Audace : Salut LIVID, bienvenue chez SKUUURT ! On dit souvent que tu n’as plus besoin d’être présenté. Tu te reconnais dans cette image ?
LIVID : J’ai fait du chemin, oui. Mais je reste quelqu’un d’introverti. Me montrer, parler de moi, ce n’est pas un exercice naturel. Je préfère le travail, les résultats. L’ombre me va bien.
Ton parcours commence pourtant très tôt dans la culture hip-hop. Comment cette immersion s’est-elle faite ?
L : J’ai grandi à Bruxelles. Très jeune, j’étais attiré par tout ce qui touchait au hip-hop : la danse, le graffiti, les scènes ouvertes, les battles, les concerts. À partir de 15 ans, je passais mon temps dehors, à aller partout où ça se passait. À Bruxelles, tout est petit : tout le monde se connaît. À force de croiser toujours les mêmes personnes, le travail dans la musique m’est un peu tombé dessus.
Avant la musique, tu faisais des études assez éloignées de cet univers?
L : Oui. J’ai étudié l’informatique, l’infographie, la publicité, le design. Avec le recul, tout se rejoint : l’image, la narration, la stratégie. Rien n’est perdu.
Qui t’a véritablement mis le pied à l’étrier ?
L : Lassana, le manager de Youssoupha. Il ne le sait même pas. Je l’observais beaucoup à l’époque, quand Youssoupha commençait à exploser. Un jour, on me demande si j’ai le contact de Matt Houston pour des dates en Belgique. Les showcases en club n’existaient presque pas encore. J’ai tenté. Ça a marché. C’est là que j’ai compris qu’il y avait quelque chose à construire, et aussi, soyons honnêtes, de l’argent à gagner.
Le management arrive très vite après le booking.
L : Oui. Mon premier management, c’est une artiste belge, Kanu. Puis mon frère, Romano DaKing, aujourd’hui décédé. Paix à son âme. Ensuite, tout s’enchaîne : Matt Houston, que je n’ai jamais managé officiellement mais pour qui je gérais absolument tout entre 2012 et 2017. Puis Keblack, Naza, Vegedream, Dadju…J’ai accompagné beaucoup d’artistes à des moments-clés de leur trajectoire.

Avec quels artistes as-tu vécu les moments les plus forts, humainement et professionnellement ?
L : Heuss l’Enfoiré, clairement. Humainement, c’est quelqu’un de très vrai, très entier. Il y a une énergie brute chez lui, une sincérité qui fait que le travail est fluide quand la confiance est là. Et puis bien sûr Keblack et Naza. Depuis le premier jour. Des gars simples, respectueux, jamais dans l’ego. Des relations saines, ce qui est rare dans ce milieu.
Tu as souvent accompagné des artistes dès leurs débuts. Tu as le sentiment d’avoir “senti” certains moments charnières ?
L : Oui. Par exemple sur “Ramener la coupe à la maison” de Vegedream. J’ai senti que quelque chose se passait. J’ai fait venir un caméraman et je lui ai dit : « filme tout ». Les gens pensent que le clip est scénarisé, mais pas du tout. Tout est réel. On monte dans les voitures, on va sur les Champs-Élysées, c’est l’instant pur, pris sur le vif. Parfois, il faut juste savoir ne pas rater le moment.

Ton physique, ton aura, sont souvent évoqués. Est-ce un atout dans ce milieu ?
L : Je ne parlerais pas de physique, mais d’aura. Une présence. Je suis grand, albinos, tatoué. Ça marque. Mais derrière, il faut du sérieux. Sinon, tu ne tiens pas.
Le rap est souvent décrit comme un “milieu de requins”. Tu confirmes ?
L : Complètement. Si tu es trop humain, tu te fais manger. J’ai payé pour l’avoir été. Aujourd’hui, je sais quand mettre le cœur, et quand ne pas le mettre. Tout le monde m’a déçu. Et moi aussi, je me suis parfois déçu à trop croire en l’humain. Ça fait partie de l’apprentissage.
Narcotrafic, argent sale : la zone grise du rap

Dans le livre L’Empire (éd. Flammarion) , les journalistes mettent en lumière les liens entre rap, criminalité et argent sale. Est-ce une réalité que tu reconnais ?
L : Ce serait mentir de dire que ça n’existe pas. Au début, beaucoup d’artistes n’ont pas d’argent. Certains se font financer par des gens du quartier, parfois liés au trafic, qui ont besoin de blanchir. D’autres vendent eux-mêmes pour financer leur carrière. Ce n’est pas propre au rap, mais le rap est concerné. L’argent vient toujours de quelque part.
Tu as déjà été confronté à ces situations ?
L : Cela existe oui. Mais je n’ai jamais fréquenté ce milieu-là. Ni moi, ni les gens avec qui je travail au sein du label. À un moment, il faut choisir : tu ne peux pas être dans la rue et dans la musique. Les deux vies ne sont pas compatibles sur la durée.
Solitude, racines et transmission

Tu es né à Kinshasa. Que reste-t-il de cette histoire dans l’homme que tu es aujourd’hui ?
L : Je suis arrivé très jeune en Belgique, à cause de la guerre. On vivait tous ensemble chez mes grands-parents, une famille immense. La Ruche, comme nom de label, me ressemble : on travaille ensemble, chacun a son rôle comme dans une famille.
Aujourd’hui, tu es pourtant très solitaire.
L : La solitude est devenue ma meilleure amie. Je suis introverti. Le contact social me vide vite. Être seul me recharge. Et ça m’a aussi appris à m’aimer, à me préserver.
Merci à toi pour l’interview.
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