JUSTE SHANI : L’INTERVIEW

Louise : Salut Shani !

Juste Shani : Salut !

L : Comment tu vas ?

J.S : Ça va super !

L : Bienvenue chez SKUUURT ! T’es chanteuse, rappeuse, auto-productrice ; ton public t’apprécie énormément pour ta plume engagée. Dans tes textes, tu évoques souvent le manque de modèles féminins noirs auxquels tu pouvais te sentir représentée à l’écran.

Est-ce qu’aujourd’hui t’es fière de la personne que tu deviens et fière de pouvoir proposer une nouvelle image aux petites filles qui pourraient te regarder ?

J.S : Ouais de ouf, exactement, bah t’as un peu tout dit. C’est ça. En fait, en grandissant, je me suis beaucoup tournée vers les États-Unis, tu vois, avec des chanteuses ou des rappeuses comme Missy Elliott, Ciara, etc… Parce qu’en France, on manquait de figures auxquelles on pouvait s’identifier en tant que petite fille noire. Et ouais, aujourd’hui, j’espère inspirer toutes les petites filles, tous les enfants, ou même juste toutes les personnes qui veulent se lancer dans leurs rêves, croire en leurs rêves et se donner les moyens d’y arriver.

L : T’évoques souvent le comportement problématique de certains hommes ou de certains rappeurs. Est-ce que ce discours vient principalement de ton vécu personnel ou est-ce que c’est plus globalement par rapport à la cause féminine ?

J.S : Bah c’est un peu des deux. De toute façon, en tant que femme, j’ai grandi dans ce monde-là, donc forcément il y a des mécanismes qui ont entravé ce que j’avais envie de faire, ce que j’avais envie de dire. Au fur et à mesure de ma vie perso, de ma carrière, etc., bah voilà, l’idée c’est de porter ce message de liberté finalement, et qu’on ait tous la possibilité, homme ou femme, de faire ce qu’on a envie de faire.

L : Tu abordes beaucoup le féminisme dans tes sons. Est-ce qu’il y a des figures féministes qui t’ont donné de la matière pour écrire tes sons ? Est-ce que tu t’inspires de ça ?

J.S : Bah pas forcément. En vrai, les contenus féministes qui m’inspirent, c’est beaucoup les réseaux sociaux, les médias. Je trouve que justement, notre génération, on a eu cette chance. On parle souvent des mauvais côtés des réseaux sociaux, mais franchement, pour l’accessibilité aux informations et aux contenus, moi ça m’a beaucoup apporté. Et voilà. Après, pour en citer une, j’ai lu un peu Simone de Beauvoir. Voilà, classique.

L : Classique, c’est vrai, mais très importante dans ce domaine-là. Qu’est-ce que tu penses des gens qui disent que le féminisme tend au masculinisme extrême chez les hommes, par exemple que ça développe au maximum leur masculinité ?

J.S : Que le féminisme est l’opposé de ça ? Oui, c’est vrai qu’il y a ce discours qui est complètement à côté de la plaque. Le féminisme, c’est une volonté d’égalité, pas une volonté qu’un genre l’emporte sur l’autre. Et ce que je dis, c’est que dans le vocabulaire employé, le terme “féminisme” est choisi parce que ce sont les femmes qui partent d’en bas, donc faut juste les ramener au même niveau. Après, t’en as qui vont dire “humaniste” et tout. Ceux qui disent “humanisme”, je trouve que ça efface le fait qu’il y ait quand même, que ce soit en France ou dans le monde un gros retard sur le droit des femmes. Donc voilà.

L : Est-ce que tu te considères comme une femme militante du coup ?

J.S : On demande souvent aux artistes la question du militantisme, mais moi je fais quand même la différence entre artiste et militant. J’admire beaucoup le travail des militants. Je pense pas que je le fasse, parce que pour moi, le travail des militants, c’est des gens qui vont s’organiser dans des associations, qui vont organiser des actions, et leur travail est indispensable. Nous, notre rôle en tant qu’artistes, il est autre : c’est d’abord de l’art, c’est d’abord de la musique. Et si on peut faire passer des messages à travers ça, bah c’est top. C’est deux mondes qui peuvent se compléter, en fait.

L : Donc c’est vraiment une prise de parole à travers ton art, mais du coup c’est plus pour transmettre un message ?

J.S : Bah après, ça dépend. C’est vrai que là, on parle beaucoup de féminisme, mais dans mes textes, c’est quelque chose qui traverse certains morceaux. Après, je parle aussi beaucoup de moi, de mon histoire. J’ai aussi des morceaux pour s’amuser, pour faire la fête, et je parle aussi de plein d’autres choses. C’est pas mon but premier de militer à travers le rap, c’est d’abord de faire de la musique. Après, il se trouve que j’ai un vécu de femme dans la musique, donc ça va forcément transparaître dans mes paroles.

L : J’ai vu que t’avais sorti deux sons en lien avec le foot. Est-ce que c’est quelque chose que tu pratiques régulièrement ? Depuis des années ?

J.S : Oui, je fais du foot en club depuis quelques années. C’est drôle parce que j’avais arrêté pendant une saison et j’ai repris à la rentrée. Et voilà, je joue pas à un gros niveau, je joue en départemental. Le plus gros niveau que j’ai eu, c’était en R3, donc le plus bas niveau régional. Donc ouais, c’est plus pour le plaisir. J’ai toujours aimé jouer au foot, quand j’étais petite et tout, mais j’ai mis du temps avant de pouvoir jouer dans une équipe. Non, je kiffe le foot ! Et à l’époque où j’ai voulu me lancer dans la musique, il y avait la Coupe féminine de foot qui avait lieu en France, et du coup le moment était tout trouvé pour faire ce premier son, qui s’appelait Sélection féminine, et c’est le son qui m’a apporté mon premier public, ma première exposition, et tout.

L : Et ça, c’est cool, parce qu’il y a beaucoup de femmes qui sont arrivées par rapport à ça. J’avais regardé un peu, et beaucoup de femmes disaient qu’il y avait très peu de sons pour le football féminin et que ça leur faisait super plaisir d’en avoir enfin un.

J.S : Oui, de ouf ! Tout le monde attendait ce son, enfin un son pour soutenir les Bleues en fait. Parce que l’année d’avant, les mecs avaient gagné, il y avait eu Vegedream, et là tout le monde était un peu en mode : “Mais du coup, pour encourager les Bleues, qu’est-ce qu’il se passe ?”

L : Dans Aya, tu dis “panser tes cicatrices à travers ta musique”. Est-ce que c’est vraiment un processus de guérison pour toi, ou est-ce que c’est parfois difficile de rouvrir certaines blessures au studio ou lors de l’écriture ?

J.S : Ah c’est une bonne question. En fait, je pense que d’une façon générale, le fait d’écrire, ça peut être une thérapie pour tout le monde. Même sur des blessures pas identifiées, tu vois, juste le fait d’écrire, ça libère l’esprit, ça met les idées à plat, ça apaise. Donc voilà. Après, c’est vrai que parfois, pour certains passages de chansons que tu dois interpréter en studio, tu dois faire appel à certains souvenirs ou à certains moments de ta vie pour faire sortir l’émotion.

L : C’est sûr.

J.S : Mais du coup, c’est des moments forts en émotions et tout, mais c’est ça le taf d’interprétation après.

L : Et sur scène, t’arrives à faire abstraction de toutes ces émotions qui remontent, ou justement est-ce que tu les vis pleinement ?

J.S : Sur scène, en vrai, je life, c’est juste ça. Je suis dans ma musique, j’ai l’impression d’être dans ma chambre, devant mon miroir, et de chanter les chansons à tue-tête.

L : Tu as déjà évoqué avoir pensé à arrêter la musique avant de finalement choisir de continuer. Maintenant que tu t’y consacres pleinement, comment tu te sens face à ça ? Tu te sens mieux ?

J.S : Je suis trop contente d’avoir toujours persévéré. En fait, je pense que les moments où je me suis dit “est-ce que je continue ?”, c’était vraiment pour des questions de business model. À un moment : comment je gagne ma vie ? Je suis en autoproduction, comment j’arrive à financer la musique et à la produire ? Et en fait, à chaque fois, au fil des années, des aventures ou des mésaventures, bah le projet se construit, les solutions arrivent. Là, en 2025, c’est la première fois où je me suis dit “ah mais en fait, c’est bon, ça marche, l’économie du projet existe !” Et voilà.

L : Mais du coup, tu fais référence à ça dans un son qui s’appelle Nuits blanches, nan ?

J.S : Oui, parce que j’ai dit “j’ai voulu sortir de la musique, vie, mais je l’aime trop”. Ouais, ouais. Après, c’est vrai que parfois, dans des sons, tu dis des paroles parce qu’à ce moment-là t’as ce mood-là. Je sais pas si c’était pile à cette chronologie-là que j’ai pensé à ça, tu vois. Mais il y a ce truc où, même si parfois je me pose la question de “est-ce que je continue ? est-ce que je fais le bon choix ?”, bah j’aime trop ça, tu vois, c’est plus fort que moi.

L : Tu navigues entre des morceaux où tu kickes à mort et d’autres où tu pousses la chansonnette. Est-ce que tu mets le rap au service de l’engagement et la chanson au service de l’émotion, ou ça n’a rien à voir ?

J.S : Euh nan, en vrai je fais les deux, peu importe les thèmes. Là, c’est vraiment au feeling, pour le coup, plutôt artistique quoi.

L : Ton dernier EP est sorti. Maintenant que t’as eu l’accueil du public, tu sais que ton projet a hyper bien fonctionné, est-ce que t’envisages de sortir un album prochainement ou est-ce que tu veux vraiment rester dans les EPs et les singles ?

J.S : Oui, là je pense que l’album c’est pas pour tout de suite, tout de suite. J’ai encore beaucoup à faire, il y a encore beaucoup de gens qui peuvent découvrir ma musique. Je peux encore affirmer mon identité musicale, continuer à m’entourer de partenaires, tu vois, de partenaires professionnels, etc., pour m’aider à sortir un album dans les meilleures conditions.

L : Et en 2022, tu as été lauréate du dispositif Rappeuses en liberté. Qu’est-ce que cette expérience t’a concrètement apporté et qu’est-ce que tu en retiens à l’heure d’aujourd’hui ?

J.S : Bah en fait, j’ai fait beaucoup de tremplins dans mon parcours, que ce soit Rappeuses en liberté, Le Fair, Buzz Booster, etc. Et en fait, à chaque fois, et notamment pour Rappeuses en liberté, ça apporte des connaissances théoriques sur l’industrie de la musique. C’est une industrie qui est assez complexe, faut vraiment bien fouiller et bien la comprendre, parce qu’on peut être un peu aveuglé, parce que c’est de la musique, donc c’est de l’art, c’est du fun. Mais en fait, c’est une industrie comme les autres, sauf que les produits, c’est nous. Donc faut vraiment bien étudier son terrain. Mais voilà, ça m’a apporté des connaissances théoriques, des rencontres avec d’autres artistes, des opportunités de visibilité, c’est de l’expérience en fait. Franchement, ça nous fait aller sur scène, ça nous fait faire des interviews, donc du coup ça apporte beaucoup d’expérience et de connaissances.

L : Du coup, t’as vécu un avant/après ?

J.S : Non, pas aussi net. Ça fait partie du truc.

L : Mais personnellement, t’as vraiment senti que t’avais pris en connaissance et en expérience grâce à ce tremplin ?

J.S : Oui, totalement.

L : Est-ce qu’il y a des terrains ou des domaines dans lesquels tu voudrais évoluer à l’avenir, qui ne sont pas du tout en lien avec le monde de la musique ?

J.S : Nan, franchement, le but c’est la musique. Si j’avais eu une autre vie, je sais pas, j’aurais aimé être prof de sociologie ou écrivaine, enfin je sais pas, des trucs comme ça. Mais là, c’est pas du tout le projet quoi. Là, c’est vraiment musique, musique.

L : Est-ce que t’as des dates à venir ou des projets qui arrivent ?

J.S : Bah déjà, il y a FOMO qui vient de sortir, qui est disponible sur toutes les plateformes, c’est mon dernier single. Et je continue ma tournée dans toute la France jusqu’à décembre, ça se termine en décembre à Bordeaux. Voilà. Après, je sais plus s’il y a des grosses dates en particulier, faut voir sur mes réseaux, il y a toutes mes dates. Je sais pas s’il y en a une que je dois mettre en avant en particulier, juste octobre et novembre, ça va être costaud.

L : Bah merci beaucoup en tout cas, merci pour l’interview.

J.S : Merci, avec plaisir.

Propos recueillis par Louise Dattiches


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