La liberté de création, nouvelle cible du pouvoir politique

L’été 2025 aura laissé un goût amer dans le monde culturel. L’affaire Kneecap, qui a enflammé Rock en Seine fin août, est devenue le symbole d’une saison marquée par une ingérence politique grandissante dans la création artistique. 

La polémique éclate en aout dernier, lorsque le Crif (Conseil Représentatif des Institutions Juives de France) exige la déprogrammation du groupe irlandais Kneecap, au motif que l’un de ses membres fait l’objet de poursuites pour “infraction terroriste” après avoir brandi un drapeau palestinien lors d’un concert londonien en 2024. Dans la foulée, Valérie Pécresse, présidente de la Région Ile-de-France, annonce le retrait des subventions régionales pour l’édition 2025 de Rock en Seine. Affirmant alors, selon les termes employés dans sa communication, qu’ ”il n’est pas question que l’argent public serve à offrir une tribune à des artistes qui s’en prennent aux valeurs républicaines.”

Cette phrase, martelée tout l’été sous diverses formes, a profondément choqué les acteurs culturels. Car c’était bien un signal politique : celui d’un pouvoir régional prêt à sanctionner financièrement un événement pour un choix artistique. Le Syndicat des musiques actuelles (SMA), sommé de réagir, dénonce alors “une dérive inquiétante”. Pour ses membres, la multiplication des pressions politiques constitue un “climat de suspicion généralisée” et une menace directe pour l’indépendance des programmateurs : “On ne peut pas organiser de festivals sous la menace d’un veto politique permanent”, alertait-il.

« Des accusations instrumentalisées pour faire taire certaines voix. »

Cette affaire n’est pourtant pas isolée. L’année 2024 avait déjà été marquée par la tournée chahutée de Médine, plusieurs dates ayant été contestées ou menacées d’annulation sous la pression d’élus locaux. Le rappeur, tantôt accusé d’antisémitisme, tantôt d’antifascisme…avait dénoncé publiquement “des accusations instrumentalisées pour faire taire certaines voix”. Il avait rappelé que le monde culturel ne pouvait pas se construire sous la surveillance permanente de responsables politiques : “Les artistes ne sont pas là pour valider le discours officiel”, résumait-il régulièrement.

À Rock en Seine, malgré l’ampleur de la tempête, les organisateurs refusent de céder, rappelant que Kneecap s’était déjà produit aux Eurockéennes ou au Cabaret Vert sans incident. Ils dénoncent, malgré les menaces financières, l’idée qu’une institution politique puisse déterminer à la place des professionnels ce qui doit être montré au public.

C’est dans ce contexte déjà tendu qu’il y a quelques semaines, fin 2025, les prises de position de Sébastien Chenu, figure stratégique du RN et s’imaginant déjà comme futur ministre de la Culture en cas de victoire du parti, ont ravivé les inquiétudes. L’élu du Nord a affirmé sur France Info que “toutes les cultures ne se valaient pas” et que les subventions devaient être “mieux régulées” pour éviter de financer des œuvres “qui divisent ou attaquent l’identité nationale”. Ces déclarations, s’inscrivant dans une série d’attaques du RN et de la droite contre les scènes subventionnées, les artistes engagés ou les institutions culturelles jugées “militantes”, ont été perçues comme un tournant. Beaucoup y voient le signe d’un mouvement prêt à transformer la politique culturelle en instrument idéologique. 

Avec le recul, l’affaire Kneecap apparaît comme le révélateur d’un rapport de force qui se durcit : un pouvoir politique de plus en plus déterminé à fixer les limites du « tolérable » et une liberté artistique qui doit apprendre à se défendre. Et au-delà de ces  affaires, une inquiétude grandit : celle de voir, demain, un RN en position de gouverner imposer une vision hiérarchisée, normative et punitive de la culture.

Sam Drammeh-Boillot 


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