JAYMEE, L’INTERVIEW

Scolti : Salut JAYMEE. Bienvenue chez SKUUURT !

JAYMEE : Merci Scolti !

Rappeur de Fives, à Lille je te vois dans le cadre de l’édition Spéciale Nord du SKUUURT Magazine. Je disais Fives, qui est un quartier à double visage, avec un côté très populaire, et un autre très bobo. Je voulais avoir ton regard sur ça, sur ton environnement direct et savoir comment tu vis et comment tu perçois ton quartier.

J : Faut savoir que je n’ai pas grandi à Fives. J’ai été à Tourcoing, à Fâches-Thumesnil. Et quand je suis arrivé il y a 3-4 ans, il y avait déjà un peu des petits coins bobos à Fives. Avant c’était un peu séparé et là j’ai l’impression que les deux mondes commencent à se mélanger, c’est marrant.

Cet environnement, donc l’endroit où tu vis désormais, a une influence sur ta musique et tes textes ?

J : Ouais, c’est sûr. Je suis là-bas tous les jours, mes potos habitent à côté, des rappeurs lillois, on habite tous là (rires) 

Mais en quoi ça a une influence ? À quel point ça peut jouer d’habiter à Fives plutôt que dans le Vieux-Lille ?

J : C’est surtout les endroits où on traîne, ce qu’on mange, aller boire un thé marocain à Cappuccino, à Mairie d’Hellemmes (rires)

La vie de quartier, ça influence ton personnage, ou toi ?

J : Les deux, je pense, quand même. Et je ne suis pas le seul

Je disais à quel point ça peut potentiellement influencer à la fois ta musique et tes textes, mais il me semble que t’écris pas. Est-ce que je me trompe ?

J : Non, tu te trompes pas

Comment tu fonctionnes ? Parce que c’est rare. Tout le monde ne le fait pas, tout le monde n’essaye pas

J : C’est de plus en plus courant, figure-toi. Même quand je vais faire des sessions avec des gens, je le vois souvent aussi. Je vais devant le micro, je vais dire une phrase, j’arrête l’enregistrement, je me pose deux secondes “je dis quoi après ?”, et j’enchaîne jusqu’à la fin du son

Ça peut prendre du temps aussi

J : Ça peut prendre du temps comme ça peut prendre 20 minutes. Mais ça peut me prendre deux jours aussi

Donc tu mises tout sur l’inspi du moment ?

J : Oui

Donc tu prends un risque ?

J : Non, parce qu’au pire, je ne le sors pas si c’est nul (rires)

Tu testes, tu retestes et tu réessayes

J : Ouais, c’est ça

Quand t’arrives en studio, tu sais où tu vas ?

J : Nan

T’as une idée, une direction, une thématique ou autre ?

J : Ça m’arrive d’avoir une phrase dans mon téléphone. Par exemple, je suis dans le métro et je me dis « Ah, cette phrase-là, elle est bien, il faut que je la dise ». Je peux découler autour de ça, mais ça dépend. En général, c’est souvent la prod où je me dis « Ah ! Je vais peut-être partir là”

Quand la phrase dont tu parles te vient, tu la notes, ou alors tu la gardes quelque part en tête ?

J : Ouais, des fois je suis dans le métro, je vois un truc, je le note. Des fois je bois un thé, je le note. C’est des trucs comme ça

Donc si tu travailles sur un album ou sur un projet, tu ne vas pas partir sur une thématique globale, un univers global. Ça va être beaucoup d’impro finalement

J : Pas encore, je n’ai pas encore ce réflexe-là parce qu’il y a beaucoup d’impro, oui. Mais sur le prochain projet, je trouve qu’il y a une cohérence. Même le titre du projet revient un peu dans chaque morceau. Ça gravite beaucoup autour de ça

On l’a, le titre du projet ? Ou t’en parles pas encore ?

J : C’est « Nerf de la guerre » (rires)

Et c’est quoi le nerf de la guerre pour toi ?

J : Chacun son interprétation (rires)

Ouais, mais selon Jaymee ? Ça m’intéresse. Souvent, c’est l’oseille qui ressort quand on parle de ça

J : Ouais, il y a l’oseille, mais après il faut écouter le projet pour savoir

OK, on doit décrypter

J : Le message codé (rires)

Pour voir quel est le nerf de la guerre de Jaymee. T’as une proposition artistique qui te donne une identité qui t’est vraiment propre et qui est très singulière

J : C’est gentil

Je sais pas si c’est gentil encore, attends que j’aille au bout ! Il y a un côté très “rien à foutre” dans le personnage que tu proposes. Mais est-ce que ce mec qui en a rien à foutre n’a pas beaucoup réfléchi au fait d’en avoir rien à foutre ? Est-ce qu’il n’y a pas une réflexion derrière ce personnage ? Ou alors est-ce que t’en as vraiment juste rien à foutre ? Je me suis posé la question parce que t’es graphiste à la base. Donc tu sais réfléchir à l’image. Tu sais te projeter dans l’image, et donc peut-être qu’il y a quelque chose de bien réfléchi

J : Il y a quand même pas mal de trucs qui sont réfléchis parce que je ne suis pas tout seul. Il y a mon manager, Mila, Jef, etc, ils sont avec moi. Après, de base, je ne me prends pas au sérieux. En vrai, je m’en fous

T’en as vraiment rien à foutre de tout ?

J : Non, c’est pas vrai

C’est l’impression que tu me donnes, y compris dans tes clips dont on sera amené à parler. Il y a une espèce de nonchalance, de désinvolture qui ressort de ce que tu proposes, que j’aime beaucoup. C’est ce qui me plaît dans le personnage que tu proposes. Mais je voulais savoir si t’en as vraiment rien à foutre ou alors s’il y a quand même une petite réflexion derrière ça et que tu joues un peu.

J : Il y a un peu des deux. Je suis comme ça, mais que je le pousse à son paroxysme peut-être

Et dans la vie en général, t’en as pas rien à foutre ?

J : Non, moi je suis stressé, mais il y a plein de trucs où j’en ai rien à foutre.

Comme ?

J : Je sais pas, plein de trucs pour lesquels tout le monde va stresser, et ça, par exemple, je m’en fous. Mais il y a d’autres trucs, une interaction sociale où il y a cinq personnes autour de moi, et là, je vais réfléchir, tu vois (rires)

Et des trucs comme les projections sur l’avenir, rien à foutre ? On vit au jour le jour ? Ou alors c’est des trucs qui t’angoissent ? Là, je ne parle pas de l’artiste. Je parle du gars

J : Ça dépend des périodes. Là, en ce moment, je m’en bats les couilles (rires), je suis en mode : je fais et puis on verra. Mais l’année dernière, j’étais plus en mode : qu’est-ce qu’il faut que je fasse ?

Et ça fait du bien de s’en battre les couilles ? Est-ce que tu te sens libre par rapport à ça, justement ? Par rapport à d’autres qui ne s’en battent pas les couilles et qui stressent pour tout ?

J : Ouais ! Avant je me sentais moins libre du coup parce que j’étais tout le temps en réflexion, je me levais le matin, je pensais à ça, qu’est-ce que je fais, comment je fais…Je suis en mode ça marche, ça marche, ça marche pas, ça marche pas, si je dois prendre 15 heures pour taffer à côté et tout, je m’en fous, je fais, j’ai 23 ans, j’ai le temps.

Mais le projet c’est quand même la musique ?

J : Ouais bien sûr, bien entendu

Donc il y a quand même des enjeux, des impératifs aussi, il faut bosser ?

J : Ouais, ça il faut bosser, c’est peut-être le seul impératif

Il y a l’image dont je parlais, le personnage “rien à foutre”, et je disais que ça vient en grande partie des clips, parce que t’es très prolifique dans ce domaine. Tu penses quoi de la prétendue mort annoncée des clips ?

J : En vrai, je pense que c’est vrai (rires)

Et pourtant, tu fais des clips non-stop

J : Ouais, parce que j’adore ça. Mais ça rapporte pas d’argent. Je suis à perte, moi, sur les clips

Ouais, mais là, on va entrer dans un débat, fréro. Est-ce que tu fais des clips parce que c’est censé rapporter de l’argent ou est-ce que tu fais des clips parce qu’artistiquement ça te plaît ?

J : C’est pour moi, sinon je ne le ferais pas. Mais je dis ça dans le sens où je comprends que les gens ne vont plus en faire. C’est à perte. Et puis aujourd’hui, les gens ont 10 secondes d’attention, pas plus

Mais en quoi c’est à perte à partir du moment où tu construis ton image ? Comme les interviews, ou les concerts, ça contribue à créer le lien avec le public. Je pense qu’au stade où t’en es, et ce n’est que mon avis, ton image vient des clips. Finalement, t’as construit Jaymee grâce à ce que tu proposes dans tes clips, parce que t’es pas en tournée à l’heure actuelle. Ce serait compliqué de savoir qui est Jaymee. Le clip est un investissement sur le long terme, au contraire.

J : C’est vrai

T’avais jamais vu ça comme ça ?

J : Pas comme tu l’as expliqué là, non. Mais moi justement, c’est un des trucs que je préfère faire dans la musique, faire le son et après on se casse la tête pour la mise en image. Moi j’arrêterai pas.

Tu travailles avec qui en réal ?

J : Là ça bouge un peu en ce moment, sinon avant j’étais beaucoup avec mon frère Lacasa qui vient de Villeneuve d’Ascq, juste à côté, et avec qui j’ai fait les trois quarts des clips. Mais là je commence à taffer avec d’autres gens aussi à côté. 

Et tu travailles comment tes clips ? Vous écrivez avant, vous réfléchissez, il y a un concept ?

J : Ça dépend, franchement le dernier c’est plein d’idées qu’on a mises bout à bout. Des fois, on va juste filmer un truc, et je fais le montage

Je disais ça parce qu’il y a un côté très à l’arrache aussi dans ce que tu proposes dans les clips. On est toujours dans cette idée rien à foutre. C’est vraiment à l’arrache ou c’est très réfléchi ?

J : Ça dépend. Je ne sais pas si tu vois le clip où on fait un barbecue ? Ça, c’était à l’arrache. J’ai eu l’idée la veille. J’ai dit : vas-y, on va faire un barbecue. C’était à l’arrache

Par les nombreux clips que tu proposes, tu contribues aussi à développer un peu l’imagerie du Nord, parce que tu tournes ici

J : Oui, oui, bien sûr

Et donc à force, les gens peuvent se faire une idée de ce qu’est la région, de ce qu’est Lille en fonction des endroits où tu tournes. Et c’est ce qui contribue aussi à positionner Lille et les Hauts-de-France comme un pôle important du rap français. T’es attaché à te revendiquer du Nord ?

J : Ouais, de ouf

L’identité nordiste, c’est quelque chose qui te tient à cœur ?

J : Ouais, bien sûr. Je ne sais même pas pourquoi, c’est presque un réflexe. Et même dans le prochain clip, tu verras

C’est quoi être un rappeur du Nord ?

J : Je ne sais pas, franchement, je n’irai pas jusqu’à dire que musicalement il y a une patte différente. Je ne sais pas, peut-être que les gens la ressentent. Moi, je n’ai pas le recul. Mais je ne sais pas…Franchement, là, je n’ai pas de réponse

Tu n’arrives pas à te dire que le rap du Nord a ce type de particularité ? En plus de l’imagerie, du fait d’avoir des briques rouges en décor

J : Ouais, c’est ça. À part ça, moi, je ne vois pas trop. Moi, c’est juste que je suis fier d’être du Nord. Et je pense, là, par contre, qu’en général les gens qui le font aussi le revendiquent aussi. Tu verras, dans le prochain clip, il y a des immenses drapeaux du LOSC en 3D, ça part en couilles (rires)

Est-ce que la simplicité et l’authenticité sont des marqueurs de ce qui se fait dans le Nord ? Est-ce qu’il n’y a pas une différence avec certains autres rappeurs d’autres endroits qui ont beaucoup plus tendance à se la péter un peu, à être un peu plus bling-bling, et que dans le Nord, on retrouve ce côté très authentique et simple ?

J : Je ne suis pas d’accord, parce que je pense qu’il y a les deux. Je ne suis pas d’accord pour dire que tout le monde est vrai et que c’est ça qui nous différencie. Je ne suis pas sûr de celle-là.

On parle de Stevie ? Qui est ce personnage un peu cartoon, ou jeu vidéo, qu’on voit arriver peu à peu dans ton univers ?

J : Je sais pas, il me lâche pas les baskets, il me casse les couilles, il me suit partout. 

Il est dans l’album ?

J : Ouais, aussi. Il est partout. Il vient à mes concerts, il s’incruste, il casse les couilles.

Il n’a pas pu venir aujourd’hui ?

J : Bah Dieu merci, parce que d’habitude il me fait chier

OK, j’ai hâte de pouvoir l’interviewer lui aussi. Alors, t’es franco-anglais, c’est essentiel pour toi d’apporter cette petite touche anglaise à ce que tu fais ?

J : Je ne sais pas si c’est essentiel, mais c’était limite un réflexe. Surtout que j’écoutais pas mal de rap franglais, il y a déjà plein de gens qui le faisaient avant moi. Et j’étais en mode : moi aussi je peux le faire

En quoi la culture anglaise a un impact sur toi, et sur ta musique ?

J : En termes de lexique, en termes d’influences aussi, j’écoutais beaucoup, beaucoup, beaucoup de rock anglais de base.

T’étais un peu matrixé par ça ?

J : Ouais, de fou

Comme ?

J : Des groupes…Après, je vais te répondre des trucs de merde, mais que ce soit Queen, les Beatles, les Black Keys

Pourquoi ça serait des trucs de merde ?

J : Parce que c’est des trucs mainstream, je ne vais pas te dire des trucs niche pour faire l’ancien, mais juste tout ça, je me la butais et je me la bute encore

Tu vas souvent en Angleterre ?

J : Non, plus trop, pour des raisons personnelles, familiales

C’est pour ça que t’y allais ? Pour la famille ?

J : Ouais, c’est ça. Mais là, je vais peut-être retourner voir mon grand-père

T’as tourné un clip là-bas, je crois

J : Ouais, on est allé chez ma sœur

C’était à Londres ?

J : On est allé à Londres et après, on est allé à Canterbury parce qu’elle habite là-bas.

T’as fait un voyage plus conséquent, t’es allé à New York. Comment tu t’es retrouvé dans On The Radar ?

J : Ils m’ont envoyé un message il y a un an et demi, sur Insta. Ouais frérot, tu veux venir à On The Radar ?

Message que tu prends au sérieux ? Parce que t’aurais pu ne pas le prendre au sérieux

J : Ah non, je l’ai cru, le gars était suivi par un On The Radar. J’étais suis en mode : ok, on y va. Sauf que j’avais pas d’argent (rires)

Nerf de la guerre

J : Ouais (rires) Et du coup, j’ai économisé…Et on est parti à New York

T’avais la pression ? T’étais dans quel état d’esprit quand t’es allé là-bas ?

J : Euh… Non, je n’avais pas de pression, je voulais trop kiffer. Je voulais voir New York, à quoi ça ressemble. Et même les studios de On The Radar, j’avais plus hâte de voir les studios que de faire On The Radar

Et tu sais comment ils en sont arrivés à Jaymee ? C’était quoi le chemin ? Comment ils t’ont découvert ?

J : Le mec m’a dit qu’il était pote avec une meuf à New York, une américaine, qui lui a dit « Ouais, regarde ! » Et il a regardé, il a dit “c’est bien !”

T’as kiffé ?

J : Ah ouais, ouais, ouais. J’étais aux anges

Et derrière ça, t’as pu discuter un peu avec The Game

J : Ouais (rires)

Raconte

J : Je ne pense pas que ce soit The Game, lui, directement. Je pense que c’est des mecs qui sont payés pour utiliser son compte et arnaquer des gens. Et lui, il prend une part ou je ne sais pas quoi. En gros, ça m’avait proposé un feat. Il m’a dit : mets de l’argent et je te donne le feat. C’est comme ça que ça marche chez les Américains. Du coup, je dis 500. Il me dit oui. Puis après, je ne sais pas, je suis parti me renseigner, et j’ai vu que c’était de la bite

Donc c’est probablement quelqu’un qui t’a repéré dans On the Radar et qui est revenu vers toi

J : C’est possible. En vrai, je pense que c’est ça. Parce que c’était juste après, effectivement. J’ai pas pensé, mais c’est ça

Dans Tout le monde autour, tu dis : “on voit des murs, on va foncer dedans”. Il y a un côté très nihiliste dans ce genre de phrase. Déjà, tu ne dis pas que tu vas les briser. Tu dis que tu vas foncer dedans. Il y a potentiellement l’idée que tu vas intentionnellement t’éclater la tête dessus et que ça te va très bien. Donc, encore une fois, rien à foutre. C’est l’un des paradoxes qui ressort de ce que tu fais, à savoir un mélange de joie de vivre, de jeunesse, de liberté, et de désespoir aussi, parfois avec un côté désabusé. On parlait de l’Angleterre tout à l’heure, je te trouve très punk

J : C’est gentil

“C’est gentil”. J’adore cette réponse. Ça te va comme définition ?

J : Ça me va de ouf. Je ne me définis pas comme punk, mais que tu ressentes, ça me va

C’est ton côté ovni, très décalé, très rien à foutre. Ce mélange, encore une fois, de joie et de désespoir. Jaymee, c’est un punk, quoi. Parce que le punk, c’est un truc qui manque vraiment au rap français, qui avait en partie cet état d’esprit au départ, le côté décalé par rapport à la société, un peu hors normes

J : Tu me vois comme un décalé de la société ?

Ouais, complètement, j’ai l’impression. Dans ta proposition artistique. Après, intimement, c’est à toi de me dire si tu te sens un petit peu en dehors du système, si tu cherches à te détacher de lui, ou si c’est juste dans ce que tu proposes artistiquement. Mais pour moi, Jaymee, c’est le punk du rap français

(RIRES)

Et ça le fait bien marrer

J : Ça me va

Merci, Jaymee. T’as joué le 30 avril au Flow, à Lille, puis on te retrouve à La Maroquinerie, Paris. Et y a ton projet NERF DE LA GUERRE, sorti le 20 mars, dispo partout, avec les clips

J : Merci Scolti, c’est gentil. À très vite


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