La Consécration du Hip-Hop au Super Bowl : Entre Lutte Politique et Reconnaissance Culturelle

Le spectacle de la mi-temps du Super Bowl, événement télévisuel le plus regardé aux États-Unis, a longtemps reflété les tensions raciales de la société américaine. Si Michael Jackson révolutionna le format en 1993, le hip-hop fut exclu de cette scène pendant trois décennies. Son ascension, marquée par des boycotts et des polémiques, culmine en 2022 avec Dr. Dre, avant que Kendrick Lamar n’en fasse en 2025 une tribune politique face à l’administration Trump.

L’ère pré-Kaepernick : une exclusion systémique

Dans les années 1960-1970, la mi-temps du Super Bowl se limitait à des fanfares universitaires. La NFL, cherchant à capter un public plus large, confie en 1993 le spectacle à Michael Jackson. Son show au Rose Bowl de Pasadena, mêlant pyrotechnie et chorégraphies iconiques, attire 135 millions de téléspectateurs. Pourtant, le hip-hop – alors en pleine explosion avec des artistes comme Tupac ou Notorious B.I.G. – reste absent. Seules des apparitions symboliques sont tolérées : en 2001, Nelly rejoint *NSYNC et Aerosmith pour Hot in Herre, mais son passage dure moins d’une minute. La NFL craint alors l’image « provocatrice » du genre, associé aux luttes sociales et aux violences policières.

Colin Kaepernick : le geste qui fissura l’édifice

En 2016, Colin Kaepernick, quarterback des 49ers de San Francisco, s’agenouille pendant l’hymne national pour dénoncer le racisme. Soutenu par des rappeurs comme Killer Mike (« I stand with Kaepernick ») ou J. Cole, il est blacklisté par la NFL. Cet épisode déclenche un mouvement de boycott : Rihanna refuse le halftime show en 2019 (« Je ne serai pas un outil de propagande »), suivi par Cardi B en 2020. Le hip-hop, déjà dominant dans les charts (7 des 10 titres les plus streamés en 2018), devient un outil de résistance politique, rendant son exclusion du Super Bowl intenable.

Jay-Z et Roc Nation : le paradoxe de la légitimation

En 2019, la NFL signe un partenariat avec Roc Nation, le label de Jay-Z, pour « diversifier » les halftime shows. Une décision controversée : l’artiste, ancien soutien de Kaepernick, est accusé de trahison. Pourtant, ce rapprochement permet en 2022 un spectacle historique. Dr. Dre ouvre le show sur The Next Episode devant une réplique géante de sa maison de Compton, entouré de Snoop Dogg, Eminem, 50 Cent, Mary J. Blige et Kendrick Lamar. Chaque détail symbolise la culture hip-hop : les maillots des Raiders en hommage à N.W.A., le genou posé d’Eminem reprenant le geste de Kaepernick, ou les chaînes-diamants de Lamar évoquant l’esclavage. Un triomphe critique… mais édulcoré : aucune mention explicite à Black Lives Matter ni aux violences policières.

Kendrick Lamar en 2025 : l’artivisme à l’ère Trump

Le retour de Trump au pouvoir en 2024 relance les tensions raciales. Kendrick Lamar en fait la matière première de son halftime show 2025 : Samuel L. Jackson incarne un Oncle Sam diabolique, des danseurs masqués évoquent les violences policières, tandis que des écrans projettent 40 acres and a mule, référence aux réparations jamais accordées aux esclaves. Le rappeur glisse aussi des piques envers Drake (« Certains rappellent les maîtres, d’autres les révoltés »), soulignant les clivages internes au hip-hop entre commercialisation et militantisme.

Une victoire en demi-teinte

L’histoire du hip-hop au Super Bowl est celle d’une reconnaissance tardive et conditionnelle. Si le spectacle de 2022 légitime une culture jadis marginalisée, les compromis avec la NFL – contrôle des messages, autocensure – révèlent les limites de l’activisme institutionnel. Kendrick Lamar pousse en 2025 les frontières du permissible, mais son manifeste cryptique montre que la vraie scène de lutte reste dans la rue. Le hip-hop a conquis la mi-temps, mais pas encore pleinement son droit à la colère.

Dirty Swift


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