GEORGIO , l’interview

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Scolti : Salut Georgio, on a peu de temps alors on va essayer d’ĂȘtre efficaces ! T’es un profil atypique dans le rap d’aujourd’hui. T’es d’accord avec ça ? Et pourquoi selon toi ?

Georgio : Je me fous des codes de la musique, et je ne parle pas forcĂ©ment de fond lĂ , mais de forme, disons que je fais ma musique comme je l’entends, au carrefour de plein d’influences, et que ça ne ressemble pas forcĂ©ment au rap tel qu’il peut ĂȘtre codifiĂ© dans ses sonoritĂ©s actuelles.

Y a pas de pression par rapport Ă  ces « codes Â» qui peuvent ĂȘtre attendus par un certain public ? Tu t’en fous complĂštement ?

Oui. Je m’en fous complĂštement, je fais ce que je veux, je suis vraiment libre.

Tu cumules les millions de vues sur Youtube, et les concerts Ă  guichet fermĂ©, sans ĂȘtre hyper exposĂ© en radio ou tĂ©lĂ©. Aujourd’hui, c’est sur le net que ça se joue ?

Ouais carrĂ©ment. C’est quasi que sur internet. C’est vrai que je ne suis pas Ă©normĂ©ment jouĂ© en radio, j’ai pas fait beaucoup d’Ă©missions de tĂ©lĂ©. J’ai pu en faire, je ne vais pas cracher dans la soupe, mais j’en ai fait peu, et c’est vrai que c’est vraiment mon public qui me soutient, et tout ça se fait vachement par les rĂ©seaux sociaux.

Est-ce que le net permet un rapport plus intime au public, duquel dĂ©coule une fidĂ©litĂ© plus forte ?

Oui, je pense que c’est plus intime parce que c’est plus direct, y a pas d’interlocuteurs Ă  travers une Ă©mission, ou Ă  travers un format, ce sont des plateformes, comme Twitter, Facebook ou Instagram, et chacun l’utilise Ă  sa maniĂšre, en parlant comme il veut Ă  son public, aux personnes qui l’Ă©coutent et qui la suivent, donc forcĂ©ment y a un truc plus direct et intime ouais.

À l’heure oĂč les rĂ©seaux vantent le fait de « rĂ©ussir Â», rĂ©ussir veut dire quoi pour toi ?

Être heureux. Être Ă©panoui. C’est ça la rĂ©ussite.

Tu dirais quoi Ă  ceux qui pensent que pour percer il suffit de se concentrer sur comment crĂ©er le buzz ?

Que je pense qu’ils ne sont pas dans la bonne Ă©nergie pour rĂ©ussir et pour justement crĂ©er le buzz.

Tu pourrais leur expliquer la diffĂ©rence entre percer et rester ?

DĂ©jĂ , y arriver et percer est vachement difficile, mais rester l’est encore plus, parce que ça demande du travail, de la discipline, de la rigueur, une certaine forme de talent, et ça demande d’ĂȘtre hyper passionnĂ© aussi.

Le travail, c’est la diffĂ©rence avec le buzz.

Y a plein de rappeurs qui ont du buzz, et qui sont des passionnĂ©s et des travailleurs, mais je pense que chercher le buzz n’est pas leur prĂ©occupation premiĂšre, qui est avant tout de faire de la bonne musique et de bien faire leur taf.

On est parfois plus forts Ă  plusieurs. Selon toi, qu’est-ce que le feat apporte Ă  un projet, et qu’est-ce qu’il lui enlĂšve ?

Le projet est moins personnel quand il y a des feats, ça va forcĂ©ment enlever une forme d’intimitĂ©, parce qu’on peut moins se raconter, on partage, donc il y a peut-ĂȘtre un univers qui est un petit peu plus faible. AprĂšs, ça amĂšne aussi une certaine richesse, et c’est hyper agrĂ©able d’entendre d’autres voix, ça peut amener de la lĂ©gĂšretĂ©, un nouveau plaisir, un effet de surprise.

Le feat est quelque chose que tu envisages d’avoir systĂ©matiquement dans tes projets, c’est une dĂ©marche ?

Non, c’est juste une question d’envie.

Parce qu’on peut y voir une forme de stratĂ©gie aussi. Qu’est-ce que tu penses de ces albums qui semblent parfois ĂȘtre faits uniquement de feats ?

Je trouve ça moins intĂ©ressant dans le sens oĂč ce qu’on veut c’est retrouver l’artiste qu’on aime au dĂ©part. Mais au-delĂ  de ça, des bons featurings dans un album ça fait du bien et c’est agrĂ©able.

Et ça permet des rencontres.

Oui, et en plus on n’aime jamais qu’un seul artiste, et quand deux artistes qu’on aime se rĂ©unissent sur un titre c’est hyper cool aussi.

Tu viens de faire un feat avec Youssoupha. Tu nous parles de cette rencontre ?

On se connait depuis hyper longtemps, j’ai toujours aimĂ© sa musique, et il m’a toujours soutenu et donnĂ© de la force, depuis mes dĂ©buts en 2014. On avait fait un festival ensemble et je suis allĂ© le voir dans sa loge pour lui dire que je kiffais ce qu’il faisait, et il m’a rĂ©pondu que c’Ă©tait ouf que je lui dise ça parce qu’il venait d’acheter mon EP À l’abri. Et il m’a toujours soutenu, il m’a fait une carte blanche au festival de La Rochelle par exemple. Puis, on s’est croisĂ© au Parc des Princes, par pur hasard, moi j’Ă©tais en train de finir Ciel enflammĂ©, et il m’a demandĂ© si j’avais fait des feats dessus, qui il y avait, et je lui ai posĂ© la mĂȘme question concernant la réédition de son album, et on a fini par se dire « au lieu de se demander qui il y a dans nos albums, on devrait faire un morceau ensemble Â», et on a fait le titre Au clair de la lune deux semaines aprĂšs.

T’es un mec engagĂ©, qui pratique l’art, peu vendeur de nos jours, du rap conscient, et t’es un amoureux de la littĂ©rature et de la poĂ©sie. C’est pas isolant dans le paysage du rap français actuel ?

Je sais pas. Je pense qu’il faut arrĂȘter de chercher systĂ©matiquement une forme d’engagement dans le rap.

Le problĂšme ici ne serait pas de la chercher, mais de la trouver. Ce que tu proposes est d’Ă©vidence trĂšs Ă©loignĂ© de la lĂ©gĂšretĂ© qu’on trouve trĂšs majoritairement maintenant dans le rap, et parfois avec un truc trĂšs inintĂ©ressant, et donc des respirations comme Youssoupha, ou comme toi, peuvent aussi faire du bien, mĂȘme si ça peut ĂȘtre isolant.

Ça se fait moins c’est vrai. Ça serait trop compliquĂ© d’expliquer ça socialement. Je ne peux parler que de ma musique, moi j’ai envie de le faire parce que ce que j’aime c’est le sentiment d’identification, dans le rap, la musique en gĂ©nĂ©ral, ou mĂȘme la littĂ©rature, et je remarque que les gens qui m’Ă©coutent sont des personnes sensibles Ă  mes textes, donc en ce sens j’ai envie de m’engager, de montrer des choix possibles, des chemins de vie possibles, une ouverture d’esprit possible.

Tu peux me parler de ton rapport Ă  la littĂ©rature ?

J’aime beaucoup, parce que c’est un moment d’Ă©vasion, on y dĂ©couvre des nouveaux mondes, des nouvelles maniĂšres d’agir, je suis assez sensible Ă  ça et c’est ce qui me plait dans la littĂ©rature, ça me fait voyager en restant chez moi.

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Comment t’as dĂ©couvert ça ?

On m’avait conseillĂ© de lire « La vie devant soi Â», de Romain Gary, et en le lisant je me suis rendu compte que ça faisait Ă©cho Ă  mon propre moi, c’Ă©tait un Paris que je connaissais, oĂč ma grand-mĂšre avait vĂ©cu, Belleville, une histoire d’amour un peu hardcore et en mĂȘme temps hyper belle sans ĂȘtre cul-cul, une femme qui gĂšre un foyer de prostituĂ©es et un enfant, tout m’a touchĂ©.

Est-ce que tu as trouvĂ© cette Ă©criture dĂ©complexante ?

C’est Ă  dire ?

Il y a un cĂŽtĂ© trĂšs libre dans son Ă©criture, qui est loin des codes de la littĂ©rature classique, et la rencontre avec ce genre d’auteur peut amoindrir l’apprĂ©hension d’Ă©crire

C’est vrai qu’il y a un truc qui est presque propre au rap, un truc qui relĂšve du sentiment d’urgence, ça semble Ă©crit spontanĂ©ment.

Et dans une langue accessible et qui parle Ă  beaucoup

Tout Ă  fait ouais.

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Tu penses que la vie est un voyage difficile, un bateau ivre sur une mer dĂ©chaĂźnĂ©e, pour faire rĂ©fĂ©rence Ă  ta rĂ©fĂ©rence Ă  Rimbaud ?

ComplĂštement. La vie c’est compliquĂ©. On ne nait pas tous avec les mĂȘmes chances, avec les mĂȘmes dispositions, et c’est compliquĂ© de s’en sortir.

Et quelles satisfactions on trouve sur cette mer dĂ©chainĂ©e ?

On peut naviguer jusqu’Ă  ce que la mer soit calme. On peut s’en sortir. C’est pas parce que c’est compliquĂ© que c’est sans possibilitĂ© de meilleur, sans possibilitĂ© de rĂ©ussite, c’est juste que c’est dur, mais c’est atteignable.

Et ces moments oĂč la mer se calme se trouvent dans l’amour par exemple ? Quelle est la place de l’amour dans ton parcours ?

L’amour est au centre de mon parcours, et de la vie, parce que ça ne se limite pas Ă  une relation homme-femme, homme-homme, ou femme-femme. L’amour, c’est la passion, c’est l’amour de ses amis, l’amour de la dĂ©couverte, des voyages, l’amour de la musique, l’amour familial, et en fait on est portĂ© constamment par l’amour, et on ne cherche que l’amour.

Et est-ce qu’il arrive d’en manquer au point d’en ĂȘtre complĂštement dĂ©soeuvrĂ© ? Ça t’est arrivĂ© ?

Ouais, je pense qu’on peut parfois toucher une forme de solitude qui n’est pas choisie.

Et comment tu la vis ? Est-ce qu’elle peut se transformer en Ă©nergie positive, crĂ©atrice ?

Je la vis plutĂŽt bien. Ma solitude est choisie. J’aime beaucoup ĂȘtre seul. Ce temps de solitude, c’est du temps pour Ă©crire, et finalement, je reviens Ă  l’amour.

C’est pas un temps d’ennui que tu subis

En fait ce temps d’ennui devient un temps de crĂ©ation chez moi.

Est-ce que le manque, les dĂ©ceptions ou le rejet provoquent un colĂšre nĂ©cessaire dont il ne serait finalement pas intĂ©ressant de se passer, en ce sens qu’ils peuvent nous aider Ă  nous construire, et potentiellement Ă  crĂ©er aussi ?

Je ne sais pas si on en a besoin, mais je pense que c’est inĂ©vitable dans une vie, on vit forcĂ©ment Ă  un moment un rejet, un manque, une dĂ©ception, c’est impossible de faire sans, et ça nous forme. Nos erreurs, nos regrets, tout ce qui est un peu nĂ©gatif, ça peut crĂ©er des Ă©nergies qui peuvent ĂȘtre positives, pour dĂ©passer ça, et donc ça nous forme dans nos parcours ouais.

Et donc finalement ça ne serait pas intĂ©ressant de s’en passer

Je me rends pas compte, je crois vraiment que c’est impossible d’y Ă©chapper.

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@assashotthis

Maintenant que tu n’as plus peur de vivre, qu’est-ce qui te rend heureux ?

Des moments simples, ĂȘtre avec mes proches, ĂȘtre avec les miens, pouvoir faire de la musique, en Ă©couter, voyager. Je suis en paix avec ma vie, je suis bien.

Et tu as eu peur de vivre, Ă  une Ă©poque ?

Non. Mais ma vie est remplie de peurs par contre. Peur de l’avenir, peur que ça se passe pas comme prĂ©vu, peur des Ă©vĂ©nements qui arrivent, peur de gĂ©rer ses Ă©motions, peur de laisser ses Ă©motions libres.

Tu penses que c’est parce que tu exprimes tout ça que ton public se sent si proche de toi, parce que ça leur parle tout simplement, ce genre d’angoisses, et qu’ils se retrouvent dans ça ?

Ouais. Ça leur parle. On a tous des peurs, des frayeurs.

Ouais, mais aprÚs il y a ceux qui ont peur de les exprimer, et qui ajoutent une peur supplémentaire à ces peurs

Oui.

Et toi tu n’as pas cette peur, et c’est ce qui te permet d’aller chercher ton public

J’ai pas peur de livrer mes Ă©motions, au contraire ça me libĂšre de pouvoir les Ă©crire.

T’as des regrets ?

Non. Enfin, un peu. Je pense que j’ai trop fait souffrir mes parents quand j’Ă©tais plus jeune. Mais je n’ai pas rĂ©ellement de regrets, parce que toutes les conneries que j’ai faites, ou la plupart, m’ont formĂ© en tant qu’homme, et si aujourd’hui je suis la personne que je suis c’est grĂące Ă  tout mon parcours.

C’est quelque chose que tes parents ont compris maintenant ?

Oui. Eux ne m’en ont jamais voulu, c’Ă©tait juste la vie quoi. Je ne leur ai pas fait la misĂšre directement mais ça leur a fait de la peine, j’aimais bien tester mes limites quand j’Ă©tais jeune.

Et tu penses pouvoir leur annoncer ton avenir lĂ  ?

J’ai aucune idĂ©e de ce que je ferai demain. Mon rĂȘve ultime est d’avoir ma propre famille et d’ĂȘtre heureux avec elle, peu importe s’il y a le musique ou pas. Mais plus le temps passe, plus je vois le monde actuel, moins j’ai envie d’avoir des enfants.

Et donc, la libertĂ© se trouve dans l’instant prĂ©sent ?

Ouais carrĂ©ment. Je suis plus en paix dans l’instant prĂ©sent, et ça permet de pleinement vivre les choses, d’ĂȘtre plus heureux, parce que sinon on vit dans ses doutes, dans ses angoisses, on est constamment vers l’avenir et quand il nous arrive quelque chose de bien on en profite pas assez, alors qu’en Ă©tant dans l’instant prĂ©sent on fait ce qu’on doit faire, on est lĂ  oĂč on doit ĂȘtre, au moment oĂč on doit y ĂȘtre, et c’est mieux comme ça.

Merci beaucoup Georgio

Je t’en prie, merci Ă  toi Scolti.

Scolti @scolti_g avril 2022


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