Mathilde : Bonjour Driver, bienvenue chez SKUUURT ! Trente annĂ©es dans le rap français. Trente annĂ©es de mutations et dâapprentissages. Si tu ne devais en garder quâun, quel serait-il ?
Driver : Mon identitĂ©. Je suis dĂ©finitivement un rappeur. Jâai touchĂ© Ă beaucoup de choses, mais ma grande passion, celle qui mâanime le plus, câest le rap. Câest Ă partir de ce milieu que jâai migrĂ© vers dâautres horizons. Câest du rappeur que dĂ©coulent toutes mes autres casquettes.
M : Tu as croisé énormément de monde tout au long de ta carriÚre. La rencontre la plus marquante ?
D : Trop dur de choisir dans le paysage musicalâŠMais il y en a une, en-dehors, qui compte encore Ă©normĂ©ment mĂȘme si, sur le coup, je ne mâen suis pas rendu compte. Dâailleurs, jâen parle dans mon livre « JâĂ©tais là ». Jâavais 21 ans et pas encore dâalbum distribuĂ©. Polydor, ma maison de disque, organisait une soirĂ©e pour prĂ©senter ses nouvelles signatures aux journalistes. Je monte sur scĂšne, je fais mon show, les journalistes sont conquis. AprĂšs ma prestation, je me mĂȘle Ă la foule de professionnel.les des mĂ©dias. Je suis content, un petit attroupement se forme autour de moi pour me fĂ©liciter. Les compliments fusent. Tout le monde me dit que jâai du talent, me promet un bel avenir, bref je suis trĂšs bien accueilli. Et puis une dame ĂągĂ©e se dĂ©tache du groupeâŠElle commence par me demander ce que je compte faire de lâargent que je vais gagner avant de me jeter au visage: « Tu vas acheter une grande maison Ă tes parents, câest ça ? ». Jâacquiesce sans trop comprendre ni sa question, ni sa rĂ©action que je perçois pourtant comme nĂ©gative. Sur le coup je nâai pas compris cette femme, sa mĂ©chancetĂ©. Il mâa fallu des annĂ©es pour saisir quâil sâagissait dâune mise en garde. Elle me signifiait quâun album, mĂȘme avec de trĂšs belles ventes, nâassure en rien lâavenir et quâil vaut mieux coffrer. Quand mon deuxiĂšme album est sorti et quâil nâa pas fonctionnĂ©, jâai compris. JusquâĂ aujourdâhui, ce souvenir me reste.

M : Tu Ă©cris que câest Ă 12 ans que lâhabitude de traĂźner dehors « juste pour ĂȘtre lĂ , en bas dâun bĂątiment » est venue. Tu parles de quoi ? Du besoin de meubler le temps ou de celui dâexister dans un groupe ?
D : Ni lâun ni lâautre. Je suis un grand fan de football et les parties se jouent dehors, donc je sors. Avec le temps, je joue de moins en moins au foot, mais jâaime toujours autant retrouver mes amis. Et câest ce que je fais lorsque je suis Ă lâextĂ©rieur. Le foyer câest pour la famille. LâextĂ©rieur pour les amis qui sont comme une deuxiĂšme famille. Câest important. Dâailleurs, de cette Ă©poque jâai conservĂ© des liens forts.
M : Tu as ces phrases terribles : « Impossible de rentrer dans le meilleur collĂšge de la ville, pourtant juste derriĂšre chez nous. Jâatterris Ă Anatole France, le pire Ă©tablissement des alentours. » Ce problĂšme de dĂ©terminisme est malheureusement connu de tous dĂ©sormais, mais Ă 12 ans en a t-on conscience ?
D : Je nâavais pas de frustration liĂ©e Ă un quelconque dĂ©terminisme. En revanche, je ressentais un profond sentiment dâinjustice. La distance entre mon domicile et cet Ă©tablissement scolaire Ă©tait trĂšs -trop- importante. Pourquoi mâimposer cela ? CâĂ©tait profondĂ©ment injuste. Ce nâest que plus tard, en grandissant, que jâai compris que les Ă©tudes, les diplĂŽmes, peut-ĂȘtre mĂȘme la trajectoire de vie pouvaient ĂȘtre radicalement influencĂ©s par ce type de dĂ©cisions injustes et arbitraires. Je suis devenu quelquâun dâautre en intĂ©grant cette Ă©cole. Je nâai pas de regrets, jây ai rencontrĂ© des amis formidables avec qui jâĂ©volue toujours. Pourtant, cette absence de regrets nâempĂȘche pas de constater que câest comme cela que des jeunes se trouvent mal aiguillĂ©s.
M : LâĂ©cole, tu finis par tâen dĂ©tacher pour vivre Ă fond ton rĂȘve de rappeur. Avec le recul et lâexpĂ©rience, quel est lâingrĂ©dient que tu juges indispensable pour rĂ©ussir et perdurer dans le rap ?

D : Le seul ingrĂ©dient factuel pour durer câest la passion. En cas dâĂ©chec, câest elle qui te permet de te battre pour remonter et bosser sur quelque chose qui fonctionnera. Il faut beaucoup travailler pour rĂ©ussir et lĂ encore, sans passion, câest impossible de fournir autant dâefforts. Tu finis par te dĂ©courager face aux obstacles et Ă©checs.
M : Selon toi, le paysage français sâest enrichi ou appauvri en 30 ans ?
D : Je ne suis pas dans la comparaison. Chaque Ă©poque est diffĂ©rente. Ce qui est mis en avant donne Ă croire que le rap est trĂšs pauvre. Câest faux ! Câest mĂȘme tout le contraire ! Il existe de vraies pĂ©pites. A2H, Alpha Wann, Doria, ces artistes, pour ne citer quâeux, sont trĂšs trĂšs forts.
M : Le sujet de la mixitĂ© est soulignĂ© dans ton livre. Un grand brassage ethnique sur ton lieu de vie et toi au milieu. En te lisant, jâai eu le sentiment que cette position centrale correspondait bien Ă ton tempĂ©rament. Un peu comme si tu aimais te situer au carrefour des choses, des personnes, des Ă©vĂ©nements. Jâai vu juste ? Et si câest le cas, est-ce un moyen de rester libre, de rĂ©futer les Ă©tiquettes ?
D : Oui câest complĂštement ça ! Je nâai jamais voulu ĂȘtre enfermĂ© dans une case. Je voulais que toutes les choses que jâaime puissent ĂȘtre mĂ©langĂ©es, les faire dialoguer. Je vois des artistes qui sont prisonniers de leur image et je peux vous garantir quâils sont malheureux. Ils portent une sorte de carapace tout le temps et, au bout dâun moment, Ă©videmment, câest Ă©puisant. Moi dĂšs le premier album, jâai semĂ© des graines pour pouvoir aller partout oĂč jâen avais le dĂ©sir. Câest grĂące Ă ce que jâai fait en 1998, que je fais ce que je veux en 2025. CâĂ©tait long, mais jâavais ma ligne directrice. Je lâai suivie, non par calcul, mais juste pour ĂȘtre bien, pour ĂȘtre heureux. Ăa a mis du temps, mais câĂ©tait la bonne.
M : En te montrant tel que tu es, tu acceptes la part de vulnérabilité inhérente au dévoilement ?
D : Câest de lâauthenticitĂ©, pas de la vulnĂ©rabilitĂ©. Je ne me sentais pas vulnĂ©rable hier, et ça nâest pas davantage le cas aujourdâhui. Je le redis, ce que je voulais avant tout câĂ©tait ĂȘtre heureux. Pour ça, jâavais besoin dâĂȘtre moi tout simplement. Le fait dâĂȘtre vrai a facilitĂ©, en prime, les rencontres. Je cĂŽtoie des personnes dâunivers trĂšs diffĂ©rents, et ce, simplement parce que je suis fidĂšle Ă moi-mĂȘme et Ă ma façon de vivre.

M : Le storytelling tient une fonction trĂšs trĂšs importante dans ta carriĂšre, pourquoi ?
D : Câest un indispensable dans les supports que je rĂ©alise. Par exemple pour les podcasts, jâai besoin de cette narration. Je nâai pas dĂ©celĂ© cette compĂ©tence seul. Ce sont les gens autour de moi qui me lâont fait remarquer. Et oui, câest un sacrĂ© atout ! GrĂące Ă lui, je peux sortir plein de programmes sans la moindre difficultĂ©. Conter mâest trĂšs naturel.
M : Ăa câest pour lâinnĂ©. Ta tĂ©nacitĂ©, qui est dĂ©jĂ trĂšs prĂ©sente Ă un jeune Ăąge, câest de lâacquis ?
D : Du tout ! JâĂ©tais tellement motivĂ©, tellement poussĂ© par ma passion que ça nâĂ©tait pas un problĂšme de tenir le coup et de frapper aux portes. Jâai un esprit de compĂ©tition trĂšs prononcĂ©. Je ne veux pas perdre. Je fais donc ce quâil faut pour que ça ne soit pas le cas. Jâai essayĂ© les livres pour se motiver. Ăa nâest pas mon truc. Je nâai pas besoin de ça. Je fais juste ce que jâai Ă faire.
M : Tu Ă©cris Ă 17 ans et Ă propos dâune compilation qui te semble encore trop confidentielle, quâil tâen faut plus. Câest un peu le leitmotiv de ton Ă©crit, cette envie de plus. Est-ce quâenfin aujourdâhui tu es rassasiĂ© ?
D : Je ne serai jamais rassasiĂ©. Effectivement, jâen veux toujours plus. Je vise et veux toujours au-dessus. Jâaime tellement de choses que jâai toujours quelque chose Ă faire, Ă crĂ©er. Impossible de mâarrĂȘter.
M : La musique, la radio, les podcats, un livre, des vidĂ©os sur YouTube et mĂȘme une maison dâĂ©dition, ça donne le vertige. Comment ce dernier projet est nĂ© ?

D : Cette maison dâĂ©dition, Papermundi, est partie dâun podcast, Featuring, lancĂ© avec mon ami François. Il a trĂšs bien fonctionnĂ©. En parallĂšle, il y a eu le lancement sur YouTube de « Roule avec Driver ». Jây retraçais des histoires de rappeurs amĂ©ricains et proposais des lectures connexes. Le problĂšme câest que ces derniĂšres Ă©taient toutes en anglais. Les gens me demandaient sans arrĂȘt les titres, mais surtout ceux des traductions françaises qui nâexistaient pas alorsâŠFrançois, qui de son cĂŽtĂ© animait The Undersiders, un programme dĂ©taillant les liens entre milieu du rap amĂ©ricain et sales affaires, a lancĂ© : « Viens on rachĂšte les droits de bouquins amĂ©ricains et on les traduit pour le marchĂ© français ». Et voilĂ , on sâest lancĂ©.
M : Tu as clairement la tchatche, cet art du storytelling, de lâambition, la politique ne tâa jamais fait de l’Ćil ?
D : Ah non, je dĂ©teste la politique ! Jâai dĂ©jĂ Ă©tĂ© approchĂ©, reçu des propositions pour participer Ă des campagnes, mais jâai fui.
M : Impossible de contourner le sujet de la gente fĂ©minine parce quâelle tient une place non nĂ©gligeable dans ton Ă©crit. Tu le rĂ©vĂšles Ă plusieurs reprises, tu te sens bien dans le milieu du strip, le P.I.M.P est ta figure modĂšle, ça questionne sur ton rapport aux femmes. Quâen est-il ?
D : Je les respecte. Dâailleurs, dans mon premier album, jâai souvent adoptĂ© le rĂŽle du mec maladroit qui ne sait pas sây prendre. Je ne suis pas du tout dans un truc de domination.

M : Ce que tu aimerais quâon dise de toi ?
D : Que je suis restĂ© fidĂšle Ă moi-mĂȘme.
M : Ce que tu conseilles aux jeunes qui tâĂ©coutent ?
D : De faire ce quâils aiment ! Câest le meilleur moyen de rĂ©ussir, de durer et dâĂȘtre heureux.
M : Merci Driver !
D : Merci Mathilde !
Mathilde Jean-Alphonse
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