faire un grand album de rap

S : Je crois que c’est le cas

Y : Il y en a moins. Il y en a moins parce que les gens rappent moins, dans le sens kickage. Moi, je suis vraiment à l’aise avec tout. Je le redis encore. C’est pas un jugement de valeur. Il y a un morceau plus chanté qui s’appelle « Amour Suprême ». Voilà. Et je suis très à l’aise avec ça. C’est juste que là, vraiment, j’avais envie de faire du rap. Et musicalement, je voulais pousser. Donc, il y a cet éventail de nouveaux producteurs comme Heaven Sam qui produit l’intro qui s’appelle Suprême, ou un morceau comme God Bless. Il y a un producteur de 17 ans qui s’appelle Zafy, qui a produit le morceau Les Almadies, qui est très Rick Ross.

S : Ouais, incroyable !

Y : Super bien produit et tout. Vraiment, j’ai un autre que j’ai rencontré avec Youssef Swatt’s, qui s’appelle Lucci, qui produit l’outro Prier sans crainte

S : Ouais, il est de Lille, de chez nous !

Y : Exactement. Et il est très talentueux. J’ai aimé comme ça toutes ces rencontres-là. Ils m’ont beaucoup apporté. Et ils ont bien compris que je ne voulais pas, parce que j’allais les chercher, vouloir faire du jeunisme pour du jeunisme. Et surtout aussi, je leur avais dit, «Je veux un album organique. C’est un album rap. Et avec une teinte de gospel. » Parce qu’en fait, les voix, c’est mon dada. Et je disais, « Foutez-moi des voix partout. » Que ce soit des voix criées, que ce soit du gospel, des voix samplées, des voix soul, tout, des voix autotunées, mais « Foutez-moi des voix. »

S : Alors justement, j’allais dire que cet album est vraiment à la croisée de plein de chemins, avec des inspirations extrêmement variées. Et donc, t’es en train de me parler des couleurs qui forment ce tableau, en fait, là

Arpheno @arpheno_off

Y : Effectivement. Le début de l’album était difficile, parce que le rap s’est tellement standardisé, qu’effectivement, quand tu montres quelque chose de plus nuancé, les gens pensent que tu montres quelque chose de complexe. En fait, je te demandais quelque chose de fluide. C’est fluide, mais il fallait juste le comprendre et avoir envie de bien le faire. Donc, il a fallu que les premiers morceaux naissent pour qu’après, je puisse faire écouter aux producteurs qui sont venus par la suite. Mais effectivement, moi, je disais, je veux quelque chose de très organique, et c’est pas parce que j’ai dit organique que je veux un truc daté. Je veux un truc qui est intemporel, mais qui n’est pas vieillot. C’est pas obligé. C’est toujours pareil. C’est ce qu’on disait un peu tout à l’heure. On pense qu’il faut choisir entre « Ou alors c’est bien fait, ou alors c’est balourd. Ou alors c’est balourd et populaire, ou alors c’est bien fait, mais c’est extrêmement expérimental ». Moi, je fais l’autre pari. Je veux que ça soit bien fait, que ça soit populaire, et que ça soit efficace. Au début, c’était pas facile à définir, à faire comprendre ça aux gens. Et après, les producteurs se sont mis dedans, donc ça a donné des trucs. À mi-chemin entre soul musique et grand rap new-yorkais, ou de Chicago, des inspirations Kanye Westienne, du gospel, de la musique d’Afrique de l’Ouest, parce que j’ai voulu beaucoup faire ressortir mes origines d’Afrique de l’Ouest, parce que je suis congolais par mon papa et sénégalais par ma maman. Et c’est vrai que comme j’ai grandi au Congo, on parle beaucoup de moi par rapport au Congo, ce dont je suis très fier. Mais ma culture d’Afrique de l’Ouest aussi était importante. C’est pour ça qu’y des samples, comme dans le morceau Prose Combat, comme les cris dans l’intro. J’étais vraiment content quand ça a commencé à prendre forme, parce que je me suis dit, ok, je l’ai imaginé, fantasmé, et on me l’a mis en réel.

S : Donc là, on a évoqué différents aspects de la forme. J’aimerais qu’on entre un peu dans le fond. Tu parlais du morceau Suprême, dans lequel tu dis « quand t’allumes un feu, dis pas que c’est de la faute des allumettes ». Tu dis aussi, « ce monde nous appartient ». Est-ce que c’est à chacun de faire le monde dans lequel il peut vivre, plutôt que de s’adapter en se plaignant du monde que les autres imposent ?

Y : C’est une bonne question ! Il n’y a pas longtemps, j’ai lu quelqu’un, je ne sais plus qui a écrit ça, qui a dit « chaque jour, il y a 7 milliards de versions de la journée ». Effectivement, on est un personnage dans la vie des autres et les autres sont des personnages dans nos vies à nous. Et il y a 7 milliards de versions, 7 milliards de films chaque jour. Moi, je pense que ça commence par nous-mêmes, effectivement. J’ai longtemps pensé, et c’est normal, c’est un idéal de rappeur, une utopie d’artiste, que j’allais changer le monde, tout bousculer. Non. En fait, je vais changer déjà mon monde, ma perception, ma projection.

S : C’est la puissance de la goutte d’eau dans l’océan

Nelson Charles @charles.rpb

Y : Effectivement, mais au début, on peut la négliger. Je peux comprendre que ça soit négligeable, mais en fait, non. À chaque fois, tu es l’exemple, tu es le mouvement de ce que tu projettes. Effectivement, si jamais tu es une goutte d’eau qui est là pour remplir l’océan, tu vas finir par le remplir. Si tu es là pour faire des vagues, ça va finir par faire des vagues. Et si tu es là pour faire un tsunami qui ravage tout, tu seras un tsunami qui ravage tout. Ça peut paraître un peu facile, un peu bouddhiste. Je ne crois pas. Je pense au contraire que finalement on peut inspirer les autres, mais qu’on ne les maîtrise pas. Ils ont leur libre arbitre et c’est tant mieux. Par contre, on peut les inspirer. On peut accomplir des choses qui nous en apprennent sur nous-mêmes et qui, du coup, peuvent se transmettre aux autres. En fait, c’est toujours une question d’expérience personnelle qui va servir au plus grand nombre. Mais il faut faire cette expérience personnelle. Et plus ma vie avance, plus je m’en rends compte et plus je le mets dans mes textes.

S : Dans ce morceau, Suprême, tu dis aussi qu’on t’a reproché de partir. Pourquoi ?

Y : Alors, c’était bizarre. Quand j’étais plus jeune, j’entendais, et ce n’était pas spécialement que sur moi, c’était par rapport à tous les gens qui me ressemblent..

S : Je rappelle que tu vis à Abidjan

Y : Oui, exactement. Je vis à Abidjan avec ma femme et mes enfants. Et on me disait donc : rentrez chez vous, rentrez chez vous. Si vous n’êtes pas content, rentrez dans votre pays ! Moi, ça, je n’en ai jamais tenu compte. C’est juste que là, il y a eu un moment dans ma vie où j’ai eu besoin d’évoluer pour différentes raisons. Ma femme aussi, elle voulait voir autre chose. Donc, on a décidé de revenir vivre sur le continent africain, qui nous a vu naître. Donc, c’était une espèce de retour aux sources, même si ce n’était pas fait pour ces raisons-là. Et plus tard, notamment quand il y a eu la polémique autour de la chanson que j’avais faite pour l’équipe de France, je regardais des chroniques, et ça me faisait rire, sur des chaînes d’extrême droite. J’avais décidé de ne pas répondre à tout ça, donc je n’étais pas présent médiatiquement. On me disait « pourquoi Youssoupha ne vient pas s’expliquer ? » De toute façon, à ce moment-là, j’étais à Abidjan. « C’est un Africain qui milite pour la remigration de tous les Noirs, lui-même a quitté la France pour des raisons de remigration, il se désolidarise de ce pays ! »

S : Tu parles de CNews

Y : Bien sûr. Je parle de CNews, clairement. Et je rigolais de ça. Dans un sens, c’était pas bon, dans l’autre sens, c’était pas bon. Surtout que c’est plutôt le contraire qui s’est passé. J’ai eu un rapport torturé avec la France. Un rapport compliqué comme beaucoup d’immigrés, surtout que je n’y suis pas né. Et paradoxalement, c’est depuis que je l’ai quitté, et je l’ai dit, mais c’est vraiment réel, que je m’en suis rapproché

S : C’est ce que tu dis dans le texte

Y : C’est depuis que j’ai quitté la France que j’ai réalisé à quel point je suis Français. Que j’ai réalisé à quel point j’aime la France. Et que j’ai réalisé que finalement je ne la subis plus, donc je l’aime plus. Ça m’a permis de mettre certaines choses à plat sans la passion d’être sur place. Quitter la France m’a rapproché de la France paradoxalement. Et je me suis rendu compte, et je le dis, avant j’aurais été incapable de te dire mon amour pour la France, mais maintenant, je le sais. Je le sais parce que par exemple, quand il se passe des choses, quand je suis en France et que j’allume la télé et que je vois ce qu’il se passe politiquement, je vois comment certains types de médias parlent au français, ça me blesse pour mes compatriotes. C’est ouf. Je n’ai jamais pensé que je pouvais avoir ce sentiment-là. On dirait que je retrouve un membre de ma famille qui est en ménage ou dans un travail, ou quoi que ce soit, où les gens le traitent mal. Et ça me blesse. C’est comme si je revois ma soeur et qu’un mec lui parle mal et que je lui dis «Tu laisses te parler comme ça ? Tu mérites pas ça. T’es quand même ma soeur et t’es quelqu’un d’exceptionnel.» Je pense ça de la France et des français. Je me sens tellement proche que ça me fait mal ce que le pays devient, ou comment on traite les gens. Vraiment. Alors que j’aurais pu croire, vraiment, et je le dis, j’aurais pu croire qu’une fois que j’ai quitté, finalement j’ en aurais un peu rien à foutre. Et bien non, j’en ai pas rien à foutre. Au contraire, ça me pique de fou.

S : Je vois…Dans le morceau Zequin Théorie, tu dis «la haine, c’est la version caillera de la tristesse. » Tu dis aussi « Chez nous, il y a moins de chagrins d’amour que de chagrins d’amis.» Est-ce qu’il ne faudrait pas apprendre à se libérer d’une certaine pudeur pour gagner du temps parfois et éviter des regrets ?

Y : Énormément, et je te le dis sans détour. Moi, en plus, ma culture est africaine et j’ai grandi dans un quartier. Et en fait, c’est des cercles culturels et sociaux où effectivement, on prend tout sur nous. Il y a une espèce de lourdeur qu’on garde en nous. On se dit juste que c’est notre manière d’être fort. Alors qu’en fait, c’est une manière de s’affaiblir. Et ça, c’est compliqué. J’ai dû grandir pour comprendre que certains membres de ma famille, en vrai de vrai, n’étaient pas juste mauvais ou méchants. Ils étaient dépressifs. Pour comprendre que certains amis n’étaient pas juste des racailles. En fait, leur santé mentale était défaillante. Mais avant, on disait «lui, c’est un fou» ou «c’est une sorcière». Alors qu’en fait, si jamais il y avait une pudeur qui était un peu plus tombée et qu’on pouvait se dire les choses, on se dirait ce qui va bien, mais on se dirait aussi ce qui va mal. Et comme ça, on peut mettre des mots dessus et mieux l’exprimer. Et je viens de là. Et ce que je dis des autres me concerne aussi. J’ai ressenti des choses dans ma jeunesse, en grandissant. Je n’ai pas su mettre des mots dessus. Mais je sais qu’à l’époque, en parler à quelqu’un, je ne parle pas spécialement d’un psy, pourquoi pas un psy, mais en parler à mes amis, à mes proches, ça aurait pu m’aider. Ça aurait pu leur permettre de me comprendre mieux. Et il y a eu beaucoup d’incompréhensions

S : Mais la pudeur, toujours

Y : À cause de la pudeur. La pudeur qui peut être une qualité, qui en est une. Mais je veux distinguer cette pudeur d’une certaine forme de fierté et de cloisonnement. La pudeur, c’est une chose, le cloisonnement, c’en est une autre. Et en fait, c’est ce cloisonnement-là, c’est s’enfermer dans nos communautés et s’enfermer sur soi-même. Et là, je vais parler de mes communautés parce que je sais que c’est ce que je connais le mieux. Mais je sais qu’ailleurs, je suis sûr qu’à Neuilly, ou alors dans l’Arkansas, ils doivent vivre aussi des choses comme ça. Mais là, je vais parler de ce que je connais.

S : J’aimerais revenir aussi sur une phrase que tu dis dans LES ALMADIES : « plateau d’fromages, grands crus, j’mange pas de vache qui rit ». L’oseille, c’est une revanche ? Ou c’est juste qu’il faut pleinement assumer quand il y en a, sans fausse pudeur ?

Y : Les deux. Mais c’est plus une revanche, quand même. En tout cas pour des gens comme moi.

S : C’est quelque chose que t’assumes

Y : Oui, c’est quelque chose que j’assume, mais c’est une forme de revanche. En vrai, de vrai, je ne suis même pas un homme d’argent. Je suis un homme de bonheur. En vrai, je cherche l’oseille, je cours après l’oseille, mais c’est plus une déformation sociale parce que j’en ai manqué, beaucoup. Quelque part, on s’est construit, moi, ma famille, en disant qu’on serait plus heureux le jour où on en aurait. J’en ai gagné plus. Aujourd’hui, je suis plus heureux. Mais ce n’est pas l’oseille qui m’a rendu plus heureux. Il a contribué à répondre à certaines questions. C’est mieux. C’est une certaine forme de confort, de liberté. Mais ce n’est pas là-bas que ça s’est joué. Ce qui s’est joué, c’est juste que j’étais plus épanoui et que j’ai pu prendre des revanches sur la vie. Il y a une espèce d’orgueil, d’ego. Y a un peu de ça. Y a la revanche sociale. Y a un morceau que je sortirai plus tard, que je n’ai pas mis dans cet album-là, qui s’appelle « Pauvre avec de l’argent ». C’est ce que je pense de nous et de gens comme moi

S : On le reste toujours

Y : Voilà. On ne devient pas riche. On devient pauvre avec de l’argent. Parce que la richesse, c’est une mentalité. Ce n’est pas juste de l’oseille

S : On est d’accord

Y : Si j’avais la même thune que Bernard Arnault…lui il est riche, moi je serais pauvre avec beaucoup d’argent. Mais j’aurais encore des réflexes de pauvre. J’aurais encore des choses à me prouver. J’aurais encore besoin d’en parler, de le montrer, de vouloir inspirer les autres, de penser que c’est l’argent de moi et ma communauté. Tu vois ? J’ai besoin de ça. Mais on est dans la revanche sociale. Il faut dire les termes. On est dans la revanche sociale.

S : L’argent seul ne fait donc pas ton bonheur. Je crois savoir qu’il y a une autre piste. Détaché de la fausse pudeur, après un morceau comme « Mon roi », t’as 2 autres morceaux magnifiques dans l’album, « Dieu est grande », dédié à ta fille Imani, et « Gigi », dédié à ta femme. Puisqu’on n’apprend pas la vie à celles qui la donnent, ce sont donc juste deux déclarations d’amour ? Faut le dire avant qu’il soit trop tard pour ne pas le regretter ?

Y : Oui, c’est ça. En fait, c’est pour ça que je trouve vraiment que tes questions sont pertinentes. Parce que ça répond de manière illustrée à ce dont on parlait tout à l’heure. Je veux pouvoir le dire parce que je serais frustré. Je veux pouvoir le dire parce que, peut-être que plus tard, elles ne le sauront pas. Et je veux pouvoir le dire avec mes mots et avec mon interprétation

S : Et le graver aussi

Y : Et le graver pour que ça reste. J’ai besoin de le dire, que ça soit gravé et que ça reste. Et pourquoi ça m’arrive au bout de 6, 7 albums ? Parce que la pudeur. Parce que « oh je vais pas dire que ça quand même ». Et pourtant, il s’agit de dire ce qu’il en est.

S : C’est pour ça que je parlais de pudeur. Parce que je sens que tu t’en détaches

Y : Effectivement. Mais tu te rends compte quand même, à mon grand âge, avec tout ce que je te dis, il y a eu quand même des moments dans la conception de mon album où, par exemple, un morceau comme Gigi, j’aimais beaucoup le morceau, mais j’étais en mode « ouais, mais est-ce que je le mets ? C’est pas un peu trop quand même, tu vois ? »

S : Ouais, ouais, je vois bien

Y : C’est abusé. Je viens tellement de ce système-là… Et après, des proches, ceux qui travaillent avec moi, me disaient « mais t’es un malade. C’est évident, c’est tout droit, tu te rends compte ce que ça représente pour ton héritage familial, que ta fille et tes enfants sachent à quel point t’aimais ta femme pour leur donner une forme de ce qu’était la définition de ton amour. »

S : Et ça aurait été une erreur de pas le faire. Les erreurs, tu les évoques d’ailleurs dans Faire Mieux, qui est un texte de rédemption et de repentir, qui est vraiment très dense. Être un homme, ou une femme, c’est savoir reconnaître ses torts ?

Y : Ah oui. En fait, tu le deviens. Tu deviens plus un homme et tu tends vers une meilleure version de toi-même en passant par les erreurs et en reconnaissant ces erreurs. Je pense que l’erreur fait partie de l’apprentissage. Pour qu’un parcours soit parfait, il faut passer par l’imperfection. Il faut voir ce qui ne va pas pour vérifier ce qui va. Et les erreurs font partie de nous, de notre construction. Mais elles ne servent à partir du moment qu’on les constate, qu’on les analyse et qu’on les digère. Et Faire Mieux est un morceau « hara-kiri ». C’est un morceau qui m’a fait plus de bien et c’est sans doute mon morceau préféré.

S : Il est vraiment très dense

Y : Voilà. Peut-être l’un de mes morceaux préférés même que j’ai fait dans ma vie. Parce qu’il m’a coûté pour l’écrire. Et les premiers moments où je le posais, je me foutais dans le malaise et je me disais « ok, si t’es en train de te foutre dans le malaise, c’est que quand même, t’es dans le vrai. »

S : Mais t’y abordes vraiment beaucoup de choses et plusieurs choses dont j’aimerais parler. Toujours en rapport avec cette pudeur encore, tu parles des « périodes de dépression où on n’osait pas le dire. » On parle rarement de santé mentale dans le rap, comme si c’était tabou parce que peut-être synonyme de faiblesse. Et je trouve qu’il y a une forme de sincérité et d’authenticité qui en découlent dans le fait que t’en parles. Quelle importance t’accordes à l’authenticité ?

Y : L’authenticité m’intéresse si elle permet, justement, pour rester en rapport avec Faire Mieux, si elle permet d’améliorer notre version d’origine. Je pratique un art de divertissement, donc les faux-semblants ne me dérangent pas. Je suis dans la société du spectacle. C’est pas ça qui me dérange. En fait, on peut se mettre en scène, j’ai jamais eu de problème avec ça. Par contre, effectivement, l’authenticité permet de s’améliorer et de savoir ce qu’on améliore, ce qu’on aime en nous et ce qu’on veut améliorer ou ajuster, changer même. Parce que, pareil, les gens ont du mal avec ça. « Ouais, c’est pas bien de changer. Ah, t’as changé ». J’ai jamais compris ce truc-là

S : Évoluer

Y : Ah, bah oui. Sinon, le surplace va pas te permettre de t’élever. Le but n’est pas de rester comme tu es, où tu es, et de pas bouger d’un chouïa. Non. En fait, l’élévation, l’authenticité, c’est : je sais d’où je pars, et je sais aussi d’où je parle. Des fois, on parle avec des amis et on n’est pas d’accord avec ce que dit la personne, ou on est outré et souvent, je leur demande « Oui, mais d’où il parle, ou d’où elle parle ?» . Les gens ne saisissent pas toujours le contexte qui est celui de la personne quand il est amené à dire ça. Parce que ça en dit beaucoup sur ce qu’il est en train de dire ou ce qu’il n’est pas en train de dire. Est-ce qu’il est marié, pas marié, en couple, en couple ? Est-ce qu’il a des enfants, pas d’enfants, est-ce qu’il est en souffrance ? Est-ce qu’il est en prison, en liberté ? Est-ce qu’il est en bon rapport avec ses parents, etc. C’est pas la même parole.

S : Tu cherches à contextualiser le propos

Y : Exactement. Et surtout dans une époque des petites phrases et des petits mots qui peuvent être mis et renversés dans n’importe quelle conviction et contexte. Et du coup, là je vais loin, mais ça nous permet d’échanger toi et moi, et donc du coup qui laissent peu de place à la nuance alors que la vérité est dans la nuance

S : Oui, bien sûr, évidemment

Y : La vérité est dans la nuance. Et on est dans une époque où on ne la veut plus. On veut une certaine radicalité, une certaine affirmation définitive. On ne veut que des choses assénées. On veut des certitudes, on ne veut pas des convictions. Moi, je veux la vérité, mais même dans le doute

S : C’est ce que j’allais dire parce qu’il y a justement une part de doute qui s’inscrit dans l’authenticité, et donc de nuance, est-ce que ce n’est pas ça qui rend les propos plus universels finalement ?

Y : Oui, moi j’aime ce doute-là. Dans Faire Mieux, c’est ça aussi que je dis. En gros, dans ce que j’énumère dans cette chanson, c’est qu’il y a des choses qui aujourd’hui me débectent, ou je me dis que ce n’était pas terrible. Mais à l’époque, je suis cool avec ça.

S : Je ne sais pas si c’est à cette phrase du texte que tu fais allusion, où tu parles des « potes chelous avec les meufs qu’on n’a pas dénoncés, (des) potes chelous avec les meufs qu’on n’a pas défoncés ». Et ça aussi, ça relève du sujet tabou. Revenir sur ses erreurs ça permet aussi de montrer la voie ?

Y : Ah ouais. Je suis un gars. En plus, je suis un rappeur, qui joue au foot, qui fait des trucs, etc. Je ne suis pas un mâle alpha ou autre, mais je suis un mec, un vrai mec, avec les clichés qu’il peut y avoir avec. Donc on est là, bien sûr, on kiffe les meufs, etc. Et en fait, dans la manière de parler, dans la manière d’aborder les meufs…T’as vu des potes avoir des comportements qui sont bizarres, mais à l’époque, ça va, c’est cool. Et en vrai, c’est pas cool. Mais à l’époque, je t’aurais pris la tête, ou je me serais pris la tête à dire « Tes vraiment un casseur de délire ! C’est bon là ! ». Et je ne me mettais pas à la place à ce moment-là des meufs qui subissaient ça.

S : Alors, est-ce que tu le réalises parce que c’est l’époque ? Ou est-ce que tu le réalises aussi parce que t’es amoureux, t’as ta femme, et ta fille ?

Y : Tout. Les trois. Ma femme, mes filles, mes sœurs, et l’époque. Quand on dit, ouais effectivement, il y a le truc autour de MeToo, les gens qui te disent « c’est bon, c’est oppressant ». Oui, mais les gars, c’est oppressant mais putain on part de loin quand même, hein. Wahou, on part de loin. Heureusement que c’est un peu oppressant parce que vraiment, c’est un putain de nœud à 3000 complications

S : Ouais y a du chemin à faire

Nelson Charles @charles.rpb

Y : Si jamais tu ne sors pas le chalumeau…alors bien sûr, ça brûle un peu. Mais vraiment, on a créé des nœuds incroyables. Je le dis parce que souvent c’est évoqué, même par rapport à Dieu est Grande. Je ne suis pas un militant féministe. Je suis un mec avec tous les clichés qui vont avec. Franchement, masculinité toxique, comme dit l’expression consacrée, je pense que j’en suis et que je pense qu’il y aura encore des réflexes qui auront la dent dure chez moi. Et je prends juste la peine d’analyser ça par rapport à ma fille, par rapport à ma femme, par rapport aux femmes qui m’entourent. Juste des fois, je suis en mode, waouh, putain, nous les gars, quand même, on a quand même les orteils en éventail. Et ce monde, quand même, il nous fait les passes décisives les plus incroyables. Waouh. Et je sais que j’aurais toujours ça, malheureusement, en moi. On se soigne, mais j’aurais toujours ça en moi. Mais j’essaie de faire en sorte que mon fils soit un peu meilleur. Je lui dis que ça, c’est pas des bons comportements. Mais les bons comportements que je dénonce, moi étant jeune, j’en ai eu et j’en ai vu. J’ai dû parler mal des meufs. Et c’était bizarre. C’est bizarre. C’est pas normal, en fait

S : Tu parles de dénoncer, on parlait d’indignation aussi tout à l’heure, il y a évidemment de l’engagement qui traine dans de nombreux morceaux de l’album, on a parlé de Faire Mieux, mais y a aussi Gospel Molotov, ou Prose Combat. Qui prétend faire du rap sans prendre position, mais aussi sans donner force et espoir ?

Y : C’était une de mes phrases fortes. Qui prétend faire du rap sans prendre position. Effectivement, parce que c’était la position de combat. En fait, déjà, pour moi, le rap est un genre musical qui est fait essentiellement par des gens sous-représentés médiatiquement, sous-représentés politiquement. Donc, il a une part de combat en lui. Maintenant, mon évolution est partie aussi sur « il faut dire aussi « qui prétend faire du rap sans donner force et espoir », parce que je ne veux pas mettre que de la haine dans le cœur des gens. Y a un jeune rappeur qui s’appelle MOHA, qui est dans un groupe qui s’appelle MMZ. Je suis allé à son concert, et quand je disais « Les jeunes gens nous inspirent », il disait, j’étais sur la fin de mon album, j’ai dit « Putain, il a dit ce vers quoi je veux aller ». Il disait «On nous a mis trop de haine dans le cœur Et c’est comme manger un truc empoisonné toute sa vie. Et je ne veux plus être ça ». Et donc, du coup, je ne veux pas dire seulement à mes frères et soeurs que « Ouais, t’as vu, vous allez être en combat, dans la douleur », non, je vais leur dire « eh, il y a une lumière quelque part. Vous aspirez à quelque chose. Vous n’êtes pas là juste pour vous balancer des pavés dans la gueule. On dit que la police nous nique, et on dit que la police blablabla ». Non, non, non. On va s’améliorer, on va améliorer aussi les policiers. En fait, il faut la force et de l’espoir. Il faut l’accomplissement de quelque chose

S : Est-ce que ce n’est pas l’un des pouvoirs du rap de fédérer et réunir ?

Y : Oui. La musique en général, moi je suis rappeur, donc…

S : Tu tires la couverture

Y : Effectivement. Le rap, et tant pis pour l’autopromotion, mais quelle musique merveilleuse ! C’est une musique qui a tellement été stigmatisée

S : et décriée

Y : ouais…dont on a dit que c’était un phénomène de mode. Et le rap est devenu un mode de vie. Ce n’est même pas seulement une musique, c’est un lifestyle. Les gens vivent rap, mangent rap. La culture de la rue, cette culture-là, fait vivre des gens. Je ne parle pas seulement d’argent, où il y a beaucoup d’argent dans l’industrie, mais même dans leur mode de vie, dans leur goût, dans leur manière de s’habiller, dans leur manière de parler. Et je vais même aller loin : je ne me souviens pas d’un genre musical qui a autant de diversité parmi ceux qui la pratiquent. C’est-à-dire que le rail, le tango, le rock…

S : C’est encore plus vrai aujourd’hui, avec une forme de gentrification aussi dans le rap

Y : Ah oui, effectivement. En fait, ça m’a toujours fait rire, quand on dit que le rap est communautaire, que c’est une posture, c’est la culture des quartiers, le racisme anti-blanc, etc. Hein ? On est le genre le plus ouvert du monde. 50 ans de chanson française. J’aime la chanson française, moi, et donc en 50 ans de chanson française, si on prend l’élite de ce qui se fait de mieux, des noirs ou des maghrébins, on en compte 3 ou 4. Il doit y avoir un Laurent Voulzy, un Tété, et après, ça commence à m’échapper, tu vois ? Et Henri Salavador. Le rap, tout ce qu’il y a comme diversité…des colombiens comme Rocca, des grecs comme Nekfeu, des chypriotes comme Diam’s, des algériens comme Rim’k, des portugais comme Kool Shen. Vraiment plus ouverts que le rap, je mets au défi quelqu’un de me montrer ça. C’est pour ça que c’est une musique qui arrive à s’élever, et, t’en as parlé tout à l’heure, et par contre ça, je m’en détourne pas, ça permet même une gentrification du rap. C’est-à-dire que le rap est ouvert pour tout le monde.

S : C’est allé jusque-là, ouais

Y : Voilà. Mais par contre, il ne faut pas le vider de sons essence. Ce qui me dérange avec la gentrification du rap et les beaux quartiers qui s’attribuent les codes, on a le droit de réinventer les codes, le rap s’est construit en cassant les codes des autres et donc ça, je suis très à l’aise avec ça, mais ce qui me dérange c’est quand une certaine presse ou certaines personnes d’influence de l’industrie commencent à faire le reproche du rap essentiel. « Ouais, mais là, c’est trop racaille ». Non, par contre, là, doucement, les gars. Par contre, là, doucement, tu vois. Non, ne nous videz pas de notre essence en nous disant que maintenant qu’on apporte des nouveaux codes dans le rap, les codes d’origine sont des codes à revoir. Non, non, ça par contre, non.

S : D’où l’intérêt de médias comme SKUUURT, indépendants, et surtout issus de la culture

Y : Issus de la culture pour de vrai, en fait. Pour de vrai, historiquement, pour respecter ça

S : C’est un combat, tu sais, pour positionner SKUUURT sur cette ligne parce qu’on fait face à ceux dont tu parles

Y : Ah ouais. Mais bon, pour moi, et ça peut paraître aussi être un slogan un peu facile, la culture gagne toujours. Tu peux pas la manipuler ad vitam aeternam. La culture va finir par gagner.

S : C’est ça, « être ensemble » ?

Y : Ouais, effectivement

S : Malgré le « ensemble », est-ce que, dans l’histoire de ta vie, avec ta carrière, la famille, les amis, il t’arrive de te sentir seul ? T’en parles dans Prier Sans Craintes

Y : Oui. Dans Prier Sans Crainte, je l’évoque. Et paradoxalement, ces deux dernières années, parce que j’ai monté une nouvelle structure indépendante pour faire ce nouvel album. Je me suis mis beaucoup d’exigences parce que je ne voulais pas que, parce que je prends les manettes d’une structure, me négliger en tant qu’artiste. C’est pour ça que je tenais à ce que ça soit un grand album pour montrer que c’est encore ma première passion. Et, me faire comprendre, ça a été dur, ça a mis du temps, à transmettre ce que je voulais dire, dans la forme notamment. Et puis aussi, ça m’a amené, parce que j’ai beaucoup travaillé en voyage, je suis allé dans beaucoup d’endroits, notamment à Paris, à être loin de ma famille. Dans le label qu’on avait avant, on était à trois. Maintenant, je suis tout seul. Les autres, c’est toujours mes amis, mais ce ne sont plus mes associés de la structure. Donc, je prends les décisions un peu seul. Et je suis un artiste solo. Faut comprendre aussi que, à la base, c’est bizarre tout ce que je raconte ici, mais faut comprendre que, et c’est encore mon essence, quand j’ai commencé le rap, c’était même pas pour faire du rap. Je voulais être en groupe. En fait, ce qui m’excitait, c’est l’idée de groupe. Et en vrai, sur le court terme, ça a été compliqué parce que mes potes, ils étaient beaucoup moins passionnés que moi. Donc, j’ai continué par défaut. Mais moi, je voulais juste un élan de groupe. J’en étais arrivé à écrire des textes pour mes collègues, juste pour qu’ils puissent venir rapper avec moi. Moi, je suis en solo par défaut. Et donc, du coup, la carrière solo, faire un disque où je suis le principal réalisateur, même si j’ai fait venir beaucoup de gens, mais où le final cut, quand même, c’est moi, monter la nouvelle structure, loin de ma famille, je me suis senti seul quand même. Il y a des décisions à prendre où il y a des moments où c’était en mode : c’est toi ou toi. Et à ce moment-là, je me disais wow, ok, ça m’a donné un peu le vertige. Mais peut-être aussi ça m’a fait du bien. Je n’ai pas fini de répondre encore à ça. J’en parle dans Prier Sans Craintes, parce que ça m’a frappé. Mais je n’ai pas fini de répondre à ça. Est-ce que c’est une solitude qui m’a élevé ? Un peu sans doute. Ou alors qui m’a finalement, qui m’a fait mal. Je ne sais pas.

S : Dis-moi Youssoupha, qu’est-ce que l’amour suprême pour toi ?

Nelson Charles @charles.rpb

Y : Wahou.. C’est l’un de mes titres d’album préférés. L’amour suprême pour moi, c’est un mélange de foi inconditionnée, inconditionnelle, d’amour forcément, de dévotion, de bienveillance, et d’estime de soi. On attribue beaucoup à « je fais une action, une action de grâce, une action de bien », quelque chose que j’aurais en retour. Non. L’amour suprême, c’est l’amour, la foi, l’espérance que tu projettes et qui est une satisfaction au moment où tu la projettes. Elle est dans l’intentionnalité. Je donne de l’amour et c’est comme ça déjà que je suis satisfait. Ce n’est pas parce qu’elle me revient ou quoi que ce soit. Il y a une phrase de Gustave Thibon qui dit « la foi consiste à ne jamais renier dans les ténèbres ce qu’on a entrevu dans la lumière ». C’est ça, l’amour suprême. Ça se passe bien, je suis bien avec ça. Et quand ça se passe mal, ma foi et mon amour sont assez gainés pour continuer à y croire et à m’y accrocher. C’est ça l’amour suprême. C’est une forme d’amour qu’on a pour ses enfants. C’est une forme de foi qu’on peut avoir en Dieu ou en n’importe quelle spiritualité qu’on peut avoir. Et c’est une forme aussi de bonheur parce qu’en fait, à ce moment-là, plus rien qui vient de l’extérieur peut nous faire mal, peut nous dégrader parce qu’on se suffit de l’amour qu’on projette. Et on n’attend pas que quelque chose d’extérieur vienne nous combler. Ce qui nous comble, c’est l’amour qu’on projette. C’est ça l’amour suprême.

S : Merci beaucoup Youssoupha. C’était une très belle conclusion. Ça aurait pu durer des heures…

Y : Moi, là où je suis content, c’est que c’est vraiment cool que ça se soit fait avec toi, parce que c’est la toute première interview que je donne par rapport à cet album-là, et tu m’as permis de me remettre la tête dedans et en plus de manière hyper pertinente et hyper bien pensée, suffisamment pour que moi, je repense à mes mots, à mes phrases. Tu m’as replongé dans mon album. Et franchement, je te remercie. Ça me donne beaucoup de pistes pour tout ce qu’il y a à dire sur le disque pour la suite.

S : Ça me fait plaisir, c’est cool. Merci à toi, ça me touche. On se croise bientôt

Y : On se croise très très bientôt.

Scolti @scolti_g


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