KAYNA SAMET

Dan : Salut Kayna Samet, bienvenue chez Skuuurt, merci d’échanger avec nous ! Pour celles et ceux qui ne sont pas au courant, Kayna Samet c’est une carrière longue de plus de 25 ans, une des rares, si ce n’est la seule artiste, en tous cas à ma connaissance, à avoir collaboré avec Diam’s et JEY BROWNIE, c’est des hits solo comme Écorchée Vive ou en feat comme Destinée. Aujourd’hui, on partage une conversation avec une femme, une chanteuse, une rappeuse, une humaine… Kayna Samet, bienvenue chez Skuuurt !

Kayna Samet : Merci infiniment pour ta présentation, ça m’émeut. C’est vrai, plus de 25 ans c’est ouf, le temps passe !

D : Le temps passe, mais l’oeuvre ne prend pas de rides et c’est le plus important ! 

K.S : Le temps passe mais la passion reste intacte, c’est ça qui fait traverser le temps. 

D : Après 25 ans tu as toujours la même passion que quand tu as commencé, quand tu envoyais tes premières démos, quand Akhenaton te remarque ? 

K.S : Comme au premier jour ! Franchement je suis incapable de faire quelque chose que je n’aime pas, et la musique c’est dans mon ADN. C’est ce qui fait, je pense, la longévité. C’est vraiment mon amour pour la musique, tous styles confondus. 

D : Parce qu’au final, à la base tu rappes, mais tu chantes également, tu t’es retrouvée à feater avec bon nombre d’artistes dans différents domaines. Même là, pour ton dernier titre, on est moins sur une culture hip-hop et on bascule un peu vers de la french pop ? 

K.S : Oui tout à fait, en fait Écorchée Vive était aussi de cette trempe là. J’ai commencé la musique en écoutant des CD de funk, mais aussi Édith Piaf, Léo Ferré, Jacques Brel… J’ai toujours aimé les mots, et j’ai commencé toute jeune, vers l’âge de douze, treize ans, à écrire des petits bouts de poèmes, sans mélodies, juste avec des rimes. J’ai toujours eu l’amour des mots et c’est vrai que, ouais c’est de la chanson française ! Après, c’est le grain que t’y mets, l’âme que t’y mets qui fait ta personnalité. Mais oui, mes premières amours c’est aussi la variété française, donc tout est cohérent.

D : Tu reviens avec ce single, un morceau en solo : Les Oubliés. C’est un morceau fort qui parle de ceux dont la majorité préfère ne pas parler, d’un monde qu’on côtoie mais qu’on préfère ignorer. Dans quel état d’esprit étais-tu quand tu as fait ce morceau ? 

K.S : En fait j’ai juste regardé autour de moi. Aux portes de Paris, en bas de chez nous, aux informations… Je trouve qu’en 2025 l’actualité n’est pas rose du tout, même si on essaie de nous faire zapper tout ça, une information en efface une autre, mais les informations sont de plus en plus incroyablement insoutenables en fait ! 

D : Le dramatique devient même limite supportable, parce qu’on a toujours une situation plus dramatique qui arrive après…

K.S : Exactement, et en fait il y a une banalisation de tout ça ! Et c’est vrai que c’est l’été, quand l’été arrive en général on essaie de sortir un truc un peu ambiancé, mais moi cette année je voulais vraiment revenir à quelque chose de puissant, un message fort d’espoir pour l’humanité, et quelque chose d’intense, à la hauteur de l’intensité de l’actualité. 

D : Totalement, et d’ailleurs cette actualité comment est-ce que tu la vois, avec la multiplication des conflits, notamment au Moyen-Orient mais aussi en Afrique, et la montée en Occident des mouvements d’extrême-droite qui n’arrangent rien à ces conflits ? 

K.S : Franchement, je suis plus dans l’extrême étonnement, je n’aurais jamais cru qu’en 2025 on recule. Les derniers conflits dont je me souvienne, plus jeune, c’était l’Irak, et je me disais bon, ça y est maintenant il y a Internet, le téléphone, les gens se parlent… Au niveau de la communication : c’est bon on peut bien s’entendre, il y a la diplomatie… Et en fait voilà, aujourd’hui j’ai ma fille de 16 ans et je ne sais pas comment lui expliquer la folie des hommes ! Donc moi en tant qu’humaine, en plus hypersensible, j’ai vraiment voulu faire une chanson pour tous les oubliés. Toutes ces personnes qu’on zappe, d’un fait divers à l’autre, d’une info à l’autre, que ça soit sur des zones de guerres, des gens en situation de handicap, des gens isolés ou seuls, tous les oubliés. C’est vraiment le cri du coeur de cette chanson. 

D : Un cri du coeur dont on avait besoin, qu’il t’arrive souvent de faire, et selon certains, les morceaux comme Les Oubliés se font de plus en plus rares… Ça t’arrives aussi d’avoir cette impression que le hip-hop, et même la musique plus globalement, perd son côté revendicateur, qui dénonce les injustices et porte la voix des opprimés ?

K.S : Bien sûr, évidemment ! Étant jeune, j’aimais beaucoup la variété française, mais j’écoutais aussi beaucoup les Fugees, Lauryn Hill, de la funk, du raï, et le mouvement hip-hop m’a vraiment percutée par rapport à la revendication de ces causes. En fait ça m’a toujours plus d’être la voix des sans-voix, et la démarche de base du mouvement hip-hop c’était vraiment ça. Donc oui, je trouve qu’aujourd’hui ça se perd ! On est plus dans un entertainment, dans de l’enjaillement ou dans des sonorités dansantes, que j’apprécie aussi, je ne suis pas de ceux qui disent que c’était mieux avant et je pense qu’il faut vraiment s’adapter à son époque et la musique évolue comme les mœurs et la société… Mais effectivement il y a beaucoup moins de prises de positions, c’est vrai. 

D : Surtout quand on voit les collaborations que tu as eues. Je ne vais pas toutes les citer mais Kery James, Sinik, IAM, Keny Arkana, est-ce qu’on manque d’artistes engagés au premier plan ? Parce qu’on en a encore, mais est-ce que ça manque au premier plan comme ça aurait pu être le cas dans les années 2000 ? 

K.S : Non seulement ça manque, mais je pense que la jeunesse d’aujourd’hui n’a pas les mêmes préoccupations que la notre. C’est pas pour faire l’ancienne mais c’est vrai que nous, à travers la musique on recevait une forme d’éducation, dans les principes, les valeurs, que ça soit Rohff, Kery James ou même IAM, avec toute l’histoire de l’ÉgypteMédine aussi, qui est un bête de narrateur ! Donc oui on était quand même éduqué par la musique, même si il n’y avait pas trop de dialogue à la maison quand on était ado, on avait les textes de rap qui nous aidaient à penser, à réfléchir, à se positionner. Si la musique d’aujourd’hui à ce même rôle, bon et bien il n’y a qu’à regarder la déchéance de toute cette jeunesse, un peu perdue il faut dire ce qui est. 

D : À l’époque où tu débutes, le rap français est un milieu majoritairement masculin, où il est rare de voir une femme faire plus que 4 mesures pour le refrain. Toi tu arrives en tant que chanteuse, avec un background de rappeuse, et tu mets un point d’honneur à ne pas faire que le refrain, et donc à avoir un couplet. Comment tu as réussi à t’imposer et à imposer tes conditions ? 

K.S : Quand on m’appelait, tout simplement, j’ai toujours été authentique et j’ai un franc-parler qui est assez direct, et mon discours c’était : moi je ne suis pas une meuf de refrain, si tu m’invites sur ton son il faut qu’on fasse une vraie fusion, et que j’ai aussi le temps de développer ma partie. C’est ce que j’ai réussi à faire, et franchement sans trop de difficultés, même en tant que femme dans ce milieu. J’ai un côté un peu garçon manqué qui fait que j’ai toujours été avec des reufs, ça ne m’a jamais dérangée de traîner avec des garçons depuis mon plus jeune âge, je suis le poto en fait ! Donc ça passait toujours crème ! Et puis ils étaient contents d’avoir ma voix pour amener une partie mélodieuse à leur rap un peu plus rude, ça faisait un beau contraste. À l’époque les chansons rappeur / chanteuse c’était ça, du miel avec des épines. 

D : C’est ça, j’étais petit à l’époque mais j’ai le souvenir d’avoir une partie chantée par une meuf et après t’avais le gars qui venait et qui faisait son rap, beaucoup plus dur. 

K.S : Et puis est arrivé l’autotune qui a fait que les rappeurs ont pu chanter, du coup un peu moins de chanteuses… 

D : Est-ce que t’es un peu amère par rapport à ça ? Que l’autotune soit arrivé et que ça ait pris une part de marché ? 

KS. : Non encore une fois, j’aime cet effet-là. Moi j’aime la musique d’hier, j’aime la musique d’aujourd’hui et j’aimerai la musique de demain ! Encore une fois c’est une question d’adaptabilité. Je pense que la clé du succès, dans tous les domaines de cette vie, c’est l’adaptabilité. Sinon t’es frustré, et c’est pas bon. Donc non, je kiffe, et puis il faut avancer avec son temps ! J’ai continué à faire mes trucs, ça ne m’a pas empêchée d’exister et de continuer de faire me trucs. 

D : Au final, certes tu faisais des couplets pour des rappeurs, mais t’as aussi enregistré pas mal de projets solo. Est-ce que tu penses que c’est le fait d’avoir commencé en faisant plus que juste un refrain qui t’a permis d’écrire autant, de produire autant, et donc de rester sur le devant de la scène pendant tant d’années ? 

K.S : C’est certain que beaucoup de gens m’ont connue à travers des featurings, mais moi, depuis mon plus jeune âge, je me suis toujours considérée comme une artiste à part entière avec ma personnalité. Je ne suis pas une pièce rapportée, j’existe déjà seule, et si on doit mélanger nos idées en musique ça va être le mélange de deux entités. Mais je me suis toujours considérée comme une artiste complète. 

D : À l’image des refs que tu m’as citées, Lauryn Hill, peut-être Mary J. Blige aussi… 

K.S : Oui, Mary J. Blige, Alicia Keys, ce sont des femmes qui m’ont inspirée, avec lesquelles j’ai grandi, et à leur image j’ai toujours voulu en imposer toute seule. Après si je suis accompagnée c’est cool, mais toute seule je tiens la route, et ça a toujours été ma mentale. 

D : Comme je le disais en début d’interview, tu fais un retour cet été avec ce morceau Les Oubliés, et également avec un morceau en collaboration avec Lyna Mahyem, le morceau C’est Nous, mais ce n’est pas la première fois puisqu’entre Thug Wife et Altaïr, Pt 1, 8 ans se sont écoulés (sans album). Qu’est-ce qui se passe pendant ce laps de temps qui explique que tu ne sortes pas d’albums ? Je précise album puisqu’il y a eu des collaborations quand même. 

K.S : Pendant cette pause, tu vois cette vie n’est pas toute droite. J’ai eu quelques épreuves personnelles, un besoin de reconstruction aussi, de retrouver une famille professionnelle. Et ça m’a pris du temps, j’ai pris le temps de vivre mes histoires, c’est un peut tout ça qui justifie cette absence. Mais j’ai toujours écrit, aussi beaucoup pour les autres, j’ai composé pour les autres, j’ai une playlist Spotify « Kaya Samet crédits » avec une vingtaine de titres. J’ai pu écrire pour des filles, des mecs, du rap, de la chanson, Shy’m, Leslie, JSX, Landy, Ronisia, GLK… 

D : Donc pas mal de monde quand même ! 

K.S : Pas mal de monde, j’ai pas chômé pendant ces huit années-là, peut-être à me restructurer oui, mais tout le temps en studio, toujours en écriture, en créativité, mon endroit préféré c’est le studio ! 

D : Tu dis que t’as pas mal écrit pour les autres, bossé sur d’autres projets, est-ce que c’est quelque chose qui t’intéresserait à l’avenir, d’enfiler à fond la casquette de D.A, de produire des artistes ? 

K.S : Alors produire des artistes non, parce que ça me fatigue d’avance ! Mais en tous cas être dans un incubateur de créativité, en studio, avec toutes sortes d’artistes, que ça soit de la variété, du reggae, du rap, du chant… Ça oui, je continue de le faire et les projets arrivent. Et effectivement en 2025-2026, je vais et revenir sur le devant de la scène, et écrire et composer pour d’autres artistes. C’est quelque chose que j’adore faire, driver, je suis un peu coach vocale aussi. Comme j’ai derrière un micro et d’être à la place d’artistes, forcément j’ai le même langage qu’eux donc c’est beaucoup plus fluide. 

D : L’échange se fait plus facilement ? 

K.S : Ils se dépassent en studio quand je suis avec eux, donc c’est agréable de voir que tu optimises le travail de l’autre, et qu’on arrive à faire quelque chose de collectif. 

D : C’est un échange, au final chacun se nourrit de ce que l’autre apporte. Et en parlant d’échange, sur les deux projets ALTAÏR PT. 1 et ALTAÏR PT. 2, tu feat avec Uzi, JEY BROWNIE ou encore Eva. Qu’est ce que tu penses de cette nouvelle génération, entre RnB, mélo et chant ? 

K.S : Forcément ça me parle, parce que j’écoutais Nate Dogg à l’époque, Musiq Soulchild, toute cette génération un peu new soul, qui flirtait entre le rap et le chant. Et JEY BROWNIE par exemple : j’adore sa voix, j’adore son flow. Je kiffe les artistes qui ont du débit, mais qui ont quand même du chant. 

D : Parce que JEY BROWNIE est dans la justesse, malgré le fait qu’il découpe à certains moments ça reste toujours juste et ça chante tout le temps. 

K.S : C’est un super chanteur, et puis il a un timbre vraiment atypique. Eva aussi j’adore son timbre, c’est une jeune fille qui est vraiment une bosseuse, elle est hyper inspirée et j’adore sa voix. Vraiment elle est hyper forte en studio et c’était un bonheur de travailler avec elle. Uzi c’était aussi un coup de coeur, humainement. Et Da Uzi de dingue, vraiment c’est le p’tit reuf, quelqu’un de tellement authentique ! On a fait deux titres ensemble tellement on s’est aimé ! C’est toujours un bonheur, j’aime tellement la musique, j’aime tellement le partage, j’aime tellement les humains créatifs que c’est toujours un bonheur, vraiment. 

D : La musique, une histoire de passion, qui dure depuis plus de 25 ans, tu es arrivée dans les mêmes années que Diam’s, aujourd’hui tu collabores avec Eva, Lyna Mahyem, Ronisia, dans les années 2010 tu as chanté en duo avec Indila. Sur toute cette carrière, comment vois-tu l’évolution de la place des femmes dans le game ? 

K.S : C’est toujours un peu compliqué ! Quand on regarde le top Spotify, la première fille ça doit être Aya Nakamura je pense, que j’adore, et oui c’est toujours un peu compliqué. Mais je pense que d’une manière générale, c’est sur tous les pans de la société que c’est comme ça. Une meuf va faire le même job qu’un mec mais va être moins payée ! Il faut se rappeler que le droit de vote des femmes c’est quand même assez récent, à peine une centaine d’années… Donc c’est toujours le même combat pour s’imposer, se faire entendre, être à la même juste place que nos compères masculins. Malheureusement c’est à l’image de la société, ce n’est pas spécifiquement dans la musique. Dans tous les domaines socio-professionnels, les femmes sont moins représentées. Mais on avance ! Il y a de l’émancipation, je pense à une femme comme Shay qui est hyper féminine tout en ayant un discours de « viens pas me faire chier », et moi j’aime bien ce franc-parler. Aya aussi a une attitude de ouf, il y a une nouvelle scène RnB qui est en train de germer et qui est hyper créative. Je trouve que par rapport à avant, comme aujourd’hui l’aspect visuel est bien plus important qu’avant, il y a vraiment beaucoup de talent et de femmes qui ont déjà leur univers bien affirmé, donc je trouve ça top ! Theodora j’adore aussi…

D : C’est ce que j’allais dire, Theodora qui arrive avec le délire boss lady…

K.S : Oui, franchement c’est énorme ! Et tu vois ça parle à plein de gens, parce que faites quoi ! Faites-nous de la place en fait ! 

D : On va faire, enfin en tous cas nous on essaie de le faire chez Skuuurt ! 

K.S : On a une paire de cojones invisibles, mais on est bien là !

D : Merci à toi Kayna !

K.S : Merci à toi Dan, pour ton analyse ça m’a rappelé des souvenirs ! 

Propos recueillis par Dan


En savoir plus sur Sans Esquives

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.

Laisser un commentaire

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑