Scolti : Salut Ă tous les trois, bienvenue chez SKUUURT ! On est ravi de vous accueillir aujourd’hui Ă l’hĂŽtel Monsieur Aristide, dans un cadre trĂšs sympa, avant les reprĂ©sentations du spectacle La Haine au ZĂ©nith de Lille les 6 et 7 juin. On a donc en face de nous Vince, SaĂŻd, Hubert, a.k.a Alexander Ferrario, Samy Belkessa et Alivor. Alors ça c’est le premier truc qui change par rapport au film culte, les protagonistes, et on va vous Ă©pargner toute comparaison avec le film tout au long de cette rencontre, tout d’abord parce que la proposition hybride de ce spectacle, que j’ai vu, est tout Ă fait novatriceâŠ

Dan : âŠEt j’aimerais bien savoir en quoi d’ailleurs puisque moi, Ă la diffĂ©rence de Scolti, j’ai pas encore vu le spectacle. Donc en quoi est-ce que c’est diffĂ©rent et novateur ?
Alexander Ferrario : Il y a des actualitĂ©s, ou le cĂŽtĂ© futuriste, parce qu’il y a une voiture qui parle, ou encore au lieu de faire devant le miroir le âcâest Ă moi quâtu parles ?â je le fais devant un iPhone. Des petits dĂ©tails comme ça qui sont au goĂ»t du jour, aussi dans le langage.
Samy Belkessa : dans les dialogues, ouais
A.F : Serge Denoncourt et Mathieu Kassovitz nous ont fait un travail de table dans lequel on devait rĂ©adapter le scĂ©nario avec le langage d’aujourd’hui. Donc on a eu la libertĂ© de parler librement en improvisation, et ensuite on a Ă©crit. Ăvidemment toujours en gardant les rĂ©pliques du scĂ©nario mais avec nos mots Ă nous.
S.B : Et on est sur scĂšne, câest La Haine sur scĂšne, c’est LE truc qui change, et puis il y a beaucoup plus de musique. Il y a de la danse. On a mĂ©langĂ© le rap et le chant aussi. Et il y a de nouveaux personnages, il y a des filles maintenant, il y a plein de trucs qui ont Ă©tĂ© mis Ă jour, comparĂ© au film.

Sco : C’est marrant parce que je vois aussi d’autres aspects. J’ai pris une claque notamment avec l’Ă©cran gĂ©ant, avec la citĂ© qui a Ă©tĂ© complĂštement numĂ©risĂ©e et qui permet des effets de camĂ©ras jamais vus, pour moi, sur scĂšne. Donc le cĂŽtĂ© trĂšs immersif du spectateur qui a l’impression d’ĂȘtre Ă l’intĂ©rieur d’un film. C’est ce que j’ai trouvĂ© personnellement trĂšs novateur. Les effets de tapis roulant aussi, qui permettent de faire dĂ©rouler le paysage. L’immersion de certains acteurs ou danseurs parmi les spectateurs qui donne toujours cette impression de nous plonger au cĆur du film. Ăa c’est tous les effets de novateur. Les effets de camĂ©ras aussi qui sont combinĂ©s Ă l’Ă©cran et qui permettent aussi encore une fois de se retrouver plus ou moins Ă l’intĂ©rieur du film. Alors qu’on nous annonce au dĂ©part une comĂ©die musicale.
Dan : Et c’est vrai qu’on a des clichĂ©s autour de ce que peut ĂȘtre une comĂ©die musicale. Mais pour le coup Mathieu Kassovitz prĂ©fĂšre ce terme, sans ambiguĂŻtĂ©. Il repousse les nouvelles appellations. Il dit juste quâil ne fait pas une comĂ©die musicale ringarde. Quand on vous a dit âcomĂ©die musicaleâ, est-ce que vous n’avez pas eu un peu peur ?
S.B : ComplĂštement ! (rires) Au dĂ©but je pensais que c’Ă©tait le truc avec les plumes et tous les trucs
Dan : Genre cabaret !
S.B : Un petit peu, maisâŠnon, c’est La Haine !

Alivor : Moi j’Ă©tais rĂ©ticent au dĂ©part, quand on m’a dit âLa Haine, comĂ©die musicaleâ. Je n’Ă©tais pas intĂ©ressĂ© par la comĂ©die musicale, mais par La Haine. Mais quand j’ai su qu’il y avait du rap, entre autres, je me suis dit âallez, pourquoi pas !â. Je suis parti vraiment au casting juste pour voir. Mais aprĂšs, Ă la longue, quand j’ai vu quâil y avait Mathieu Kassovitz, Serge Denoncourt, Yaman Okur, Ămilie Capel, les chorĂ©graphes, quand j’ai vu l’Ă©quipe, notamment Proof qui est directeur musical. Ăa m’a donnĂ© envie, je me suis dit que la rue aussi pouvait se rĂ©approprier les choses, comme le cinĂ©ma il y a 30 ans. La Haine c’Ă©tait un film dans lequel c’Ă©tait la premiĂšre fois qu’on voyait des mecs de citĂ©. Et donc si on ne va pas vers les choses, ça sera fait Ă notre place et on sera les premiers Ă se plaindre derriĂšre.
A.F : Ouais c’est ça parce que finalement si on reste fidĂšle Ă nous-mĂȘmes, et si on reste vrai dans notre propos, dans comment on s’exprime et dans ce qu’on exprime, pourquoi est-ce qu’on n’irait pas vers la comĂ©die musicale, Broadway, ou des formats dans lequel on n’a pas l’habitude de voir ça ? Le problĂšme c’est qu’on commercialise ça
Sco : Le problĂšme c’est aussi l’a priori un peu ringard qu’on peut avoir de la comĂ©die musicale, quand on n’est pas client de ça, personnellement je ne le suis pas par exemple, et je me dĂ©place parce que c’est La Haine.
S.B : Mais y en a beaucoup comme ça
Sco : Et finalement une fois lĂ -bas, je me dis que je nâai jamais vu ça nulle part. Et maintenant je sais ce qui va ĂȘtre copiĂ©. Ce qui va ĂȘtre copiĂ© c’est La Haine. Cette proposition de comĂ©die musicale, mĂȘme si Mathieu Kassovitz tient Ă ce que le terme soit gardĂ©, me donne l’impression que c’est quelque chose de complĂštement diffĂ©rent

A.F : Je pense que ce qui fait peur aussi, c’est quâune Ă©norme part de lâidentitĂ© de la rue est dans la forme. Elle est dans les codes. Elle est dans ce qu’on voit, comment on s’exprime. Du coup changer ces codes lĂ , les codes esthĂ©tiques, les codes visuels, ça peut faire peur. Si on parle d’un⊠je ne sais pas moi, un cabinet d’avocat, on peut le faire en chantant, ça ne dĂ©range pas plus que ça parce que l’identitĂ© d’un cabinet d’avocat est plus dans le fond et dans ce qu’on dĂ©fend etc. La rue doit se sentir identifiĂ©e et reprĂ©sentĂ©e quand on est sur scĂšne. Et je pense qu’on le fait, vraiment.
S.B : il est bon hein ! (rires)
Dan : Mais si la proposition Ă©tait venue de quelqu’un d’autre que Mathieu Kassovitz, est-ce que vous y seriez allĂ© ?
S.B : Mais une comédie musicale sur la rue aussi ?
Dan : Ouais, La Haine, mais fait par quelqu’un d’autre que Mathieu Kassovitz.
A.F : On aurait dû voir bien le scénar
S.B : Ouais, ouais, ouais. Moi je pense que c’Ă©tait important
A : Je serais venu pour Proof, en tout cas pour le cĂŽtĂ© musical, mais pour le resteâŠ

S.B : Moi je pense que c’Ă©tait important que ce soit Mathieu. Au dĂ©but quand le producteur, Farid BenLagha a eu cette idĂ©e, il en a parlĂ© Ă Mathieu, et Mathieu a dit âc’est une putain d’idĂ©e, je suis chaud mais je veux le faire, je veux ĂȘtre dedansâ et il a eu raison
A : C’est son bĂ©bĂ© Ă lui, il sait mieux que personne
S.B : Donc je pense qu’on est obligĂ© d’avoir la patte de Mathieu
A : La crĂ©dibilitĂ© est importante, de par Mathieu, et par nous aussi. Si on a voulu aussi faire le rĂŽle, c’est qu’on voulait mettre une crĂ©dibilitĂ©. Et encore une fois, se rĂ©approprier la chose et montrer qu’on est capables aussi de pouvoir faire une bonne comĂ©die musicale. Au dĂ©part je me rappelle quand on m’a parlĂ© du projet on disait âLa Haine sur scĂšneâ. Ăa disait pas trop le terme âcomĂ©die musicaleâ. Je pense que mĂȘme Mathieu au dĂ©part il en a dit âLa Haine sur scĂšne en liveâ. Mais au final c’est bien de dire âcomĂ©die musicaleâ et de montrer que nous aussi on peut faire ça, c’est bien. Et ça ouvre aussi la culture et la perspective en France parce qu’aux Ătats-Unis c’est diffĂ©rent. Aux Ătats-Unis il y a des comĂ©dies musicales qui sont engagĂ©es, qui traitent de sujets importants
Sco : C’est plus culturel aussi
A : Voilà . Et ça met aussi un nouveau pas pour la culture, ça la grandit, pour ceux qui viennent nous voir.
Sco : L’une des diffs avec le film c’est que les scĂšnes sont complĂ©tĂ©es par des morceaux, on est dans la comĂ©die musicale, forcĂ©ment, sur lesquels vous rappez, tous les trois. Est-ce que ça vous a mis une pression supplĂ©mentaire ?

A : Moi c’est mon domaine de prĂ©dilection, donc la pression Ă©tait plus dans la comĂ©die, en tant que comĂ©dien. Pour le rap, de base, je suis rappeur, donc c’Ă©tait vraiment lĂ oĂč je voulais montrer que j’Ă©tais Ă ma place. Donc au niveau de pression : la pression de bien-faire, pour ma part, pas de rapper. Et d’autant plus quâil y a des morceaux qui sont Ă©crits par des artistes qui sont chers Ă mes yeux, comme Medine. Donc interprĂ©ter ces morceaux lĂ , il faut bien le faire. Donc la pression Ă©tait vraiment dans l’exigence de bien faire les choses pour ma part. Mais sinon j’ai plus une pression en tant que comĂ©dien, mais entourĂ© de ces bons acteurs ! La misĂšre Ă©tait cachĂ©e
S.B : Il y avait une petite pression quand mĂȘme ! On a tous un peu rappĂ© avec nos potes. LĂ tu rappes devant 4000 personnes. Câest pas pareil. La premiĂšre on a rappĂ© devant Youssoupha, Tunisiano, Medine, et tout le monde. Donc oui, tâas une petite pression
A.F : Camila (Halima Filali) qui chante devant Vitaa !
S.B : Il y avait une petite pression (rires). Et puis on a les textes pour, mĂȘme si tu sais pas rapper, parce qu’ils ont Ă©crit, tu peux que interprĂ©ter, que le sentir, queâŠ
A : L’incarner
A.F : Comme dit Serge, on n’arrĂȘte pas d’ĂȘtre des acteurs quand on commence Ă rapper. C’est pas âon devient des rappeursâ. Et peut-ĂȘtre qu’il y avait un petit challenge par rapport Ă ce que tâavais l’habitude de faire, parce que tu Ă©tais toujours dans une image d’une identitĂ© de rappeur. Et lĂ en fait ça reste Hubert qui rappe, ça reste SaĂŻd, ça reste Vince qui rappe. Donc dans l’Ă©motionnel, dans l’acting, il faut qu’on le voit aussi pendant un rap. Il y avait beaucoup d’indications
Sco : C’est ça la bascule ? C’est de se dire qu’en fait c’est le personnage qui rappe, c’est pas vous qui rappez
S.B : Comme c’est le personnage qui joue, c’est pasâŠ
A.F : On est tellement dans le personnage Ă ce moment-lĂ
S.B : Pendant 2 heures, t’es Vince, SaĂŻd et Hubert
A : Et puis on a mis un peu de nous dans les personnages, donc en final c’est aussi nous qui rappons. Moi ce projet-lĂ je l’ai fait parce qu’il est aussi cher de par ce qu’il reprĂ©sente. Donc quand je suis sur scĂšne en tant qu’Hubert, je suis aussi sur scĂšne avec ma propre personne. Et Mathieu aussi nous a dit, voilĂ , Hubert, SaĂŻd et Vince porteraient vos prĂ©noms si c’Ă©tait vous les premiers Ă l’Ă©poque. Si ils s’appellent Hubert, SaĂŻd et Vince, c’est parce qu’ils s’appelaient comme ça. Donc il a dit âaujourd’hui c’est vous, mais avec leur ADNâ. Et puis s’il nous a pris, c’est parce qu’on a aussi leur ADN. Donc moi je joue Hubert, mais je pense aussi ce que je joue d’Hubert. Bon peut-ĂȘtre pas tout. Jâai pas envie de taper Samy tous les jours (rires)
A.F : Moi je n’ai pas envie de tuer un flic. Je veux dire, tranquille (rires)

Sco : On va voir ça aprĂšs (rires). Et au niveau de la forme toujours, vous ĂȘtes trois devant nous, les trois protagonistes, c’est vous qu’on reçoit, c’est vous sur les diffĂ©rents plateaux, mais en fait il y a beaucoup plus de monde que ça. Ă l’inverse du film, la sensation que j’ai eu en voyant le spectacle, je vous vois comme les protagonistes, mais je vois l’ensemble. J’ai l’impression qu’il y a des second rĂŽles qui n’en sont pas, finalement qui sont des rĂŽles tout court. Vous voyez un peu comme ça aussi ?
S.B : Bien sĂ»r ! On est tous ensemble. Mais c’est ça qui est bon
Sco : on est dans la sĂ©quence dĂ©dicaces, c’est l’occasion de citer les noms des gens qu’on ne voit jamais et dont on ne parle jamais. Donc on dĂ©roule.

S.B : DĂ©dicace Ă ma mĂšre ! (rires) Non, non, non, mais on n’est plus. Camila Halima-Filali qui fait un super numĂ©ro, un nouveau personnage qui n’existait pas, qui joue la copine de Vince, pas trop envie de spoiler, mais elle danse, elle chante, elle joue. Y a Walid Afkir qui interprĂšte deux rĂŽles, qui joue la haine de son petit frĂšre qui est dĂ©cĂ©dĂ©, et la haine du flic qui fait une bavure.
Sco : C’est lĂ oĂč il sort du second rĂŽle quâil y avait dans le film. C’est pour ça que je te le dis
A.F : Je pense que c’est vraiment lui qui porte la haine, dans le sens du terme…Il y a un avant et un aprĂšs quâil vienne dans le spectacle.
S.B : au dĂ©but du show on est chill, et dĂšs qu’il arrive, et qu’il sâexprime, ça nous change

A.F : Vince a dĂ©jĂ volĂ© le flingue, mais il sait pas trop ce qu’il va en faire. Quand il voit Walid faire son rap, parce que son frĂšre est Ă l’hĂŽpital, lĂ il sait ce qu’il va en faire. En tout cas, il a une idĂ©e. Mais aussi, je pense que, par exemple, la haine de Vince, de vouloir tuer un flic, je pense que c’est une haine un peu superficielle, dans le sens, je m’explique, câest pas que câest faux, mais câest surtout un sentiment d’injustice, c’est de l’amour finalement je pense, qui porte Vince Ă vouloir faire un acte de haine. Alors que la haine reprĂ©sentĂ©e par Walid, le grand frĂšre qui ne veut plus rien savoir, son frĂšre est mort, il ne veut plus rien savoir, il a vraiment une haine bĂȘte et mĂ©chante
Sco : et une colĂšre
A.F : une colĂšre oui, et le chef de police quâil reprĂ©sente aussi, il fait ce rĂŽle miroir, qui a une haine raciste envers les jeunes de quartier, qui, sĂ»rement, l’humilient, etc., toutes les choses quâil dit, je pense que ça c’est la vraie haine qui gangrĂšne notre sociĂ©tĂ©, qui a un problĂšme beaucoup plus profond
A : Elle est trÚs bien incarnée par Walid
S.B : Charly Bouthemy aussi, qui joue AstĂ©rix, pareil, quand il vient et quâil nous rajoute sa touche. En fait, c’est un travail d’Ă©quipe, on n’est pas que tous les trois
Sco : C’est ce que je tenais Ă souligner
A.F : Les danseurs
A : oui, les danseurs, qui jouent aussi. Pour moi, c’est eux les plus gros couteaux suisses
Sco : Et donc, c’est l’occasion de parler des chorĂ©graphes aussi
Sco : Parce qu’ils ont fait un gros, gros travail
A : Et moi, en travaillant dans ce projet, je me suis rendu compte, quand je voyais les danseurs, qu’eux, au final, jouent aussi. Ils jouent, mais avec le body language. Quand je les vois danser, ils incarnent vraiment ce qu’ils reprĂ©sentent. Et je me suis dit que les danseurs sont presque tous capables de jouer. Parce que quand je les vois danser et incarner la chose, il y en a pas mal qui jouent. Mais c’est vraiment des couteaux suisses. Et hier, je regardais de la vidĂ©o du final, du morceau L’4mour Ă la fin, et je me suis rendu compte que ce qui donne vraiment cette Ă©nergie, c’est pas le fait que je chante seul. C’est de voir toute la troupe investie sur tous les moments. Toute l’Ă©nergie, toute l’ambiance. Donc il y a aussi ce travail de l’ombre. On ne se rend pas compte, mais il y a vraiment une Ă©nergie commune et un esprit
Sco : On sâen rend compte, puisque je vous en parle ! Je trouve que c’est pas suffisamment soulignĂ©
A : On ne se rend pas compte pendant qu’on le joue. Et Ă la diffĂ©rence aussi du cinĂ©ma, c’est que lĂ , on a la vue d’ensemble. Donc on peut vraiment ressentir tout ce qui se passe dans la globalitĂ©.
Sco : Pour rester sur les diffĂ©rences, il y a aussi le noir et blanc qui ici est gommĂ©. ForcĂ©ment, il n’existe plus. Dans le film, c’est ce qui a apportĂ© une touche artistique, mais qui permettait aussi de se focus un peu sur le fond du propos, le sujet, de pas ĂȘtre dĂ©tournĂ© par des couleurs ou autre, comme a pu l’expliquer dĂ©jĂ Mathieu. J’aimerais donc quâon en vienne au propos de La Haine
A.F : Mais on a quand mĂȘme essayĂ© de respecter le noir et blanc sur ce spectacle, il y a une colorimĂ©trie
Sco : Je vois tout Ă fait, on a eu l’occasion dâen discuter avec lâĂ©quipe, mais on n’est quand mĂȘme pas sur le noir et blanc pur, par dĂ©finition, parce qu’on ne peut pas.

Et donc, c’Ă©tait pour revenir sur le propos mĂȘme de la piĂšce. On va commencer par le âJusqu’ici, rien n’a changĂ©â, qui est la nouvelle baseline du titre. Est-ce que c’est un constat auquel vous adhĂ©rez ?
A.F : Bien sûr
S.B : ComplĂštement
A.F : Je ne sais pas si âcomplĂštementâ, parce que j’Ă©tais pas nĂ© Ă cette Ă©poque, mais apparemment, oui. En tout cas, ce dont je suis sĂ»r, c’est qu’aujourd’hui, ça existe encore. Ce propos lĂ , cette problĂ©matique lĂ , existent encore. Est-ce que dans les annĂ©es 90, ils avaient plus de violences envers les jeunes de citĂ©s, est-ce que les citĂ©s avaient plus d’accĂšs aux armes? Je ne sais pas. En tout cas, que cette fracture sociale et que ce manque de communication entre la police, les quartiers, existe encore, on ne peut quâĂȘtre d’accord avec ça
S.B : C’est pour ça qu’on fait des Ćuvres comme ça. C’est pour ça que c’est important d’en faire, pour faire une piqĂ»re de rappel et montrer que, ouais, jusquâici rien n’a changĂ© et que c’est peut-ĂȘtre un peu le moment que ça change.
A : Ăa s’est peut-ĂȘtre mĂȘme empirĂ©.
Sco : On aura l’occasion d’en parler justement
A : Donc moi, en tout cas, Ă l’Ă©poque, quand je regardais le film, je le regardais pour le trait comique. J’Ă©tais petit, je regardais, voilĂ , ça fait rire
Sco : T’avais pas accĂšs aux propos de fond
A : Je ne le comprenais pas et je ne le trouvais pas si intĂ©ressant Ă l’Ă©poque. On n’avait pas besoin de ça
Sco : On a tendance Ă oublier que ça part d’une bavure policiĂšre, que c’est le contexte. On se dit juste que c’est l’aventure de trois potes de quartiers qui traĂźnent un peu
A : et donc aujourd’hui, on a besoin de l’exprimer, montrer quâil y a des voix qui sont Ă©touffĂ©es dans les quartiers populaires. Mais moi, en tout cas, Ă l’Ă©poque, je ne savais pas ce qu’Ă©tait une bavure policiĂšre. Et lĂ , on a pu le vivre. On a pu le vivre aprĂšs le film. Donc rien n’a changĂ©. Ăa s’est peut-ĂȘtre empirĂ©, parce qu’il y a encore des faits oĂč la justice n’est pas faite.
Dan : Donc c’est en ça que ça n’a pas changĂ©, c’est au niveau des bavures et des relationsâŠ
A.F : Il y a quand mĂȘme une fracture
S.B : Maintenant il y a les tĂ©lĂ©phones, les rĂ©seaux, donc tout va beaucoup plus vite. DĂšs qu’il y a une bavure, c’est filmĂ©, c’est envoyĂ©, il y a aussi du positif, tu vois, mais je pense que le fond n’a pas changĂ©, la forme peut-ĂȘtre, mais le fond est toujours le mĂȘme
Sco : Et dans ce qui a un peu changĂ©, en quoi est-ce que ça a changĂ© ? Quel est l’Ă©tat des banlieues, selon vous, Ă l’heure actuelle? Tu disais tout Ă l’heure que tu ne savais pas comment c’Ă©tait avant. Si tu devais parler de l’Ă©tat des banlieues, Ă l’heure actuelle, qu’est-ce que que vous diriez, tous les trois?

A.F : Moi, personnellement, je viens d’une banlieue, mais pas d’une citĂ©. On fait pas mal de dĂ©bats, de confĂ©rences, de dialogues, de contacts avec les jeunes de quartiers, partout en France, depuis qu’on est dans ce projet-lĂ . Samy et Alivor vont te rĂ©pondre de maniĂšre peut-ĂȘtre plus personnelle, parce qu’ils sont plus proches de leur citĂ©. Mais moi, je pense qu’on manque de contention, de guider certaines personnes qui croient avoir une destinĂ©e nĂ©gative, et qui du coup, glissent. Je pense que c’est un terrible manque de contention. Je pense que ça passe par l’Ă©ducation, la possibilitĂ© de donner des chances, et sur cette rĂ©pĂ©tition sociale, comme quoi on est destinĂ© Ă finir lĂ oĂč on a commencĂ©
Sco : Tous les déterminismes sociaux qui se répÚtent
A.F : Exactement. Je pense que ces yeux fermĂ©s, des secteurs de travail qui nâarrivent pas Ă reconnaĂźtre toutes les qualitĂ©s, parce qu’il y a Ă©normĂ©ment de qualitĂ©s chez les jeunes de quartiers, les jeunes de citĂ©s, les jeunes de banlieues. Ce sont des jeunes qui ont Ă©tĂ© confrontĂ©s Ă l’adversitĂ© depuis trĂšs tĂŽt, qui ont dĂ» grandir avant l’Ăąge, qui sont dĂ©brouillards, qui sont malins, qui arrivent Ă comprendre certaines situations, plus qu’un adulte mĂȘme. Il y a Ă©normĂ©ment de qualitĂ©s. Et en fait, je pense que l’Ă©ducation nationale en France a un petit problĂšme. Je pense qu’elle ne voit que la discipline, la rigueur, le fait qu’on a appris sa leçon ou pas. Donc ça, c’est quelque chose de trĂšs important, parce qu’il faut du savoir, il faut intĂ©grer du savoir. Mais moi, maintenant que je suis dans le monde du travail, je vois Ă©normĂ©ment de gens qui rĂ©ussissent trĂšs bien, qui ont des gros salaires, et qui nâont pas les qualitĂ©s que demande l’Ă©cole, qui ont d’autres qualitĂ©s. Et il y a des jeunes de quartiers que je vois avec des qualitĂ©s, et je sais qu’ils pourraient rĂ©ussir. Il y a des gens qui ont peut-ĂȘtre 30 ans de plus quâeux, mais qui ont dĂ©jĂ les mĂȘmes maniĂšres. Donc, voilĂ , je pense que c’est mental. Il y a un plafond de verre qui est terrible, et qu’on leur met, et que, j’espĂšre, avec des projets comme La Haine, on arrive un peu Ă casser.

S.B : C’est le but. Il y a mĂȘme trop de laisser Ă l’abandon. Je viens d’un quartier et je suis assez jeune, et des fois, j’en parle avec mes potes, on est encore dans le truc oĂč je pense avoir trouvĂ© ma voie, mais je parle avec des potes Ă moi qui ont plein de rĂȘves, des potes qui veulent devenir rappeurs, d’autres artistes, mais on leur a tellement mis dans la tĂȘte que ât’es pas bon Ă l’Ă©coleâ, ou alors âtu viens d’iciâ, ou alorsâ tu t’appelles comme çaâ, ou âta couleur c’est ça, donc tu feras çaâ. Et moi, je suis content de faire des projets comme ça, parce que moi-mĂȘme, je le dis Ă mes potes, je viens du mĂȘme endroit que vous et on peut plus y aller en fait. Je pense quâon a un truc profond oĂč on nâose mĂȘme plus y aller en fait. Il faut voir, ma conseillĂšre d’orientation quand je lui ai dit âje veux devenir acteurâ, elle mâa regardĂ© comme ça, âtu vas aller nulle partâ. Deux ans aprĂšs je suis lĂ quoi ! Elle est venue voir le spectacle, Ă la premiĂšre elle Ă©tait lĂ , je l’ai insultĂ©e. Mais non (rires), enfin voilĂ , il faut leur redonner confiance, il faut qu’on ait confiance en nous et, le monde est Ă nous ! On est on fonce, on montre de quoi on est capable, et on essaye dâaller le plus loin possible, de casser les codes
Sco : Alivor, l’Ă©tat des banlieues ?

A : Pour moi, jusqu’ici, rien nâa changĂ©, mĂȘme dans les quartiers. Quand tu viens d’un quartier, tu dois prouver deux fois plus. Tu dois ĂȘtre dĂ©terminĂ© deux fois plus, il faut y croire. Et qu’on croit en toi ou pas, tu dois y croire. Il y a des gens qui nous dĂ©couvrent Ă travers ce projet, qui dĂ©couvrent les banlieues, ça nous donne une humanitĂ©, parce qu’on est souvent dĂ©criĂ©s dans les mĂ©dias, on est plein de stĂ©rĂ©otypes, plein de clichĂ©s. Les gens ne nous connaissent pas, on ne se connaĂźt pas assez. C’est barricadĂ©, c’est âmoi, ma vie, toi la tienneâ, âVous, vous ĂȘtes bons qu’Ă faire ça.â On a pu voir avec les Gilets Jaunes, quand ils ont commencĂ© Ă subir des confrontations avec la police, qui ont commencĂ© Ă comprendre ce qu’il y avait, et malheureusement, les gens commencent Ă comprendre la souffrance quand ils commencent Ă la vivre. Je pense que quand on se comprend les uns et les autres, Ă partir de lĂ , ça met de l’humanitĂ©, ça met de la sensibilitĂ©. Je trouve aussi ce projet intĂ©ressant parce qu’il n’y a pas que des gens de quartiers qui viennent nous voir. Pour la plupart des gens, y a mĂȘme des gens habituĂ©s Ă venir voir des comĂ©dies musicales, et Ă travers ce projet ils apprennent Ă connaĂźtre des mecs de citĂ©, ça enlĂšve tous les clichĂ©s, ça enlĂšve tous les a priori. MĂȘme nous, parce qu’Ă la fin, on parle avec ce genre de personnes, mais on se dit qu’ils sont cool. Quand on se croise dans la rue, on dit bonjour, elle sursaute la dame, mais lĂ , enfin, on se prend dans les bras. Donc mĂȘme nous, ça resserre des liens sociaux qui sont importants Ă mes yeux, parce qu’on vit dans le mĂȘme pays, on vit les mĂȘmes souffrances, mĂȘme si on ne vient pas des mĂȘmes lieux, quand il y a un truc politique qui tombe sur le peuple, c’est le peuple, ce n’est pas la citĂ©, c’est tout le monde. Donc je trouve que le point le plus important, c’est de sensibiliser et de voir qu’on est dans le mĂȘme bateau

Sco : C’Ă©tait important pour moi de vous faire parler sur ce sujet, pour vous permettre aussi de vous faire un peu porte-parole, parce que j’ai un sentiment d’invisibilisation des quartiers, qu’on a de plus en plus, en dehors des mĂ©dias comme BFM ou CNews, qui vont prĂ©senter une certaine image, leur reprĂ©sentation. Mais cette invisibilisation se fait aussi par le fait que les rappeurs qui Ă©taient les porte-paroles le sont beaucoup moins Ă notre Ă©poque. Qu’est-ce que vous en pensez ? Est-ce que t’es d’accord avec moi sur le fait que, avant, quand tu n’Ă©tais pas issu des quartiers, si tu Ă©coutais certains rappeurs, tu pouvais te faire une certaine image de ce quâĂ©tait la vie en banlieue, que tu ne connaissais pas, et puis soutenir ou pas en fonction du propos que t’entendais. LĂ , quand l’essentiel des propos est tournĂ© autour du « tu m’as quittĂ©, je t’aime encore », forcĂ©ment, on n’a plus cette visibilitĂ© lĂ qui vient du cĆur des quartiers. Donc la seule visibilitĂ© qu’on a sur les quartiers, c’est ce que BFM et CNews proposent, ce que les mĂ©dias proposent, et donc les gens qui ne sont pas issus, ou qui ne traĂźnent pas lĂ -bas ne savent pas ce qui s’y passe, ne le sauront jamais
S.B : Oui, mais dans le « tu m’aimes encore, je m’as quittĂ© », il y a la vision du mec de banlieue. Comment le mec de banlieue est amoureux, et je pense qu’un mec du 16Ăšme et un mec de banlieue, quand ils se font quitter par une nana, ils n’ont pas la mĂȘme Ă©motion, donc je pense que mĂȘme le « tu m’aimes encore, je m’as quittĂ© », est intĂ©ressant dans le rap
A : Oui, l’expansion de la musique hip-hop peut ĂȘtre une porte pour dĂ©couvrir ce qui va redorer le blason des quartiers. Aujourd’hui, le rap, c’est juste la mise en avant. On n’a pas envie d’entendre des mecs qui disent des bonnes choses. Medine, il y en a plein qui le dĂ©couvrent encore, avec le morceau «L’4mour». Or ça fait des annĂ©es quâil prĂŽne ce genre de messages. Il y en a plein qui viennent et qui disent « Ah, mais Medine !â, eh ! ouvrez vos oreilles. Ăa fait longtemps quâil est sur le terrain. Ăa fait longtemps quâil combat
S.B : Arabian Panther !

A : Mais c’est juste la musique qu’on n’a pas envie de mettre en avant. Les mĂ©dias, ils savent ce qu’ils font. Quand ils viennent et quâils mettent en avant ce qu’ils ont envie de mettre en avant des quartiers, ils savent pourquoi ils le font. Ils savent centrer un problĂšme lĂ oĂč il n’y en a pas pour endormir un peu le peuple, sans faire le mec complotiste. Il y a des vrais problĂšmes dont on ne parle pas. Mais on va pointer le petit voleur et laisser Marine Le Pen tranquille. On va parler de Marine que quand il faut en parler, parce que tout le monde le sait. Mais on va regarder le petit mec qui fait rien et qui dĂ©range en vrai personne. Donc je pense qu’on a encore des gens qui militent dans le hip-hop, mais qui ne sont pas mis en avant, et c’est moins la mode aujourd’hui. Mais y en a. Donc le jour oĂč on a des mĂ©dias qui ont envie de mettre en avant ça, peut-ĂȘtre que ça fera dĂ©couvrir une partie de la population.
A.F : comme SKUUURT !
Sco : Bienvenue chez nous ! Medine a fait la derniĂšre couvâ du magazine. Celle avant la vĂŽtre. Et avant lui, Youssoupha.
S.B : Et ils travaillent avec nous

Sco : Tout Ă l’heure, tu parlais du tĂ©lĂ©phone, qui fait partie des insertions d’Ă©lĂ©ments modernes, qui rappellent qu’on est dans une autre Ă©poque dĂ©sormais, mais aussi que des choses sont par contre immuables, comme le fait de se faire chier dans des endroits dĂ©laissĂ©s, et qu’on est vite dĂ©pourvu si on n’a plus de batterie, parce qu’on compense l’ennui par le tĂ©lĂ©phone, comme tout le monde
Dan : Et le tĂ©lĂ©phone, c’est aussi une nouvelle forme d’exposition Ă toutes les richesses dont on ne dispose pas en banlieue ou en quartier populaire, avec des tentations permanentes. Au final, est-ce qu’ĂȘtre soumis Ă la tentation quand elle s’accompagne de frustrations, ça nâamĂšne pas Ă faire de plus en plus de bĂȘtises et de plus en plus jeune aussi ?
A : Plus tu connais les choses tĂŽt, plus t’es dans la merde, c’est ça que t’es en train de dire ?
Dan : C’est un peu l’idĂ©e
Sco : Ou plus t’es tentĂ© tĂŽt, et frustrĂ© tĂŽt, et plus tu peux ĂȘtre menĂ© Ă faire des conneries
Dan : Plus t’es chez toi et t’as rien Ă faire, tu peux pas trop bouger, partir en vacances, et tu vois des vidĂ©os de rĂȘve et t’es là « Pch, pourquoi moi j’ai pas ça ?â Est-ce que ça te pousse pas aussi ?

A : En fait pour moi, ce n’est pas tout noir et ce n’est pas tout blanc. Tu peux apprendre beaucoup plus vite et tu peux aussi te dĂ©truire beaucoup plus vite. Tu peux te construire beaucoup plus vite et ça aussi c’est l’Ă©ducation je pense. Mais oui. C’est comme le monde, il avance aujourd’hui Ă une vitesse pas possible. Il se dĂ©veloppe Ă une vitesse pas possible mais il se dĂ©truit aussi Ă une vitesse pas possible. Le rĂ©chauffement climatique, c’est aussi l’avancĂ©e du monde. Et je pense que le tĂ©lĂ©phone, c’est cette image lĂ , on peut aussi vite grandir que mourir avec ça. Moi je trouve que ce qui innove, c’est dangereux.

S.B : Je pense justement qu’il y a un truc bien avec le tĂ©lĂ©phone, si tu lâutilises bien. Regarde, les rĂ©seaux sociaux, les TikTok, Instagram, combien de mecs, du fond de leur citĂ©, ont rĂ©ussi Ă percer, Ă faire que leur musique marche ? J’ai un pote qui est en train de cartonner sur les rĂ©seaux, il a sorti un son sur TikTok et il se fait appeler de partout.
A.F : Ouais ça reste un outil. Je pense pas quâil faut mettre le focus sur le tĂ©lĂ©phone.Câest un outil. Avec un marteau tu peux assommer quelquâun, mais tu peux aussi construire une maison avec.
S.B : waouh ! je vais la garder celle-lĂ ! (rires)

A.F : Jâen reviens un peu Ă ce que je disais avant, c’est la contention, c’est des jeunes livrĂ©s Ă eux-mĂȘmes. AprĂšs, je trouve que l’ennui dans les quartiers est totalement pas dĂ©pendant des tĂ©lĂ©phones. Ce que je veux dire, c’est qu’il y a Ă©normĂ©ment de choses Ă faire dans les quartiers, il y a un esprit de famille dĂ©jĂ , un voisinage, ça c’est un truc de fou. Je pense que le tĂ©lĂ©phone, limite, c’est plus dans le 16Ăšme qu’il a une place importante. Dans les quartiers il y a des fives, il y a des barbecues, on va dehors. Donc je pense qu’en vrai, il y a plein de choses sur lesquelles les quartiers ne sont pas Ă plaindre. Et c’est grĂące Ă eux, c’est grĂące Ă eux-mĂȘmes et leur maniĂšre d’ĂȘtre, mais je pense que tout n’est pas noir, tout n’est pas sombre. C’est pour ça que La Haine est un film important, et une comĂ©die musicale toute aussi importante, parce qu’il est vu Ă travers le prisme d’un jeune, Ă travers le regard d’un jeune. Quand on regarde en gĂ©nĂ©ral les films qui parlent de la rue, les trois quarts du temps, elle est vue Ă travers la police. On voit tout en sombre, tout en noir, il y a des criminels ici, il y a du trafic de drogue, c’est une vision trĂšs policiĂšre. Et nous, on n’amĂšne pas du tout cette vision lĂ , nous on est dedans. On vit notre vie, on parle de Naruto, on s’Ă©clate, on va Ă Paris, on va connaĂźtre les gens de lĂ -bas, on voit qu’ils sont bourrĂ©s, on rigole. Il y a de ça aussi, dans les quartiers.
Sco : Et aprĂšs il y a aussi les drames, qui sont le fond du propos, la bavure policiĂšre. D’ailleurs deux jours aprĂšs l’annonce euphorique de La Haine Live, il y a eu la bavure autour de l’histoire de Nahel. Est-ce qu’Ă la vue du climat actuel, ça risque pas finalement de changer, mais en empirant ?
A : Quâil y a 30 ans ? Bien sĂ»r, pour moi oui
Sco : On parlait du fait que ça touche les plus jeunes, que les plus jeunes sont en tout cas de plus en plus mis sous les projecteurs par rapport Ă ce qui se passe autour de la violence, mais c’est aussi une rĂ©alitĂ©, au-delĂ de la mise sous les projecteurs

S.B : Mais moi je pense pas que ça empire, tu sais, pourquoi on pense que ça empire ? C’est parce que maintenant c’est filmĂ©. Parce qu’il y a 30 ans quand t’avais des trucs comme ça, tu vois, si t’Ă©tais pas filmĂ©, on ne voyait pas la vidĂ©o du keuf en train de tabasser. LĂ aujourd’hui tu vois tout, tu as vu le mec ouvrir la fenĂȘtre, aller dans la voiture, mettre une balle, et c’est lĂ que ça te choque et tu dis âah ouais ça empireâ. Il y a 30 ans c’Ă©tait pareil, mais on savait pas
A : Mais ce qui a empirĂ© c’est de le voir, et de voir que ça avance pas
S.B : Ce qui a empirĂ© câest de voir le dĂ©lire, voir que t’as un mec qui finit millionnaire avec une cagnotte
A : Une des choses qui a empirĂ© c’est qu’aujourd’hui on peut voir ce que tout le monde pense. Quand tu traĂźnes sur les rĂ©seaux, que quelqu’un sâest fait allumer
S.B : et que tu donnes un million de creux
A : En fait, il y a des choses que je n’arrive pas Ă comprendre. Quand tu vas sur internet, t’as l’impression tout le monde a la haine, que tout le monde tire sur tout le monde, âouais mais c’est de la faute de l’autre, ouais mais il est mort, mais attends il a fait quoi pour mourir ?â âOuais mais le keuf il a faitâŠâ Pour moi c’est lĂ oĂč c’est grave. On ne cherche plus Ă humaniser, Ă essayer de comprendre. Il y a un mort quand mĂȘme ! Il avait quel Ăąge ? âOui mais il a fait quoi avant ?â On s’en fout il est mort. Et ça c’est des choses qui peuvent nourrir la haine, mĂȘme quand t’es chez toi
Sco : Ouais le cĂŽtĂ© âest-ce qu’il l’a pas un peu cherchĂ© ?â

A : VoilĂ , ça peut nourrir la haine, mĂȘme quand t’es chez toi. Les rĂ©seaux ça peut nourrir la haine, que tu sois du cĂŽtĂ© du policier, ou du criminel, ou de ce que tu veux, et lĂ je dis criminel et c’est pas le bon terme, je parle du mort, mais quand je dis criminel je parle d’un autre contexte, que tu sois du cĂŽtĂ© de la justice ou de l’injustice, ce qui peut te foutre la haine c’est les rĂ©seaux et qui peuvent teâŠâAttends ils m’aiment pas ?â C’est Ă travers les gens aussi qu’on arrive Ă savoir si on est aimĂ©. Et si tu regardes les rĂ©seaux et tu dis âmais on m’aime pas, ok je vais tout tuer.â Ăa aussi câest une frustration qui peut pousser Ă la haine. Venez on sort dehors, venez on se rencontre, et on va se rendre compte qu’au final c’est pas les rĂ©seaux la vie. C’est pour ça que ce spectacle, quand je croise les gens, quand je les vois, quand je discute avec eux, je me dis il y a encore de l’humanitĂ© dans ce pays.
Dan : C’est comme ça qu’on sort du cercle vicieux ?
A : Ouais
A.F : Justement en parlant des tĂ©lĂ©phones et des rĂ©seaux, je pense qu’on est dans une gĂ©nĂ©ration qui se regarde de moins en moins, qui se mĂ©lange de moins en moins parce qu’en plus tu sais maintenant avec les rĂ©seaux tu as le truc de la publicitĂ© guidĂ©e sur tes goĂ»ts, donc en gros tu regardes un truc que tu as kiffĂ© et tu vas ĂȘtre bombardĂ© de pages insta ou de pubs qui vont dans le sens de ce que tu as Ă©coutĂ© une fois et qui t’as convaincu une fois, donc on est de plus en plus convaincu d’une seule version, on Ă©coute moins ce quâil y a chez les autres, et du coup on rentre dans ce cercle vicieux comme tu dis, on reste dans notre vision des choses
A : Les algoritmes ça fout la merde
A.F : ça fout la merde !
A : Tu vas sur Twitter, tu regardes un truc de l’extrĂȘme droite une fois, t’as que ça, et tu crois que toute la France c’est ça, que tout le monde pense comme ça

A.F : Donc le mec qui Ă©tait Ă l’extrĂȘme droite il y a 10 ans, il Ă©tait d’extrĂȘme droite, mais il voyait quoi ? Ă la tĂ©lĂ©, plusieurs chaĂźnes, plusieurs politiciens qui s’expriment, aujourd’hui le mec d’extrĂȘme droite il a des arguments trĂšs ficelĂ©s, il regarde mĂȘme pas la tĂ©lĂ© le mec, il regarde les vidĂ©os qui sont en rapport avec ce qu’il aime, il se remplit le bagage d’arguments mais il n’a aucune Ă©coute sur les vidĂ©os des mecs de gauche, du coup on a deux bouches et une oreille c’est ça c’est inversĂ©, on parle beaucoup plus qu’on Ă©coute parce qu’on remplit notre bagage ! (Ă Samy) Tu lâas kiffĂ© celui-lĂ aussi ? (rires)
S.B : Moins que le marteau
A.F : Je pense que c’est pour ça que ces projets lĂ sont importants, parce que la discrimination et le racisme sont des choses qui s’enseignent, on apprend Ă discriminer, on apprend Ă dire ânon mais c’est la faute de Nahel parce queâŠâ, on apprend finalement ces choses lĂ . L’amour aussi on l’apprend, et l’empathie, c’est des choses qui s’enseignent aussi, et nous quand sur scĂšne on est en train de dire âmais regardez, regardez ce qui se passe, regardez d’oĂč vient cette problĂ©matiqueâ, il y a peut-ĂȘtre quelque part, en tout cas on l’espĂšre, quelques personnes qui disent âah d’accord je comprends maintenant, je comprends l’empathie, maintenant je connecte avec çaâ
Dan : Et donc les messages vĂ©hiculĂ©s par cette comĂ©die musicale c’estâŠ

A : la justice, lâuniversalitĂ©, l’amour
A.F : Lâamour, le mot de la fin
A : Qui sont des valeurs importantes, le vivre ensemble
A.F : je pense que l’amour ça englobe un peu tout ça, justice, vĂ©ritĂ© etc parce qu’il y a aussi le chef de police qui s’exprime
A : c’est trĂšs nuancĂ©, c’est trĂšs nuancĂ©
A.F : parce que nous on ne peut pas parler de communication si on est rattachĂ© Ă une seule vision de pensĂ©e, on ne parlerait quâĂ travers du jeune de citĂ©. Le chef de police, la police, d’oĂč vient cette animositĂ©, autant que le jeune de quartier, d’oĂč vient lâanimositĂ© ?
Sco : on peut modifier le prisme et avoir un autre point de vue aussi
Dan : avoir plusieurs points de vue et comprendre la globalitĂ© et tout le monde. Est-ce qu’Ă un moment le poids de l’Ćuvre d’une part mais le propos surtout vous a semblĂ© trop lourd Ă porter ?
Sco : Vous deviez vous attendre Ă avoir ce genre de discussions, est-ce que vous vous ĂȘtes dit âest-ce qu’on va tenir la route ?â, parce que vous reprĂ©sentez quelque chose
A : J’en parle avec humilitĂ© quand mĂȘme, avec ma sensibilitĂ© Ă moi, quand on parle on parle de notre propre personne, on vient pas en tant que SaĂŻd, Hubert, et Vince. Je pense que ce qui est fort, câest que je parle en toute modestie et ce qui me touche, si je le fais c’est parce que je dĂ©fends une cause qui est importante Ă mes yeux, je me suis senti reprĂ©sentĂ© par La Haine dans mon enfance, ça mâa structurĂ©, et aujourd’hui si je peux le rendre Ă ma maniĂšre c’est une fiertĂ©

Sco : Est-ce que la limite de cette cause que tu cherches Ă dĂ©fendre c’est pas de se retrouver en salle, finalement, et donc de ne permettre de distiller ce message qu’auprĂšs de gens qui dĂ©jĂ peuvent se payer la place, se dĂ©placer, contrairement Ă un film que tu peux voir un peu partout. Est-ce que c’est pas ça la limite, de ne vous adresser qu’aux gens qui peuvent venir ? Et est-ce que câest pas une frustration ? Une captation est prĂ©vue ?
S.B : oui elle a Ă©tĂ© faite. Et il y a plein de trucs qui sont mis en place. On travaille avec Ă©normĂ©ment d’associations, on offre le maximum de places qu’on peut, on fait des tarifs rĂ©duits au maximum, en tout cas le producteur, la production, font un maximum de places rĂ©duites, et lĂ on essaye de voir pour ârapeticerâ le spectacle, aller jouer dans des banlieues, c’est ce qu’on essaye de faireâŠ
A : puis on est conscient qu’on ne va pas changer le monde
S.B : On est obligĂ©, on ne peut pas continuer Ă jouer Ă Boulogne mĂȘme si c’est intĂ©ressant, et dĂ©trompe toi il y a beaucoup de mecs de banlieues qui viennent jusqu’Ă Boulogne et qui paient leur place, parce qu’ils sont intriguĂ©s par le truc, mais mĂȘme nous on a envie dâaller ailleurs, je viens de Cergy, je kifferais aller jouer Ă Cergy, donc on essaye
A : et comme je disais on est conscient qu’on va pas changer le monde. C’est une limite quâon a. Je viens en toute modestie, en tant que rappeur, mais si on peut changer un regard c’est dĂ©jà ça de fait.

Sco : Quelques mots sur la B.O. ? si on devait parler de l’impact des 2 B.O., celle du film et la nouvelle, c’Ă©tait aussi un challenge parce que la B.O. aussi avait frappĂ© les esprits Ă l’Ă©poque
A : Moi la B.O., celle de l’Ă©poque, je l’avais pas, j’avais juste des sons mais je savais pas que c’Ă©tait la B.O. Il y avait âSacrifice de pouletâ, de Ministere A.M.E.R, puis il y a des morceaux Ă gauche Ă droite que mon frĂšre Ă©coutait, mais je savais pas que c’Ă©tait la B.O. de La Haine, et quand on fait la comĂ©die musicale on ne se dit pas quâon fait la B.O., on se dit on fait la musique du spectacle, et la B.O. ce sont les artistes d’aujourd’hui, nous sur scĂšne on reprĂ©sente, on interprĂšte juste ce qu’ils ont Ă©crit
Sco : Vous aviez entendu les morceaux avant de les interpréter, par leurs interprÚtes ?
A : Oui
Sco : Tendu, non ? Quand tâĂ©coutes le morceau de Medine ou mĂȘme les morceaux de Youssoupha, tu peux te dire putain faut que je les choppeâŠ

A.F : En fait tout ça c’est un peu comme ce que tu disais tout Ă l’heure, si on sentait trop de pression pour faire la chose. Tu sais qu’Ă ce moment-lĂ , quand on a reçu les sons, on Ă©tait en phase de prĂ©paration, on Ă©tait tous en travail, en tout cas je parle pour moi mais je pense que pour eux c’Ă©tait pareil, moi je t’Ă©tais dans un tunnel. JâĂ©tais pas : âAh ouais je vais reprendre Vincent Cassel, ah ouais on va reprĂ©senter les banlieues !â. Si, un peu, sâil y avait une pression ça a Ă©tĂ© plus d’en bas, de vouloir bien reprĂ©senter, de vouloir que les gens s’identifient et soient d’accord avec ce quâon fait. Mais la pression de travailler avec des grands noms, mĂȘme si j’ai Ă©normĂ©ment de respect pour tous ces artistes que j’admire Ă©normĂ©ment, mais on est en mode machine Ă ce moment lĂ ! LĂ peut-ĂȘtre que maintenant avec un peu plus de recul on se rend compte, on se dit âwaouhâ. Mais en vrai, Ă ce moment-lĂ , on se dit âVenez, je suis dans un combat, donnez-moi des munitionsâ on le voit plus comme ça. Autant dans la recherche du personnage de Vince que dans le travail on va bosser avec Akhenaton âWahou c’est incroyableâ mais 5 minutes aprĂšs je vais dire âok concentrons-nous, je viens de recevoir le trucâ Comment je fais ses placements ? Il a des placements trĂšs d’Ă©poque. Je me suis rĂ©appropriĂ© le truc, il faut que ça colle bien, il faut que ça sonne bien sur scĂšne, on est en travail, avec GĂ©raldine Allouche qui Ă©tait notre coach vocal, on est trĂšs bien entourĂ© aussi, on n’a pas le temps de s’arrĂȘter pour comprendre ce qu’on fait
Sco : Ils vous ont fait des retours, les uns les autres ?
S.B : ils nous ont laissĂ© de la place en vrai, ils nous ont dit âvous avez le fil rouge, on vous a Ă©crit le texte, maintenant c’est Ă vousâ interprĂ©tez-le comme vous voulez. Tu suis un peu la base mais aprĂšs tu le fais un peu Ă ta sauce, tu as besoin d’ĂȘtre dans ton truc. Je nâai pas le talent de Tunisiano pour faire un copier-coller de toute façon (rires)

Sco : Petit instant Spoil/ Pas Spoil. C’Ă©tait important de livrer certains mystĂšres du film ? la vache, le petit vieux, qui tire Ă la fin, etcâŠVous y allez ou ça reste un mystĂšre et il faut aller voir le spectacle ?
S.B : il y avait des questions auxquelles on était obligé de répondre.
Sco : ça aurait pu rester un mystÚre pour toujours
S.B : oui, frustrant quand mĂȘme !
A : le vieux ça aurait pu rester un mystÚre
Sco : dâautant que plusieurs personnes avaient plusieurs interprĂ©tations
A.F. : nan, je trouve ça bien ! Pour le vieux, par exemple, je l’avais pas ressenti comme ça tu vois
S.B : moi non plus !
A.F. : et lĂ , jâai pensĂ© âfamilles dâimmigrĂ©sâ, Ă â je suis en train de me plaindre alors que des gĂ©nĂ©rations derriĂšre, mes parents, mes grands-parents ont perdu des boulons, ils ont perdu des potesâ. Si, maintenant je le vois d’un autre Ćil, le vieux
A : mĂȘme la musique enlĂšve un mystĂšre. Avec la musique tu comprends mieux les personnages, tu comprends ce qui se passe dans leur tĂȘte
Sco : tu rentres plus en profondeur
A : VoilĂ , tâes plus en profondeur chez eux. Hubert enlĂšve une petite pudeur chez lui, dans le film je le trouve beaucoup plus taiseux, on a du mal Ă le cerner, juste on sait qu’il y a des choses qu’il nâaime pas, qu’il est trĂšs dans la justice, mais il est trĂšs taiseux. Mais avec la musique on comprend un peu certaines frustrations chez lui, qu’on voit beaucoup plus chez Vince dans le film, et avec la musique, chez Vince, je trouve qu’il y a une sensibilitĂ©, une fragilitĂ©, qui est plus mise en avant, et SaĂŻd est toujours dans son personnage, fidĂšle Ă lui-mĂȘme. Je trouve que la musique enlĂšve des mystĂšres et ça nous rapproche des personnages

Sco : OK, donc vous n’allez rien me rĂ©vĂ©ler, merci !
Dan : nan mais câest bien aussi !
A.F : faut venir, faut venir !
A : OĂč tu voulais en venir ? (sourire)
S.B : dis-le vu que tâas vu le spectacle ! Hubert tire sur le policier, le policier meurt, il va en prison, SaĂŻd ouvre une Ă©picerie, voilĂ tu veux tout savoir on te dit tout (rires)
Sco : Vrai ou faux ? On verra ça au Zénith de Lille, les 6 et 7 juin, pour que tout le monde puisse à nouveau se prendre une claque ! Merci beaucoup à tous les 3 et on se voit là -bas.
Dan : merci les gars !
Eux trois : merci Ă vous ! Skuuuuuuuuuuurt !
Scolti @scolti_g & Dan @dan_ayassou
Retrouvez la B.O. du spectacle, avec
M & Angelique Kidjo, Chico & JosĂ©, Djam et TiMoh) âVivre ensembleâ
Benjamin Epps âLes autresâ
Youssoupha âLa Haine dâun frĂšreâ
Doria & Sofiane Pamart âLe dilemmeâ
Proof âLe chant des partisansâ
Youssoupha âLa Haine dâun flicâ
Akhenaton & Oxmo Puccino & Tunisiano âVue dâiciâ
Youssef Swatt’s & Clara Luciani âLa Haine«Â
Et nâoubliez pas dâaller jeter une oreille sur la premiĂšre B.O, avec :
Minister A.M.E.R / Sens Unik / IAM et Daddy Nuttea / Expression Direkt / Sté Strausz / La Cliqua / Mc Solaar / FFF / Raggasonic / Sages Po / Assassin)
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