BEKAR, L’INTERVIEW

Scolti :  BEKAR, bienvenue chez SKUUURT. Quand je t’ai rencontré, BEKAR ce n’était pas encore 2 disques d’or, avec MIRASIERRA et PLUS FORT QUE L’ORAGE, ce n’était pas encore 2 Olympia, ce n’était pas encore 2 Zénith, et ce n’était pas encore une tournée à venir déjà sold out. À l’époque, je cherchais à t’interviewer et c’était jamais jouable. Et puis, on a eu une conversation aux Paradis Artificiels, dans laquelle tu me disais que ce n’était pas affaire de DA ou de posture chez toi, mais que c’était juste parce que tu n’étais pas à l’aise avec l’exercice, ce qui avait le mérite d’être honnête. Je voulais savoir où t’en es maintenant ? Parce que t’as l’air plus à l’aise avec toi-même et un peu moins introverti, plus confiant

BEKAR : Ouais, c’est vrai, c’est ce que je t’avais dit aux Paradis Artificiels. C’était vrai. En vrai, c’est toujours le cas aujourd’hui. C’est pas l’exercice qui me plaît le plus. J’ai pas fait beaucoup d’interviews depuis, mais j’en ai fait quand même, forcément. Et puis, ouais, avec l’âge, je pense, l’expérience un peu dans le milieu, il y a des choses en moi qui ont changé. Peut-être que j’ai pris plus confiance sur certains aspects, plus de facilité à me livrer. Mais en même temps, je me rends toujours compte que c’est pas forcément un exercice qui me plaît plus que ça. Et donc, je ne fais pas non plus beaucoup d’interviews. Pour la promo, on calcule bien tout ça avant de sortir un album, et donc j’en fais jamais trop. Mais en même temps, c’est obligé un peu de se prêter au jeu

Oui, c’est ça. Parce que t’as conscience qu’en dehors de la promo, les gens aiment savoir à qui ils ont affaire, qui est derrière le micro et qui est derrière tout ça ?

©NKRUMA

B : Je suis d’accord. En fait, ça, je ne me rendais pas trop compte au début parce que j’avais l’impression que j’en disais déjà assez, et beaucoup, dans mes sons, comme si j’avais l’impression d’écrire souvent sans filtre, de parler de sujets très persos, que ce soit d’ordre familial, amoureux, amical etc. Et du coup, je me disais : j’en dis déjà beaucoup, est-ce que j’ai besoin forcément de déballer encore plus en interview, dans un cadre plus sérieux ? Et je ne me rendais pas compte qu’il y a des gens qui aiment ça. Même moi, j’aimais ça quand j’étais plus jeune et que je regardais les interviews, même encore aujourd’hui, pour certains interviews, certains artistes que je kiffe.

J’espère qu’on sera amené à parler d’autres choses qu’uniquement ce qu’il y a dans tes textes, justement, pour qu’on en sache un peu plus. Je disais que t’étais plus confiant, donc par définition, c’est qu’il y a moins de doutes aussi. Est-ce que t’es encore dans la remise en question permanente ?

B : Ouais, je pense. Je pense que je suis toujours dans la remise en question parce que ça reste un moteur quand même pour moi. Ça permet de me dépasser à chaque fois. Bon, parfois, j’en fais trop. Parfois, si je parle uniquement de musique et le fait de remettre en question régulièrement le projet, les titres, la musique que je suis en train de faire, je pense que ça a du bon. Mais parfois, il faut aussi que j’apprenne à me faire confiance et à faire confiance aux gens qui sont autour de moi, qui me connaissent, qui connaissent ma musique. Et à y aller sans trop, trop, trop, trop se poser de questions.

La remise en question, c’est quelque chose qui ralentit ou qui construit ?

B : Ça construit, je pense. En fait, c’est une question de dosage. Ça construit, mais quand il n’y a plus que ça, on n’avance pas. C’est sûr et certain. Si tu remets tout en question à chaque fois, à chaque fois que tu fais un truc, t’avances pas, tu ne sors jamais d’album. Je pense que c’est vraiment une question de dosage, tout simplement.

On parlait de ces changements qui se sont opérés en toi. Évidemment, t’as pris un peu d’âge, un peu d’expérience, un peu de vécu aussi. Est-ce qu’il a aussi fallu que t’apprennes à t’aimer enfin, comme tu le dis dans la vidéo Alba ?

B : Ouais, c’est ça. C’est un travail. Il y a peut-être des gens pour qui c’est très simple. Mais c’est un travail que j’aurais, je pense, à faire tout au long de ma vie. Mais comme tu dis, le fait d’avoir pris un peu d’âge, pris confiance en moi, voir qu’il s’est passé des choses, des trucs dont je rêvais dans la musique, faire des concerts, des tournées complètes, faire un zénith, etc., etc., forcément, ça m’a conforté dans l’idée que j’avais fait le bon choix dans ma vie et que j’étais à ma place et que je n’avais pas à rougir de ça, et que…

T’es pas un imposteur

B : Voilà, que je ne suis pas un imposteur. Que j’ai travaillé pour ça et qu’il fallait continuer si je voulais perdurer dans ce milieu-là. Et que c’était tout, c’était comme ça. Et qu’il fallait être heureux de ça, fier de ça, et du coup forcément ça participe à l’estime de soi un peu

Qu’est-ce qui t’empêchait de t’aimer toi-même ?

B : Je ne sais pas, je pense que c’est profond, c’est des trucs que j’ai accumulés avec les années, je pense que c’est familial, beaucoup, presque dans l’éducation je dirais. Mais il n’y a pas que ça, il y a plein de trucs de la vie, forcément, que moi, parfois, peut-être, je ne soupçonne pas. Mais je pense que ça vient peut-être de très jeune, la famille, etc. Je pense que ça vient de tout ça

Peut-être un manque de valorisation ?

B : Ouais, je pense, parce que moi, j’ai souvent été dans des conflits avec mes parents, surtout avec mon père. Pas trop de discussions dans ma famille. On discutait jamais en fait.

Tu restais avec tes questions, t’avais pas toujours les réponses

B : Ouais, c’est exactement ça. Souvent j’étais dehors, très souvent, je partais beaucoup, et très tôt je suis parti de la maison. Donc en fait, peut-être qu’il y avait une faille à ce niveau-là que je traîne depuis longtemps. Et la musique c’était aussi peut-être un moyen de me prouver que j’étais capable de faire quelque chose, et leur prouver aussi, peut-être, j’en sais rien. De toute façon, c’est des questions que je vais avoir tout au long de ma vie et j’aurai les réponses au fur et à mesure des années, je pense.

Je te souhaite de les trouver. Je parlais de la vidéo Alba . ALBA, c’est le titre de ton dernier album. C’est l’aube, en espagnol, l’arrivée de la lumière. Il me semble pourtant qu’être mis en lumière, c’est toujours pas ton truc. Comme si tu faisais ce qu’il y avait à faire, mais que quelque part, tu préfères l’ombre. Est-ce que je me trompe totalement ? Est-ce que je dis vrai ? Ou est-ce que t’as le cul entre deux chaises ?

B : J’ai un peu le cul entre deux chaises, quand même. Parce que, ouais, c’est vrai que je suis pas forcément le plus à l’aise avec tout ce que représente la musique, le rap, le milieu de la musique, quoi. Et donc, comme je suis quelqu’un de nature un peu discrète, et introverti, c’est un peu à l’opposé de qui je suis, mais en même temps je ne peux pas dire que ça me déplaît, il y a des choses que j’aime bien là-dedans. C’est un peu des deux, franchement. Il y a des moments où j’aime bien être exposé, j’aime bien avoir cette lumière-là, quand je suis en tournée, quand je sors un album, etc. Et il y a des moments où j’ai besoin d’avoir ma vie, d’être dans mon coin, avoir mes habitudes, mes trucs, ma routine. C’est un mélange des deux.

Je te soupçonne d’être proche des choses simples comme l’amitié, la nature, la sincérité, avoir une maison en Bretagne. Est-ce que c’est ce à quoi t’aspires au fond ?

B : Clairement ! J’aime bien les choses simples, et tous les jours j’essaye toujours, même dans ma vie, de garder ce rapport aux choses que j’avais déjà avant la musique. Comme tu dis, l’amitié, je suis très proche de mes gars, de mon équipe, je communique beaucoup avec eux, on se voit souvent dans les mêmes endroits qu’avant. Et je fais encore des trucs vraiment à la con avec eux. Les vacances, pareil. J’aime bien partir, comme tu dis, en Bretagne, voir la nature, faire des trucs plus simples. Aller chez ma grand-mère, aller sur le port le matin, boire un café. Enfin, c’est des trucs vraiment…

Je ne te vois pas, justement, à Ibiza ou Marbella, ou des lieux comme ça. Je te sens proche, vraiment, des choses simples, comme la nature, par exemple.

B : (rires) Ah ouais, non, mais c’est vrai. C’est le cas ! Mais je ne suis pas non plus un vieux ou un poète disparu ! 

Non, bien sûr. Mais tu pourrais, il n’y aurait pas à rougir de ça

B : Non, je n’aurais pas à rougir de ça. Mais ce serait surtout mentir de dire ça, parce que j’ai aussi une part de moi qui aime…Quand tu parles d’Ibiza, de tout ça, ça peut m’arriver aussi de faire des moments festifs et aimer ça, tu vois, où il y a du monde. C’est juste que, voilà, c’est une question d’équilibre, tout simplement. Mais de manière générale, c’est sûr que je suis très attaché à…En fait, ça, c’est encore un truc de famille. Mes parents, c’est des gens simples. Ils ne nous ont jamais mis dans un truc de luxure. Donc, moi, j’ai cette éducation-là. Mon frère et ma sœur, pareil. Donc, c’est sûr que j’ai grandi avec ça. Et ce n’est pas parce que je suis exposé aujourd’hui que tout aurait changé

©Adrien Rosereau

Il t’arrive de te poser pour juste contempler l’aube ?

B : Oui, ça peut m’arriver. L’aube, ou la nuit qui tombe. 

Je parlais de sincérité comme l’une des valeurs qui ressort de toi. Et puisqu’on est dans un numéro spécial Nord, je voulais savoir si tu penses comme moi que la sincérité et l’authenticité sont des caractéristiques du rap nordiste

B : Ouais, clairement. De toute façon, des gens du Nord en général

Justement, et donc ça se retrouve dans le rap, du fait de qui sont les gens du Nord. Quels qualificatifs on pourrait ajouter d’ailleurs  ? Est-ce que intimiste, engagé et vrai, pourraient être dans la liste ?

B : Ouais, clairement, l’engagement, la fierté de venir d’où on vient, et comme tu dis, la sincérité, la mélancolie du Nord, l’introspection, parce que vraiment, c’est ce qu’on retrouve chez pas mal d’artistes du Nord, c’est une région bien à part en France, comme d’autres régions, on n’est pas les seuls dans ce cas-là, mais le Nord, il y a une vraie histoire, dans plein de villes du Nord

Et ça se retrouve dans la tradition du rap nordiste depuis très longtemps. C’est pas que dans la génération actuelle

B : Bien sûr, bien sûr, c’est vrai. Il y a toujours eu cette marque de fabrique

Et concernant l’engagement, puisqu’on parlait d’engagement comme l’une des caractéristiques, est-ce que tu te surprends parfois à t’auto-censurer ? Ou est-ce que tu laisses aller ta plume ? Est-ce qu’il t’est arrivé d’avoir des prises de position et de rayer une phrase en disant « non, ça, peut-être pas ».

B : Dans mes textes ? Ça dépend juste de la formule, tout simplement. Mais en général, non. Dans tous les sujets que j’ai abordés, qui me tenaient à cœur, qui sont dans un positionnement, on va dire…

Tu ne te l’interdis pas ?

B : Non, je ne m’interdis pas du tout de dire. Tous les sujets qui me tiennent à cœur, qui pour moi sont hyper importants dans le monde actuel…Pour moi, les artistes et les rappeurs doivent en parler. Je ne me suis jamais interdit d’en parler et je le fais toujours. Et après, c’est juste une question de formule, tout simplement. En fait, le but, c’est que ça soit bien dit, que ça ait du sens.

C’est plus la forme que le fond, du coup, à travailler ? Parce que pour le fond, tu t’interdis rien

B : C’est juste une question de forme. Alors parfois, ça peut être la forme la plus simple du monde, et c’est dit, et ça marche très bien comme ça. Parfois, il faut être un peu plus subtil. Mais en vrai, pour le fond, je ne m’interdis rien du tout. Je pense que si t’écoutes tous mes albums, il y a plein de moments où j’ai pris position sur divers sujets. Après, c’est une question de forme, tout simplement. Pour moi, c’est juste ça

On parlait de ta plume. Est-ce que ce n’est pas une autre caractéristique du Nord, justement, que d’attacher de l’importance aux textes ?

B : Ouais, c’est hyper important dans le Nord

J’ai l’impression qu’on s’est toujours infligé un peu cette obligation d’avoir des vrais bons textes. Est-ce que t’es d’accord avec moi sur ça ?

B : Oui, après, il n’y a pas que dans le Nord où il y a ça. C’est vrai que dans le Nord, la plume, c’est hyper important. Mais on n’est pas les seuls. En Belgique c’est pareil, à Bruxelles pareil, Paris pareil évidemment, Marseille pareil, même à Lyon. Le rap à textes a toujours été là, mais c’est vrai que…une fois, je me rappelle, pour l’anecdote, que j’avais croisé Laylow, au Printemps de Bourges, ça devait être il y a bien 5 ans peut-être. Et j’avais parlé avec lui après son concert. Et j’étais hyper surpris qu’il connaisse ce qu’on faisait dans le Nord, notre musique, notre rap. Et il me disait qu’on avait vraiment une plume et un univers froid qui lui plaisaient, et bien à nous. Et ça, ça m’avait grave marqué. C’était la première fois que j’avais un artiste

Qui était extérieur

B : et très en vogue, et dont j’admirais le taf, qui mettait l’accent sur la plume du Nord et sur le rap qu’on fait. Et du coup, moi, ça m’avait grave marqué. Et du coup, oui, forcément, je me rends compte avec les années qu’on a un truc bien à nous. Mais la plume, c’est hyper important pour moi, dans la musique en général. Et avoir une belle plume, ça ne veut pas forcément dire être ultra technique, faire que des rimes, en dire beaucoup, beaucoup, beaucoup. Il y a plein de styles d’écriture que je kiffe

Mais on est d’accord que l’écriture, c’est ce qui permet de durer dans le temps

B : J’ai toujours dit ça, moi ! C’est marrant, parce que j’ai toujours dit ça aux gens autour de moi. Pour moi, l’écriture, si tu veux durer dans la musique et si tu veux marquer les gens qu’ils t’accompagnent pendant une partie de leur vie, la plume, c’est le plus important. Parce que c’est là où tu touches les gens, c’est là où tu ressens le plus de choses, quand tu te sens concerné dans un morceau, quand tu as l’impression que la personne écrit ta vie, ou même en une ligne écrit ce que tu es en train de vivre actuellement, ce que tu as déjà vécu, comment ça se passe à l’intérieur de ta tête. Et ça, c’est ce qui m’a fait aimer le rap. Quand j’écoutais, et que je me disais là, putain, il raconte ma vie. Et ça, pour moi, c’est le plus important.

Et tu écris aussi en dehors du rap ? Un journal intime, des nouvelles ou d’autres choses ?

B : Non, non, non, du tout. Franchement, j’écris que dans le cadre de la musique. 

On parle d’écriture, mais il y a aussi la musique. Et j’aimerais qu’on s’arrête un peu sur LUCCI’. Quelle est son importance dans ton parcours ?

B : Grande importance. C’est la personne avec qui j’ai fait tous mes projets. Il n’était pas à 100% sur tout, surtout au début, mais en tout cas, il a toujours été présent sur mes projets. Je le connais depuis presque 10 ans. Je l’ai rencontré vers 19 ans, un truc comme ça. Et donc on se voit toujours, on continue à faire du son ensemble très régulièrement. Je parle avec lui quotidiennement

Quand tu l’as rencontré, t’as eu conscience d’être face à un génie ou alors c’est venu avec le temps ?

B : Non, ça a été très rapide. Je me suis rendu compte très rapidement que ce gars-là avait quelque chose en plus

De différent, et en plus, ouais

B : Ouais, il avait quelque chose en plus. Je m’en suis rendu compte très vite parce qu’en fait…Quand j’ai découvert LUCCI’, c’était sur Facebook. Je crois que j’avais mis un message, je ne sais même plus comment, mais je crois que j’avais mis un message en mode “les beatmakers qui me suivent, envoyez-moi des instrus, j’ai envie de faire un projet.” Et j’avais eu des beatmakers de la région, de Paris, qui m’avaient envoyé des instrus. Mais moi, j’étais inconnu au bataillon. C’était le petit réseau que j’avais. Et LUCCI’ m’avait envoyé des prods, et c’est avec lui que j’ai parlé tout de suite. Je me rendais compte que ses prods avaient un truc en plus. Et donc on s’est rencontrés, et puis voilà, on est partis sur un projet, comme ça, sans vraiment se connaître, sans savoir si ça allait matcher. Mais je crois qu’on a fait un son et on s’est dit putain, c’est cool en fait, ça fonctionne. Et puis voilà, on a fait tout notre premier projet, et puis après on a continué, continué, continué. Et puis on en est là. Mais lui aujourd’hui, il a une carrière de ouf. Il bosse avec beaucoup d’artistes, il a eu beaucoup de succès.

Je parlais de son importance dans ton parcours. Il y a aussi l’importance de ton équipe qui t’entoure depuis toujours. C’est les mêmes gars

B : Ouais, c’est les mêmes gars

À quel point c’est important pour toi ?

B : C’est hyper important, ouais. C’est hyper important.Parce que c’est ma seconde famille

C’était ma question suivante: est-ce que c’est ton autre famille finalement ?

B : Mais clairement

Est-ce que le fait que ce soit ton autre famille, ça comble aussi un vide ?

B : Je pense que oui. J’ai l’impression d’avoir eu plusieurs des familles dans ma vie, mais forcément, eux, ils en font partie parce que c’est tellement une “vie intense”, où j’ai l’impression de tout donner là-dedans, et eux, ils m’accompagnent au quotidien. Ils sont là dans les bons comme dans les mauvais moments, dans mes périodes de doute, etc. Donc parfois, j’ai l’impression que je suis…C’est horrible un peu, mais j’ai… Je m’en veux parfois d’être un peu le centre, j’ai l’impression d’être le centre de l’attention dans l’équipe et ça parfois ça me fait chier. Mais c’est sûr que je les remercie d’être là tout le temps. Ce qui est cool aussi c’est qu’on ne parle pas que de musique et on a d’autres centres d’intérêt et ça permet d’avoir le bon équilibre dans nos rapports. Mais disons que j’ai la même équipe, ça n’a jamais bougé. Et pour l’instant, ça a toujours bien fonctionné ensemble.

Et est-ce que tout ce que tu vis, et cet entourage, arrivent à t’empêcher d’être triste ?

B : M’empêcher d’être triste ? Oui et non

Je fais référence à Triste, ton morceau qui est l’un de mes préférés dans ta disco. Aussi bien musicalement qu’au niveau du texte, ce morceau est vraiment très fort. Et je me demandais s’il t’arrivait encore d’être triste

B : Oui, bien sûr. Ça m’arrive encore d’être triste

Par triste, j’entends mélancolique, pas juste triste face à des événements douloureux

B : Je me doute, bien sûr que ça m’arrive encore d’être mélancolique. Je pense que ça va être dur de… plus l’être dans ma vie, je pense. Je pense que c’est un trait de caractère, j’ai l’impression. Après, je ne suis pas que ça. Parfois, j’ai l’impression que les gens pensent que je suis triste tout le temps (rires), et que du coup, je fais de la musique triste, etc. Mais ce n’est pas le cas

Non, je n’ai pas l’impression. Ce n’est pas ce que je voulais dire

B : T’inquiète, j’avais compris ! Donc oui, j’ai des périodes parce que… des moments où je ne fais pas de musique, je suis loin de tout ça, je suis un peu trop dans ma tête et c’est les mauvaises pensées qui reviennent. Et il suffit d’un rien. Donc oui, ça m’arrive.

Dans ces mauvaises pensées, est-ce que t’as peur que tout s’arrête ? Tout ce que tu vis ?

B : Non, je n’ai pas peur. Honnêtement j’ai pas peur

T’es prêt pour la suite ?

B : Je ne sais pas. Oui et non. Oui et non, parce que là, aujourd’hui, si demain tout s’arrêtait, je serais sûrement perdu pendant quelques temps. Mais déjà, j’ai atteint des trucs que je rêvais d’atteindre, et que je n’aurais pas pensé atteindre, honnêtement.

@hugovids

Comme tu le dis dans l’un de tes textes avec l’Olympia, par exemple. Tu rêvais d’en faire 1, t’en as fait 2

B : Voilà, exactement. Clairement, je rêvais d’en faire un, j’en ai fait deux. Je ne pensais pas faire un Zénith, je ne pensais pas du tout en faire deux. Je ne pensais pas faire un disque d’or un jour, je ne pensais pas en faire deux. Déjà pour moi, j’ai atteint un truc où si tout s’arrêtait là, ce serait déjà une dinguerie à mes yeux. Je serais hyper content, je me dirais finalement j’ai vécu presque… J’ai commencé à sortir de la musique en 2019, un petit peu avant, mais de manière sérieuse en 2019. Ça fait déjà 7 ans, c’est pas rien dans une vie, je trouve, 7 ans.

C’est un cycle

B : Ouais, c’est un cycle. Donc, si ça s’arrêtait là, je serais déjà très fier, très content. J’aurais vécu beaucoup de choses. J’aurais fait beaucoup de concerts, rencontré plein de gens. Et je suis hyper reconnaissant de ça. Donc, j’ai pas peur. Mais oui, évidemment, mon but c’est pas que ça s’arrête. En fait c’est marrant parce que parfois il y a des moments où je me mets à douter de ma musique. Parfois je me pose la question, est-ce que j’ai pas fait le tour de ci, de ça ? Est-ce que j’ai encore des trucs à raconter ? Je pense que c’est le commun de tous les artistes. Je pense que pour tous les artistes qui ont mis la musique au centre de leur vie depuis pas mal d’années, il y a des moments où on a tous des phases où on a l’impression de ne plus rien dire, où on a l’impression de ne pas bien écrire, où on a l’impression de n’être plus pertinent, d’être moins efficace. Et il y a des moments où j’ai encore ça, mais il y a aussi des moments où c’est fou parfois, sur un morceau, j’ai l’impression de redécouvrir la musique comme au début, d’avoir l’impression que je peux encore faire plein de trucs et d’ouvrir une brèche dans un style que je n’avais pas encore ouvert. Et donc c’est ça qui est cool. Et c’est par ces petits trucs-là que je me dis qu’il y a encore tellement de trucs à faire

Comme par exemple, peut-être l’amour. Est-ce que tu en as peur ? C’est un thème qui commence à être présent chez toi ?

B : Je trouve que c’est un thème qui commence à être présent de plus en plus dans ma musique. C’est vrai que, plus jeune, j’en parlais beaucoup moins. Et ça m’intéressait moins, j’étais moins touché par les chansons d’amour, pourtant je le vivais, je l’ai vécu, mais ça me parlait moins tout simplement. Et là, plus je grandis, plus j’en parle. Et je trouve que c’est un thème dont on peut parler d’un milliard de façons. Et c’est toujours beau. C’est un truc qui ne s’éteindra jamais, l’amour.

Et le désamour ? Comme par exemple, ce qui pourrait se dire sur toi, sur les réseaux, ce sont des choses qui te font peur, que tu suis ?

B : Les critiques ? Franchement, non, mais quand je lis des trucs sur moi, ça ne me fait pas plaisir

Ouais, mais tu pourrais ne pas lire, tout simplement

B : Ah, mais non, mais je ne lis plus ! Déjà y a pas mal de réseaux que j’ai supprimés, depuis pas mal de temps, par exemple le réseau le plus “compliqué”, Twitter, X, quoi

La poubelle

©Rosereau Adrien

B : Bah oui, j’ai supprimé, ça fait déjà un an et demi que je ne mets plus un pied là-dessus maintenant. C’est mon équipe qui, quand il faut publier des trucs, publie. Moi je ne vois pas. Donc les gens peuvent continuer à parler et je ne vais même pas le voir. Je ne suis même pas au courant. Du coup ça, ça ne m’atteint plus. Ça ne me fait rien. Et puis après j’ai appris à prendre le truc avec plus de légèreté maintenant. Quand je me fais critiquer comme ça, que ce soit parce que parfois c’est archi gratuit, c’est pas du tout fondé, mais bon, à la limite, et donc quand je me fais critiquer, en fait, moi, je regarde, je me dis OK, ils disent ça, OK, mais moi là dans ma vie, le positif c’est quoi ? Je suis en train de faire un concert là-bas, la salle est complète. Bon, tout va bien, en fait. Pourquoi je vais dire ça ? Je m’en fous. Donc, voilà. Après, quand je sors un album, je regarde les critiques, ça c’est sûr. Et c’est important, je ne veux pas être non plus déconnecté de la réalité. Ce que j’essaie de filtrer, c’est les trucs qui polluent le cerveau

Et qui ne sont pas constructifs

B : Ouais, et qui ne doivent pas être dans ta tête. Et même, tu ne dois pas savoir quotidiennement ce que les gens pensent de toi. Tu deviens complètement fou. Un humain n’est pas fait pour vivre ça. Là où c’est important, là où je suis content d’avoir des retours, qu’ils soient bons ou mauvais, c’est quand je sors un projet, quand je sors un morceau, là je me dis ok, celui-là il passe un peu moins, peut-être que les gens n’ont pas compris ça, ou ok, ah lui ils ont aimé, ok, pourquoi ils ont aimé, ok, le texte ça leur a parlé, ok, cette phrase ressort beaucoup…et là c’est constructif pour moi, pour la suite. Donc les critiques, encore une fois, c’est une question de dosage. Il faut juste regarder les bonnes, tout simplement

@IAMDLVRHUGO

En tout cas, toi, tu continues à faire ton chemin, et aujourd’hui tu caresses les sommets en gravissant les paliers un à un. En quoi tu penses contribuer à ce regard qui change sur Lille et sa métropole, niveau rap ? Parce que t’es l’une des pierres importantes aujourd’hui

B : Déjà, je suis quand même fier de ça

Et c’est sans pression ?

B : Franchement, je n’ai pas l’impression d’avoir un truc de devoir sur les épaules. C’est sans pression que je suis fier de ça, mais mon but, c’est de garder la même mentalité, la même manière de bosser que depuis le début et ne pas commencer à mettre une pression d’avoir un truc sur les épaules parce que déjà, je ne suis pas le seul. Je pense qu’un BEN PLG aujourd’hui est tout aussi porteur de quelque chose dans le Nord

Oui, on est d’accord, complètement

B : Vraiment, vraiment. Parfois, je me dis même encore plus que moi parce qu’il a, peut-être pas plus, mais d’une certaine manière, je trouve que dans sa manière de… Enfin, tu sens que c’est un vrai du Nord, je trouve vraiment, tu le sens, dans ses textes, dans ses visuels…

Je te coupe parce que pour moi, t’es dans une comparaison que moi, je ne fais pas. Pour moi, vous êtes différents et vous vous complétez. Et c’est cet ensemble qui contribuent à l’image du Nord  global

B : En vrai, je suis hyper d’accord avec toi. Je pense comme toi, je pense comme toi. C’est clair. En tout cas, je n’ai pas de pression, mais je suis très content d’avoir pu “apporter de la lumière”.

T’as l’impression qu’il y a des trucs qui évoluent ici, dans le Nord, en dehors des talents qui ont toujours été présents ? Au niveau des structures, de l’orga, des studios, etc., qui est peut-être ce qui manque encore à la région. 

B : Je trouve que ça manque encore. Mais je pense que ça évolue quand même parce que j’entends parfois à droite à gauche qu’il y a des studios qui ouvrent, par exemple. Il y a des gens qui se mettent là-dedans de plus en plus. Avant, il n’y en avait pas tant que ça à Lille. Il y a des salles, je pense au Flow notamment, qui, eux, depuis longtemps font le taf, ils m’ont accompagné, et ils m’accompagnent encore de temps en temps. Ils accompagnent les artistes en développement. Donc, ils ont des salles de répétition à dispo. Ils sont, tout simplement, dans le développement de la carrière d’un artiste. Je pense que c’est beau parce que c’est vraiment la ville, c’est la mairie. Et donc ça c’est vraiment bien, il y a des ateliers, donc je trouve qu’à ce niveau-là c’est bien. Mais oui, on pourrait toujours faire plus, je ne sais pas, je ne fais pas trop de comparatifs avec les autres villes, de ce qui pourrait être mieux encore. 

Et comment tu regardes le rap nordiste actuel, et peut-être passé d’ailleurs ? Si le passé t’intéresse

B : Oui, un petit peu, bien sûr, j’en ai écouté du rap. Moi, il y a des rappeurs du Nord, par exemple un gars comme YWILL, que je trouve très fort encore aujourd’hui, que je suis sur Insta, donc je vois un peu encore ce qui sort, sa musique, et je le trouve très très fort. Après honnêtement, ça n’a pas été forcément le rap du Nord qui m’a fait vibrer. Je venais du Nord, de Roubaix, donc je me suis forcément intéressé à ce qu’il y avait autour de chez moi à cette époque-là. Quand j’ai commencé, je pense que ça devait être en 2014, 2013, mais le rap qui m’a parlé le plus au début, c’est le rap parisien. Et pas que, il y avait aussi le rap américain, mais de l’époque, vraiment de l’époque, Biggie, Tupac, etc. Mais en France, c’était le rap parisien. Tout ce qu’il y avait à l’ancienne et à mon époque, dans les années 2010, 2011, 2013. Et c’était ça qui me parlait le plus

Et le rap nordiste actuel, comment tu le vois ?

B : Il y a quand même de plus en plus d’artistes ces dernières années, et je le vois en bien en vrai. Et puis même, ça me fait plaisir quand je lis parfois certains médias qui en parlent et qui disent que, d’année en année, le rap lillois s’est vraiment développé. Que Lille a vraiment une vraie place sur la carte du paysage rap en France. Et je trouve que c’est le cas. Il y a beaucoup d’artistes dans plein de genres différents. On ne fait pas du tout tous la même musique. Il y a plein de mecs plus jeunes que moi qui arrivent, qui font leur truc. Donc, je trouve ça bien

Chez SKUUURT, on s’est gratté avant de faire ce numéro spécial Nord, parce qu’on est de Lille. Et on s’est dit : c’est peut-être tirer la couverture vers soi. Enfin, tu vois, on a un peu hésité. Un peu par pudeur, aussi, à se dire est-ce que c’est pas aux autres de dire ça ? Mais finalement, je pense qu’on est aussi au stade où, maintenant, on assume pleinement ce qui se passe ici. Et je pense qu’il faut qu’on puisse le dire haut et fort.

B : Je pense comme toi, ouais !

Pour conclure, j’aimerais qu’on parle des clips. T’as clippé plusieurs morceaux d’ALBA, est-ce que c’est une forme d’art qui te parle? Ou alors c’est juste un outil promo?

B : Les clips, bah non, c’est une forme d’art c’est sûr et certain. J’ai pas le meilleur avis sur mes clips. Souvent, j’ai l’impression de négliger un peu ça. Il y a des clips que j’ai kiffés, mais il se trouve que s’il y a vraiment un truc que je dois améliorer par la suite, c’est ça. Parce que je pense que les vidéos, ça permet de développer encore plus ton univers artistique. Alors la musique, moi, je mets tout dedans. Même dans les covers, c’est pareil, je mets tout dedans. Mais les clips, je trouve que je n’ai pas encore sorti un clip où je me dis que c’est vraiment une dinguerie. Souvent, c’est par manque de temps. Il y a forcément des questions de budget, etc. Et encore, je trouve que si tu te débrouilles bien, l’argent, ce n’est pas forcément le moteur. Je parle de beaucoup d’argent. Tu peux faire des trucs très bien, très artistiques, très beaux, sans forcément beaucoup de moyens. Mais c’est surtout, je pense, une question d’idées et de timing. Je pense qu’à l’avenir, et ça c’est de plus en plus pour la suite, je vais écrire mes clips parce que j’ai l’impression que je vois de plus en plus d’artistes autour de moi qui le font. Et je me rends compte que c’est comme ça que tu développes vraiment ton univers

Oui, complètement, c’est exactement ça, ça permet de le développer. Et si je te pose la question, c’est parce que tu as fait 6 ou 7 clips autour de l’album ALBA, ce qui est relativement rare, surtout à l’ère où certain-es parlent de la mort annoncée des clips, je suis content de voir qu’il y a encore des gens qui le considèrent comme une forme d’art et pas juste comme un outil promo.

B : Je dirais que c’est que des cycles. On nous dit “la mort des clips”, et tout ça. J’ai l’impression, moi, que c’est un truc qui va revenir avec le temps

J’en suis convaincu, et c’est exactement pour ça que SKUUURT a créé le CLIP-CLAP Festival, qu’on fait au Flow justement, les 27 et 28 juin 2026. Je te remercie d’avoir pris le temps

B : Avec plaisir

Merci beaucoup. À bientôt

B : Merci Scolti


En savoir plus sur Sans Esquives

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.

Un commentaire sur “BEKAR, L’INTERVIEW

Ajouter un commentaire

Laisser un commentaire

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑