SINGUILA, L’INTERVIEW : « SOYEZ AUDACIEUX »

Audace : Je fais partie du public qui a grandi avec ta musique, il y a eu un moment où on a eu l’impression que tu avais disparu du paysage médiatique français. On ne te voyait plus, on ne t’entendait plus. Où étais-tu à ce moment-là ?

Singuila : J’étais bien là, simplement beaucoup moins présent sur les ondes et dans les médias français.

Quand tu dis que tu étais moins présent en France, cela signifie que tu étais ailleurs. Où exactement ?

S : J’étais beaucoup plus tourné vers l’Afrique. Et ça s’est très bien passé. J’ai sorti plusieurs projets. Quand je parle de l’Afrique, je parle surtout du relais médiatique. Sur internet, en théorie, on est partout, mais dans les faits, ce sont surtout les médias africains qui relayaient mon travail. J’avais donc une vraie visibilité en Afrique, mais aussi dans d’autres pays comme l’Italie, l’Allemagne, les États-Unis ou le Canada, et beaucoup plus dans les pays francophones européens.

Justement, tu as connu une célébrité en France, puis une autre forme de reconnaissance en Afrique. Quelle comparaison fais-tu entre ces deux expériences ?

S : C’est très différent. Quand j’ai commencé la musique en France, il fallait rapidement correspondre à ce que voulaient les programmateurs radio. Il fallait entrer dans leur vision artistique, qui reflétait surtout leurs goûts à eux.

Tu avais le sentiment que tout était très formaté ?

S : Oui, formaté. Leur vision, c’était celle-là qu’il fallait servir.

Est-ce que cette différence t’a permis de retrouver une forme de liberté artistique en Afrique ?

S : Oui, clairement. J’ai toujours été assez libre comme artiste. En France, je correspondais aux attentes,mais en Afrique, je convenais beaucoup plus. Les médias là-bas font plus confiance aux artistes. Après, les choses ont évolué ici aussi, notamment avec l’explosion d’internet. Aujourd’hui, tu proposes ce que tu veux, et les gens qui aiment ton travail vont te suivre directement, sans filtre.

Tu as également continué à écrire pour d’autres artistes, parfois plus mainstream. On pense notamment à Sheryfa Luna, pour qui tu as écrit un véritable hit. Est-ce toujours le cas aujourd’hui ?

S : Oui, j’ai continué à écrire pour certains artistes. Mais tant que les chansons ne sont pas sorties, tu ne sais jamais si elles feront partie du projet final. Quand tu écris pour quelqu’un, tout peut changer.

Avec le recul, concernant Sheryfa Luna, avais-tu conscience que le titre deviendrait un classique ?

S : Non. Pour moi, c’était une bonne chanson, mais on ne connaît jamais vraiment la sensibilité du public, ni celle des médias. Là, tout s’est aligné : le moment, sa situation personnelle, le visuel, la musique. On a eu un combo parfait. C’est devenu un hit, un classique.

Ton histoire personnelle est aussi marquée par l’exil et le Congo. Pourtant, tu abordes rarement ces sujets de manière frontale dans ta musique. Pourquoi ce choix ?

S : Je ne suis pas du tout dans la politique. Il y a des artistes qui le font très bien. Quand tu allumes la télévision, il y a déjà énormément de drames. Moi, j’ai choisi de parler d’amour.

Est-ce que prendre position aujourd’hui est devenu plus délicat pour un artiste ?

S : Oui, clairement. Donner son point de vue sur certains sujets, comme la Palestine, peut faire peur. Certains artistes ont le sentiment que des portes pourraient se refermer. Ce n’est pas quelque chose qui me concerne directement, mais c’est une réalité. Je ne critique pas ceux qui ne prennent pas position. Moi-même, il y a des choses que je ne ferais peut-être pas.

Justement, quelles sont les limites que tu te fixes aujourd’hui ?

S : Je ne sais pas vraiment. Il faudrait que je sois confronté à la situation. Pour l’instant, j’ai la chance de me sentir libre. Cette liberté vient aussi de l’indépendance financière. Dès que tu galères pour remplir ton frigo, tu fais plus de concessions.

Dans beaucoup de tes titres, on retrouve un champ lexical très fort autour du départ, de l’abandon, de la fuite. C’est autobiographique ou ça relève d’une mécanique narrative assumée ?

S : C’est de la fiction. Même si, dans la fiction, il y a toujours des choses qui résonnent avec la réalité. J’aborde souvent des sujets tabous, des drames. Et l’amour, bien souvent, mène à la séparation.

C’est une vision très fataliste. Est-ce que cela renvoie aussi à ta manière de vivre les relations amoureuses ? Et es-tu en couple aujourd’hui ?

S : J’essaie de rester discret sur ma vie privée, mais oui, j’ai quelqu’un. Dans mes chansons, si les gens partent, c’est aussi parce qu’on peut toujours se reconstruire. En amour, dans le travail, dans la vie en général. C’est une ode à la résilience et à la liberté plutôt.

À l’écoute de ton dernier projet, on ressent une maturité nouvelle, plus introspective. Est-ce un sentiment que tu partages ?

S : Oui, totalement. On grandit. Dans certains morceaux, comme Bébé s’en va, on comprend que si quelqu’un part, c’est parfois parce qu’il a déjà trouvé, ou croit avoir trouvé, son bonheur ailleurs.

Quels retours te touchent le plus aujourd’hui : ceux du public fidèle ou ceux des nouvelles générations qui te découvrent comme un “nouvel artiste” ?

S : Ça ne me dérange pas du tout. Tant que les gens aiment ce que je fais, écoutent, partagent, débattent autour de mes chansons. J’aime raconter des histoires. Et quand des gens me disent qu’une phrase les a touchés, c’est la plus belle récompense.

Tu as longtemps incarné le R&B romantique et rassurant. T’es-tu déjà senti enfermé dans cette image ?

S : Non, parce que je fais ce que je veux. Parfois je suis plus R&B, parfois plus afro, selon l’inspiration. Chaque artiste a sa spécialité. La mienne, c’est peut-être l’amour. Mais dans l’amour, il y a plein de nuances, de bons et de mauvais virus.

Et toi, dans quel “virus” te situes-tu aujourd’hui ?

S : Moi, je plane. J’observe, je constate.

Quand tu regardes la scène R&B actuelle, penses-tu que l’écriture a perdu de son importance ou est-ce simplement un nouveau langage générationnel ?

S : Les codes ont changé. L’argot, les contractions, la manière de parler. C’est normal. La nouvelle génération écrit ce qu’elle vit, dans son propre langage.

Mais est-ce que ça n’influence pas aussi la jeunesse dans sa manière de s’exprimer ?

S : Oui et non. Tant que ça reste verbal, ça va. Ce qui est plus inquiétant, c’est la perte de l’écriture, de l’orthographe, de la lecture, à cause des messages et des textos. Mais je ne pense pas que la musique soit responsable. Le problème est plus large.

Ce nouvel album, est-ce une renaissance ou une manière élégante de dire au revoir ?

S : Pas du tout un au revoir. Je suis humain et musicien. Je dirai au revoir quand ce sera écrit “R.I.P” à ma place.

Pour conclure, quel message aimerais-tu adresser à ton public ?

S : Soyez Audacieux !


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