ROCCA

Scolti : Salut Rocca, bienvenue chez SKUUURT. C’est un honneur de te rencontrer, et je dis « un honneur » parce qu’on est de la même génération, et j’ai grandi avec certains de tes morceaux, ou même certains de tes couplets parfois dans des morceaux comme Labyrinthe, avec 2Bal 2Neg, par exemple. Mais si je devais conseiller 3 titres pour présenter Rocca aux plus jeunes et leur donner envie de creuser, tu conseillerais lesquels ?

Rocca : Les plus actuels. Pour, justement, qu’ils s’intéressent à un son plus actuel qui leur parle plus, c’est normal. Et les plus curieux vont vouloir se pencher sur des choses plus anciennes. Mais si j’arrive avec un truc déjà à l’ancienne, et je suis un gars à l’ancienne, c’est pas bon. Il faut arriver avec un truc de maintenant, que je fais maintenant, mon son actuel. Et je pense que c’est ça qui va faire le link avec les générations plus jeunes.

S : Il n’y a pas forcément besoin d’aller dans le passé de l’artiste pour avoir une vision globale ?

R : Non, non, non. Je pense que le dernier album que j’ai fait, CIMARRON, est plus apte à être perçu d’une manière plus facile pour les nouvelles générations que les choses que je faisais avant. Beaucoup plus. Le son est actuel. À chaque fois, je pense qu’il faut faire écouter quelque chose de frais à quelqu’un, tu vois. Il ne faut pas sortir des vieilles marmelades.

S : De toute façon, je te reçois aujourd’hui dans le cadre de la sortie de ce dernier album, CIMARRON

R : Qui est un terme aussi qu’on utilise aussi en français

S : Comme Negmarron

R : Comme Negmarron, mais Cimarron est un terme qu’on utilise en français aussi

S : Donc, c’est un album que tu as fait avec Duke

R : Exactement.

S : C’est un vrai album de 17 tracks que je définirais comme plutôt ethnique aux influences tribales. Plutôt sombre. Conscient toujours. Et qui existe d’ailleurs en deux versions.

R : Oui. Il y a la version en espagnol et la version française. La version en français, je l’ai faite pour Duke, qui voulait vraiment que je rappe en français. Je vis en Colombie depuis 15 ans, donc c’est logique que ma rime, mon actualité se passe par rapport à ce que je vis en Colombie, et c’est très pimenté et très percutant ce qui se passe là-bas, dans tout les aspects de ma vie quotidienne. Et donc, je commence à écrire en espagnol et Duke me fait « Ah, t’es relou, Rocca. Ah, t’es relou. Rappe en français. » Et moi, je dis « Ouais, mais il n’y a personne quand je suis au studio, mon ingé son, il ne parle pas français, c’est compliqué pour moi.» Il fait : « Rappe pour moi. » Donc, l’album, il est vraiment conçu avec la plus lourde critique du rap français qui s’appelle Duke. C’est-à-dire, si tu observes bien, les rimes que j’utilise sont souvent des rimes très riches. C’est des rimes qui ont plus de trois syllabes. Il y a rarement des rimes pauvres, c’est des rimes riches toujours.

S : Tu te l’imposes comme une contrainte ?

R : Non, parce que Duke, il est très exigeant. Et il m’a dit « Écoute, Rocca, toi, t’es considéré comme une des plumes les plus fines du rap français. Tu ne peux pas, à l’âge que t’as, faire un album où on ne voit pas la dextérité de ton flow et de tes paroles. Il faut qu’on sente ça. Donc, il me cassait la tête et j’ai recommencé plusieurs fois des lyriques parce que Duke me disait « Ça, ce n’est pas bon. Ça, ça ne se dit pas comme ça. Dis-le d’une autre manière. »

S : Mais t’as aussi l’habitude d’écrire les albums en deux langues, de les sortir en deux langues ?

R : Non, parce que là, plutôt, je vais te dire le CIMARRON en français, c’est le retour à la source et un message dirigé directement aussi à tous les fils de l’immigration. Ça peut être portugais, italien, maghrébin, africain, colombien, n’importe qui qui a grandi à Paris et en France. On vient toujours de quelque part, surtout dans le rap. Cet album-là, c’est un album où j’adopte le cimarronnage moderne. Le cimarronnage moderne, c’est quoi ? C’est, dans un système contrôlé, trouver son indépendance et sa liberté. On ne peut pas fuir le système, tu ne pourras pas fuir toutes les caméras qui te filment, mais tu peux être intelligent et les contourner à ta manière et agrandir ton espace de liberté pour qu’elle ne soit pas contrôlée. Et quand je dis liberté, c’est la liberté aussi de penser, la liberté aussi de prier, la liberté d’avoir sa propre croyance, la liberté d’avoir ses propres décisions dans la vie sans qu’elles soient imposées par une mode ou une sorte de virus qui rentre dans le système, où il faut tous penser comme ça, il faut s’habiller comme ça, c’est le politiquement correct. Cimarron, c’est le renversement de ça, mais tu ne peux pas renverser un système si tu ne comprends pas d’où tu viens toi d’abord. Donc le message de Cimarron en français, c’est le retour à la source. C’est-à-dire toi, le fils d’immigré, toi qui as toujours été un peu mis de côté parce qu’on a essayé de te faire croire que ta richesse culturelle, c’est quelque chose en moins, pour être adapté à un système où tout le monde pense pareil parce qu’ici, c’est un système féodal un peu, même si on travaille pour l’État, c’est féodal, ça reste toujours un peu comme ça. La révolution s’est faite par les nobles et ils ont un peu rétabli les systèmes féodaux des rois, c’est-à-dire une pensée unique, tu comprends ? Et donc aujourd’hui, la France, c’est plus ça, tu vois ? La France, c’est le produit des colonies de la France, des enfants des colonies qui ne se considèrent ni d’ici, ni de là-bas. C’est une nouvelle identité qui n’a pas encore été comprise. La France n’a pas encore compris, le système français n’a pas encore compris que la richesse de la France, c’est ça. C’est le fils qui vient du Bangladesh, l’autre qui vient de La Réunion, l’autre qui vient de Martinique, tu vois ? Et c’est ça, c’est ça qui fait la richesse aujourd’hui de la France. Quand tu vois l’équipe de France ou quoi que ce soit, si ça marche en ce moment dans tout ce qu’il peut y avoir dans l’art ou même dans la langue, ce n’est pas une langue morte parce que c’est une langue qui s’enrichit, un peu d’ici, un peu de là, et c’est ça qui fait la richesse de la France.

S : On reconnaît là ton engagement, le Rocca engagé qui l’a toujours été

R : Oui. Et c’est ce que j’ai toujours voulu défendre parce que je l’ai subi à l’école, je l’ai subi dans tous les niveaux sociaux en France, j’ai toujours senti qu’il y avait un rejet sur quelque chose qui est plutôt qualitatif et plutôt original et enrichissant. Et je me suis dit «  mais pourquoi ils veulent cacher ce que je suis ? Tu vois ce que je suis moi ? » Et donc cet album CIMARRON en français, c’est le retour à : étudie qui tu es, comprends mieux tes racines parce que tu ne peux pas avoir de bons fruits si l’arbre n’a pas des bonnes racines solides. Donc, reviens à la racine, solidifie-toi et poum ! Commencent à fleurir des nouveaux fruits

S : À qui tu t’adresses en particulier ?

R : À tout le monde, à tous les gens qui sont intelligents. Ma musique, elle s’adresse à toutes les générations, à tous les gens intelligents. L’album CIMARRON en français, c’est ça, l’album CIMARRON en espagnol, il est complètement différent. Ce n’est pas un retour aux identités, parce qu’on sait d’où on vient nous en Colombie. L’album est plus révolutionnaire. C’est un album qui est contre l’impérialisme culturel, économique, qu’exercent des puissances étrangères dans nos pays, qui ne nous laissent pas gouverner comme on doit gouverner et qui nous met beaucoup de problèmes. Et c’est ce qui se passe en Afrique, c’est ce qui se passe dans plusieurs pays où il y a toujours une domination financière d’une puissance économique. Et donc à partir de là, l’album CIMARRON en espagnol, c’est un album beaucoup plus révolutionnaire parce qu’il n’est pas vraiment identitaire, il est plus national. C’est essayer d’unir l’Amérique latine, le rêve un peu qu’a voulu faire Simon Bolivar, unir l’Amérique latine pour solidifier une même culture, une même force économique contre une autre puissance étrangère. Donc l’album CIMARRON en espagnol est beaucoup plus, je dirais, compliqué même. Il risque peut-être même d’être censuré dans certains endroits d’Amérique latine

S : Çe te vient d’où, cet engagement ? Cette indignation aussi

R : Ça vient de ce que je vis. Quand tu vis en Colombie, t’as des gens de ta famille qui sont paysans, qui sont morts dans des situations complètement injustes et tu te dis que tout ça, ça a à voir avec l’économie parce qu’on est dans un monde qui est régi par l’économie. Et on est dans un système complètement capitaliste dans tous les sens du terme. Donc on est régi complètement par une économie, d’argent, monétaire, tout de suite. Et c’est la puissance de ton économie qui définit le respect qu’on va te donner comme nation aujourd’hui aux yeux du monde. Pas par rapport à une richesse culturelle. Tu comprends ? Alors que dans CIMARRON, c’est ça que j’essaie d’exprimer, que la richesse, elle vient d’ici aussi, tu vois, de la culture et elle peut devenir une force économique. Mais s’il n’y a pas d’union, il n’y a pas de force. Donc l’union fait la force. Et l’album en espagnol, ce n’est pas le même que la version française. C’est les mêmes aspects musicaux, j’ai conservé les mêmes styles de flow, mais ce n’est pas le même discours

S : C’est pas une retranscription ?

R : Non, non, non, parce que ce n’est pas la même chose. L’album CIMARRON, quand je l’ai travaillé, j’ai travaillé vraiment avec ces choses que j’ai vécues en France qui ont fait ce que je suis moi, donc je ne suis pas en train de m’en plaindre. Mais justement, c’est ressortir le vernis de la beauté des différences, tu vois ? Tandis que CIMARRON en espagnol, c’est l’union fait la force

S : Ok, on va rentrer un peu dans l’album. Tu l’ouvres par Oraison d’un MC, dans l’album en français. C’est l’annonce d’une fin ?

R : Pourquoi ? « Oraison », en espagnol, se dit « oración ». Une oraison, c’est une prière.

S : Oui, voilà. Mais qui peut évoquer notamment l’oraison funèbre, à savoir celle qu’on pratique à la disparition de quelqu’un. Je l’ai plus lu dans ce sens-là, donc, si je me trompe, tu me corriges

R : Oui, oui. Mais c’est que dans notre culture, et surtout les cultures religieuses plus anciennes, comme la Yoruba ou les cultures indigènes, on commence toujours à célébrer les morts. Toujours. La racine. Il n’y a rien qui peut se faire sans le mort. D’ailleurs, toutes les religions, c’est un mort. Le prophète Mohammed, il est mort. Jésus, il est mort. Toutes les religions, c’est un mort. C’est un mort, qui est sanctifié. Mais c’est un mort. Donc, si on revient aux religions qui sont beaucoup plus anciennes, pas les religions modernes, pour moi, toutes ces religions, c’est des religions modernes, on va revenir à des religions qui ont 30 000, 40 000, 50 000 ans. OK ? Les fondements même de l’humanité. C’est toujours un mort. Donc, on commence à honorer les morts. C’est pour ça que j’ai fait cette intro comme ça, pour arriver après à une oraison. Une oraison après avoir pris conscience que la vie est passagère. Là, c’est la matière et ensuite, on partira. À partir de là, dès qu’on reconnaît ce système dans la vie, on revient à un équilibre normal, sain où il n’y a plus d’égo. Parce que face à la mort, il n’y a plus d’égo. Le squelette, il termine, il n’y a plus d’égo. C’est fini. Et donc, on revient à la réalité. Et la réalité, quand on devient proche de la réalité, là, on peut commencer à parler avec le cœur sans égo. C’est pour ça que là, je dis oraison et je le dis vraiment avec beaucoup de dévotion ce discours. Tu vois qu’il se passe ça, que ça, que ça continue à fluer, que mon public continue. Tu comprends ? Parce que voilà, on revient à ce qu’est l’homme, dans le cosmos et son univers

S : L’homme, que tu appelles esclave moderne dans l’un de tes titres. C’est quoi l’esclave moderne ? C’est qui ?

R : C’est nous tous. Et tu ne peux pas t’apercevoir aujourd’hui que t’es esclave si tu ne t’aperçois pas de la modernité dans laquelle l’esclave vit. Tu comprends ?

S : Et comment on sort de cet esclavage ?

R : On en sort en ouvrant plus son esprit

S : C’est le manque de savoir, le manque d’ouverture ?

R : Oui. Voilà. Et je vais te raconter un peu ce qui se passe un peu dans l’ère digitale. C’est comme si l’Internet et le monde digital était une bibliothèque infinie d’informations. Face à cet infini, en vérité, en général, l’homme, quand il se retrouve devant quelque chose de très grand, il se réfugie dans une grotte, dans un endroit où il se sent rassuré parce que c’est trop infini ce qu’il y a autour. C’est infini. Donc, il a besoin de se regrouper entre quatre murs parce que là, il est en sécurité. C’est un peu ce qui se passe quand on est sur les réseaux Internet. Il y a tellement d’informations. Je le vois un peu comme une bibliothèque. C’est comme s’il y avait une bibliothèque infinie et on te dit « choisis un livre. » 95% des hommes prendront le premier livre qu’ils voient. Celui qui brille le plus, celui qui est plus apte au design de ce qu’est la consommation ou de ce qu’on lui demande de voir, et tous les médias qui sont autour, entre ta propre décision et le monde digital, incitent à que tu prennes ce livre-là.

S : L’esclave moderne, c’est le consommateur.

R : L’esclave moderne, c’est le consommateur qui ne sait pas pourquoi il est en train de consommer. Je pense qu’au moment où tu commences à casser le système en disant « Mais pourquoi ? », tout à coup, tu ne rentres plus dans l’algorithme. Quand tu ne rentres plus dans cet algorithme, tu commences à créer quelque chose de différent et tu casses la roue du système. Je pense qu’on est très peu à comprendre ça dans la vie quotidienne parce qu’on est tellement contaminé de tellement d’informations, tellement de poubelles informatiques qu’on oublie l’essence même de ce que l’on est, nous. Et même dans les aspects religieux, le fait qu’on te dise qu’il faut penser comme ça, que c’est comme ça qu’il faut lire, que c’est comme ça qu’il faut interpréter ce livre-là. Non. Non. C’est toi qui l’interprètes comme ça, ce livre-là. Tu vois, c’est toi qui veux l’interpréter comme ça. Mais moi, je ne veux pas l’interpréter comme ça.

S : Donc, c’est la pensée libre qui permet ça

R : Voilà, c’est la pensée libre. Mais la pensée libre, elle est toujours mal vue par rapport à un groupe qui ne pense pas comme toi parce que justement, ils ne sont pas libres de choix. Et la liberté effraie toujours. La liberté effraie toujours. Dans tes choix sexuels, dans tes choix artistiques, dans tes choix de tout, ça effraie toujours. Dès que tu sors de la norme, tu commences à être effrayant pour les gens, et incompris. Et le même système te marginalise. Il marginalise ta liberté

S : On va s’arrêter un instant sur le titre Cimarron, qui est aussi le titre de l’album. Ça veut dire quoi ?

R : Cimarron, c’est l’homme esclavisé qui reprend sa liberté. C’est vraiment le terme que j’ai essayé de simplifier le plus. Cimarron, c’est une plante qui naît et qui pousse toute seule dans les montagnes. Negmarron, ça vient d’une définition beaucoup plus ethnique qui sont des hommes esclavisés, parce que ce n’étaient pas des esclaves. C’est des hommes esclavisés qui ont été retirés de leur patrie et ramenés dans des plantations pour travailler comme des bœufs pour les colonies européennes de l’époque qui dominaient le monde. Donc, j’ai commencé à étudier le mot Cimarron

S : Qui est moins ethnisé

R : Oui. C’est vraiment les gens qui se sont rebellés contre la couronne, contre les plantations, contre tout ça. C’était les Indiens, les métisses, les Africains, tous les hommes esclavisés des colonies. Donc, j’ai commencé à réfléchir sur ça, et à voir le monde comme une sorte de grande plantation. Le monde, c’est une grande plantation. et c’est nous le produit, c’est nous la pile électrique qui faisons bouger ce produit et cette plantation. On est la marchandise humaine économique qui fait vivre ce monstre

S : qui lui permet d’exister

R : Oui. Donc à partir de là, j’ai commencé à développer le mot Cimarron d’une manière plus moderne et pas revenir à l’histoire qu’on connaît tous. On ne peut rien y faire. Ça y est, l’histoire est passée

S : Il y a une touche d’espoir qui traîne dans le titre en lui-même. Mais tu dis pourtant « tout revient et rien ne bouge. » Est-ce qu’il n’y a aucune chance de changer les choses ? Est-ce qu’on doit être fataliste ?

R : Ce n’est pas fataliste, c’est une question de cycle. L’univers est cyclique. Ce qui fait qu’on est cyclique dans le monde, c’est la propre gravité du monde dans lequel on vit. Ce qui nous différencie des autres planètes, c’est qu’on a la gravité. Tout revient. On fait partie de cette gravité. Peut-être dans des milliers d’années-lumière dans d’autres galaxies, il y a d’autres systèmes de vie complètement différents. Et ça, j’en suis sûr. C’est logique. On est dans l’infini. On n’est pas dans un cadre, on est en l’infini. Et nous, on fait partie d’un système, le système solaire, le système dans lequel on vit, qui est ce système-là, régi par la gravité. C’est par la gravité que toutes les planètes tournent et que tout a une logique. Mais c’est un cycle. Dès que tu tournes, c’est cyclique.

S : Mais le système en lui-même, le système sociétal…tu penses que rien ne peut bouger ? Le jeune Rocca, que tu connais, a dit « le futur est entre nos mains et rien ne doit pouvoir barrer nos chemins »

R : Oui, le futur est dans nos mains

S : Donc, ça, c’est le jeune Rocca qui dit ça. Et puis, il y a le Rocca, actuel, qui dit « tout revient et rien ne bouge ».

R : Oui, parce qu’on s’aperçoit que rien ne bouge. Essayons de voir d’une manière un peu imagée. Comment dire ? Imagine que tu as une dynastie et que tu crées un empire. Tout empire est cyclique. C’est un moment donné fulgurant, croissant. Après, il y a sa décadence. Et après, boum, l’oubli. Et arrive un autre empire qui reconstruit quelque chose sur les cimetières ou les ruines de cet empire. Autre chose.

S : Et qui avait tous la prétention d’éternité qu’on a en ce moment.

R : Et on revient à tout ce qu’on est parce qu’on ne peut pas être plus que le temps. On ne peut pas être plus que le temps à la fin. À la fin, on veut de l’argent, on veut tout ça, mais le temps, il est… Le monde, il continuera à être monde. Nous, notre civilisation partira et le monde continuera à être monde jusqu’à ce que, cycliquement parlant, dans l’infini, ce que vaut peut-être des milliards d’années, dans l’infini, ce n’est pas beaucoup. Dans l’infini, des milliards d’années, ça représente très peu. Nous, on vit 50, 60, 80, allez, 90 ans à tout casser. Pour un homme, c’est une éternité. C’est notre éternité. Mais c’est rien par rapport à l’infini. Donc, c’est pour ça que je dis rien. On n’est rien. Tout revient. Les modes… Nous, on n’est rien. On est juste des gens avec un égo qui est surdimensionné et on croit que ce qu’on est en train de développer par notre égo, c’est la galaxie. Alors que non. On essaie de bâtir des grands empires. On veut être empereur plus que l’empereur. C’est rien. Regarde à la fin, il s’en va, il meurt et les nouvelles générations de 2024 ne savent pas qui c’est. Ils voient un monument, ils ne savent pas qui c’est. Le Panthéon, ils ne savent pas ce que c’est.

S : C’est affaire d’orgueil, tout ça

R : Oui, et c’est pour ça que je dis tout revient et rien ne bouge. Rien ne bouge, ce qui fait qu’on revient. Et, dans le côté musical par exemple, on revient au boom bap

S : Oui, tu dis aussi dans ce morceau, « c’est le comeback des samples en mode 90’s ». Ça manque dans le paysage rap d’aujourd’hui. Et je voulais savoir aussi ce que tu penses de la vague de playback, toi qui est issu de l’école du kick, qui arrive dans le rap.

R : Le sample ne mourra jamais. Quand t’écoutes les projets de gens comme Kanye West, qui sont les artistes les plus in, qui peuvent bouleverser l’économie musicale en un seul track ou un album ou avec un seul mot ou avec une seule phrase ou une seule apparition, tu t’aperçois que c’est le boom bap. J’aime pas ces termes-là, boom bap, drill, trap. Pour moi, c’est la même chose. C’est du hip-hop, c’est du rap. Tu comprends ?

S : Ouais, mais c’est pas tout à fait la même chose musicalement

R : Ouais, musicalement c’est pas la même chose. Mais je veux dire, on revient… Ça, c’est comme les coupes classiques, ou tu vas toujours venir à ta paire de Air Force One, à la Converse basique, tu vas revenir à la Stan Smith. Tu vas revenir au smoking quand tu veux t’habiller bien. Tu vas revenir au béret. Il peut y avoir des chapeaux de tous les sens, mais on va revenir toujours au classique. La base. Ce qui définit le plus…tout ! D’où vient tout ? Ça vient toujours de là. Donc, si le rap a commencé comme ça, il revient. Regarde, là, je vois que les jeunes, là, ils s’habillent comme nous dans les années de l’époque. Ils reviennent avec le durag. Ils remettent des baggies. Nous, les mecs de baggies, on a arrêté de mettre des baggies, et les jeunes en remettent maintenant. Tout revient et rien ne bouge. Ça revient toujours, en vérité. Quand c’est bon, c’est bon. Les samples, ça existe toujours. Ça existera toujours et on va revenir toujours à ce qu’on appelle le boom bap. Mais pour moi, ça ne veut rien dire, boom bap. Là, j’utilise ces termes-là pour être compris par rapport à ce que je veux faire comprendre. Mais en vérité, ce que je veux dire, c’est qu’on revient toujours à ce qui est classique. Regarde, là, je suis habillé classique

S : Et la vague de playback ?

R : Et la vague de playback ? Bah c’est des bicraveurs. Je comprends un mec qui va jouer dans une discothèque avec des gogos danseuses qui bougent leur cul partout et il arrive à 3 h du matin, fonce-dé après un concert ou après une séance de studio et un gros sponsor va lui racker une thune pour aller jouer dans un club et que dans le club, le DJ du club, il n’a pas ta musique. Et donc, il met la version playback et toi, tu fais juste une presta. Ça, je le comprends, parce que c’est la situation. Mais un concert et qu’un artiste joue playback, non

S : Parce que c’est aussi sur scène, c’est sur le terrain qu’on voit…

R : Et surtout dans le rap ! Le rap, déjà, tu viens avec un DJ qui joue déjà une piste. T’es pas avec un live band. Rares sont les MC qui arrivent avec des live bands. Tu joues déjà avec une piste playback. La piste, elle est déjà mixée, masterisée. La moindre des choses, c’est que le MC rappe son truc. Non, c’est une arnaque. C’est des feignants

S : Alors dans ce morceau, il y a aussi « Moi, je viens de l’école où ça rappait vénère ». « La guerre du verbe où chaque vers des métaphores est clair. »

R : « Aujourd’hui, ils appellent ça punchline. Parfois, si dénué de sens comme un tir en pleine campagne. »

S : Est-ce que ça manque de rap conscient aujourd’hui ?

R : Le rap, c’est toujours conscient. Dès que tu ouvres ta bouche, c’est pour être conscient. J’existe donc je suis, je suis conscient. C’est obligatoire. Quand un gars n’a rien à dire, il ferme sa bouche et il écoute les autres parler. Il s’assoit et il écoute les autres parler. Quand toi, tu vas commencer à rentrer dans une conversation, c’est parce que tu as quelque chose à dire. Donc si tu écris du rap, tu prends ton temps à écrire, c’est que tu vas dire quelque chose. Donc pour moi, le rap conscient, ça ne veut rien dire

S : C’est intéressant ça

R : Ça ne veut rien dire le rap conscient

S : Donc, il faudrait peut-être le requalifier en rap engagé ?

R : Non, parce que tu peux ne pas être engagé. Tu peux être conscient sans être engagé. Tu es conscient de ne pas être engagé. Chacun fait ce qu’il veut. On se bat déjà contre le pouvoir destructeur du temps qui est cruellement cruel. Pour faire une redondance de son, c’est cruellement cruel. Le temps n’épargne rien. Rien. Il n’épargne rien. Donc si toi, tu vas laisser quelque chose où on va se rappeler de toi et qui va avoir ton nom, il faut que ça soit comme une épitaphe, une rime qui en jette. Tu vois ce que je veux dire ? Il faut que ça en jette. Il faut que les mecs dans les années 3000, quand on ne sera plus rien du tout, mais plus rien du tout, et que quelqu’un tombe sur un de tes ouvrages, il puisse se dire «tiens, c’est vraiment bien ce qu’il disait ».

S : Ça permet de relativiser le présent, de se projeter comme ça dans l’immensité du temps ?

R : Moi, en tout cas, je fais ça depuis le début

S : Ça te permet d’avancer chaque jour avec humilité peut-être

R : Oui, ça me permet de comprendre que ma vie est très restreinte. Je ne peux pas faire beaucoup de choses

S : Et ça t’encourage à la vivre à fond ?

R : Ça m’encourage à la vivre bien et surtout quand j’ai la possibilité de laisser quelque chose, comme un disque, comme une rime, une punchline, un interview, d’essayer de cristalliser un bon moment.

S : Tu dis aussi dans le morceau Mon idéal qu’aujourd’hui, tout le monde peut devenir célèbre vu que la médiocrité se célèbre.

R : Ça, c’est une rime riche (rires)

S : C’est une référence à la téléréalité ou à certains aspects des réseaux sociaux aussi. Est-ce que la futilité, c’est un mécanisme qui est enclenché là maintenant et qui est sans retour ou alors que tu penses que ça peut s’effriter ? Est-ce qu’on peut espérer une espèce de retour à l’authenticité ?

R : Moi, je vais te dire un truc. Je pense que le 80% de la population dans le monde, ils vivent à rembourser leurs dettes. Ils vivent au jour le jour. Ils ne sont pas contents de leur mariage. Ils ne sont pas contents de leur vie. Ils sont toujours en train d’espérer quelque chose. Ils sont dans une sorte de…faux enrichissement matériel. Et donc, ils oublient l’essentiel des choses. Tu vois ? Les valeurs, la tranquillité, l’harmonie, l’équilibre. « Non, je dois payer cette dette. J’ai ça. Putain, la banque, elle m’appelle. Donc, je n’ai pas le temps. Je termine le travail. Il faut que j’arrive là. » Le moment de temps que le mec a pour réfléchir, c’est pour des futilités, parce que le système lui a mis tellement de problèmes à résoudre tous les jours dans son quotidien que quand il se prend un break, en général, la grande majorité des gens, c’est pour voir une futilité. Tu vois ce que je veux dire ? Donc, à partir de là…

S : Est-ce que cette futilité a une obligation de médiocrité, que t’évoques ?

R : Oui, mais oui, parce qu’il n’y a que la médiocrité qui peut rentrer dans cette futilité parce que dès que tu rentres quelque chose qui a un impact, une résonance dans ton esprit, ça va changer la donne

S : Toi, tu la définis comment, cette médiocrité ? Tu l’illustrerais comment ?

R : Quand tu laisses couler les choses. « Ah, c’est bon. Laisse comme ça. Oh ben, on ne peut rien y faire. Oh ben, c’est comme ça. »

S : C’est là qu’on est médiocre

R : C’est là que t’es médiocre. En tout cas, c’est là que tu commences à tomber dans la médiocrité. « Mais ça ne fait rien. Laisse comme ça. Oh, ils vont pas s’en apercevoir. Oh, ne t’inquiète pas. » Là, tu commences à rentrer dans la médiocrité. Et après, la médiocrité, elle a un niveau de bassesse infini

S : Je parlais de la référence aux réseaux sociaux, qui peuvent aussi amener du bon, notamment dans le rapprochement éventuellement avec le public. Est-ce que c’est ton cas ? Est-ce que les réseaux sociaux ont changé quelque chose dans ton rapport au public ou alors absolument pas ?

R : Je ne m’en rends pas compte

S : Est-ce qu’il y a une proximité ? Est-ce que t’y es déjà ? Est-ce que t’es présent ?

R : Je vais te raconter un truc. Moi, j’ai vécu la relation avec le public parce que je suis un phénomène télé disons, en France, et en Amérique latine. Quand on est arrivé, il n’y avait pas d’internet, il n’y avait pas tout ça. C’était le phénomène télé. Quand j’étais dans l’Underground, tout se passait bien. Quand je sonnais à la radio, tout se passait bien. Le jour où je suis passé à la télévision et je me suis trouvé dans Hit Machine et dans des programmes complètement ouf de grand public, je ne pouvais plus marcher dans la rue tranquille. Je l’ai vécu vraiment très jeune. Je l’ai vécu à 21 ans, 20 ans, très jeune. Je ne pouvais plus marcher dans la rue, je ne pouvais plus prendre mon métro, je ne pouvais plus manger mon grec, je ne pouvais plus squatter, rien. Je devais être en scooter, en moto, caché. C’était relou. Je ne pouvais plus être tranquille et j’ai vécu ça très mal.

S : Comme beaucoup de monde, j’ai l’impression

R : Oui, j’ai vécu ça très mal. Je n’étais pas habitué à ça, je n’étais pas préparé à ça. Aujourd’hui, je pense que les réseaux sociaux te préparent à ça parce que tout le monde peut devenir célèbre. Il suffit que tu pètes un peu plus que l’autre et si tu arrives à faire un pet d’une minute, ça va être viral. Le gars, il pète pendant une minute. C’est le péteur fou d’une minute. Ça y est, t’es viral, t’es une star. Tout à coup, il y a les sponsors qui arrivent. Je ne sais pas, y a Yoplait qui va te sponsoriser, un produit laitier qui va te sponsoriser parce que t’es le gars qui pète le plus. Donc, c’est ça l’absurdité des réseaux sociaux d’aujourd’hui. C’est que n’importe qui peut devenir célèbre, vraiment. C’est être au bon moment, être reposté au bon moment, que l’algorithme le reconnaisse au bon moment. Et d’un coup, il y a des gens qui peuvent avoir de 3 000 views à 3 millions de views en deux jours

S : C’est aussi l’un des effets pervers de la société des moutons.

R : Oui, on s’arrête plus à des futilités, bien sûr. Mais le monde est futile. Si le monde ne restait pas futile, on ne serait pas avec ce style de président qu’on a dans beaucoup de pays parce que les gens auraient conscience, et un sentiment politique beaucoup plus aigu et plus critique.

S : On te connaît en France essentiellement pour tes albums rap, solo ou en groupe. Moins de gens savent que tu fais plein d’autres choses. Musique de film ou alors la carrière avec ton groupe Tres Coronas en Amérique du Sud notamment. Artistiquement, Rocca, c’est qui et c’est quoi ? Est-ce que tu peux présenter l’ensemble ? Je ne me trompe pas quand je parle de musique de film ?

R : Oui, oui, oui

S : Peu de gens le savent

R : Je pense qu’il faut me mettre…Je vis de l’art. Donc, si je vis de l’art, je suis un artiste. À partir de là, j’aime beaucoup de choses et j’ai eu la possibilité de pouvoir travailler et d’avoir mes récompenses dans différents univers artistiques par exemple

S : On peut faire le moment où tu as le droit de mettre un peu d’humilité de côté et te brosser dans le sens du poil pour vraiment te définir ?

R : Ok, disons que j’ai eu la chance d’avoir côtoyé le monde du cinéma. À un moment très précis, quand je vivais à New York, j’ai eu la possibilité de travailler pour la musique d’un premier film qui s’appelait « La vida loca » du défunt Christian Poveda. J’ai réalisé dans la musique du film et ça a très bien marché. Ça a gagné des prix, des concours. Et donc, à partir de là, on a commencé à m’appeler pour faire des musiques de films. J’ai travaillé pour des films à Hollywood, notamment des films de David Ayer comme « End of watch », « Sabotage » et d’autres films comme ça. Et à partir de là, il y a eu une réalisatrice mexicaine qui s’appelle Iria Gómez Concheiro qui m’a donné la chance de réaliser toute la musique de son film qui s’appelle « Asalto al cine », un film mexicain qui a gagné des prix. Et donc, j’ai réalisé toute la musique de ce film-là, qui a eu des nominations et ça m’a beaucoup aidé. À partir de là, j’ai travaillé sur son deuxième film avec d’autres compositeurs. On était trois ou quatre autres compositeurs, donc chacun a porté selon les ambiances que la réalisatrice voulait. Et, ça m’a ouvert des voies pour travailler sur un film qui s’appelle « Somos Calentura » du réalisateur colombien Jorge Navas et il m’a donné la possibilité vraiment dans les mains entières de prendre tout son film et de faire la musique du film. Je me suis enfermé en studio, j’ai fait la musique de son film et j’ai eu, en 2019…

S : Ça veut dire quoi « j’ai fait la musique » ? Tu es musicien, tu es compositeur, tu t’entoures de musiciens, ça veut dire quoi ?

R : Je suis compositeur, c’est-à-dire on m’envoie le film, on m’envoie des séquences de film, on dit on a besoin de cette musique-là, de cette musique-là, de cette musique-là, de cette musique-là… Et on veut que toute l’ambiance du film, comme quand tu vois un film de Sergio Leone ou un film de Stanley Kubrick, il y a une ambiance, une atmosphère, donc on me dit « Rocca, il faut que ce film-là, ça sente le bois, la rouille, la jungle, mais le côté urbain, la société des ports… »

S : Et à partir de là, tu composes

R : Alors je commence à rentrer dans cet univers de cette région de la Colombie qui est Buenaventura, qui est une région, un western, un western total. Donc je rentre dans cette ambiance-là, je commence à étudier les sonorités, les instruments autochtones, locaux et je commence à les mettre avec d’autres styles d’informations plus urbaines, plus de maintenant et je commence à me construire d’abord une banque de son incroyable en studio avec différents musiciens traditionnels et des musiciens de studio. Et quand je commence à faire ça, je commence à composer.

S : Tu tâtais des instruments déjà à l’époque ?

R : Je viens du conservatoire

S : Donc t’as une formation musicale.

R : Oui, je viens d’une famille traditionnellement de musiciens. Et donc moi, depuis petit, j’ai suivi la tradition, c’est-à-dire j’ai étudié le violon, j’ai étudié le piano, j’ai étudié la percussion, j’ai étudié les harmonies, j’ai étudié le chant, j’ai étudié beaucoup de choses. Donc ça m’a donné une grande palette pour pouvoir travailler et avoir une dextérité, même si je ne suis pas un gars qui écrit des partitions incroyables, mais j’ai toutes mes notions. Donc je peux très bien diriger des musiciens, des orchestres et je fais souvent ça. Alors je fais des arrangements pour parfois des orchestres même de salsa, je fais des arrangements parfois pour des orchestres de musiques qui ne sont pas du rap, de rock, ça m’est déjà arrivé aussi, de reggae, je fais beaucoup d’arrangements.

S : Et puis, t’étais assez complet dans ta double culture finalement parce que tu fais des choses dans les deux cultures. T’es pas juste d’origine colombienne ou juste franco-colombien. Il y a vraiment le fait de vivre ces deux cultures

R : Oui, c’est ce qui fait ma richesse. Je n’aurais jamais pu composer ça ou faire ça ou faire ci si je n’étais pas colombien et si je n’avais pas grandi à Paris

S : T’as évoqué tout à l’heure New York, où t’as vécu une dizaine d’années. Donc, t’es pas juste franco-colombien. Il y a aussi le passage New Yorkais. Qu’est-ce qui différencie selon toi structurellement et même sur le plan du business le rap, entre le latino, le ricain, le français ? C’est quoi les différences ?

R : C’est la culture aussi. C’est des manières différentes de consommer parfois la culture. C’est différent. Je dirais qu’aux États-Unis, c’est la source de l’entertainment dans toute sa splendeur et dans toute sa décadence. C’est tout. En France, c’est un pomme C-pomme V à la française de ce qui peut se passer dans les grandes industries. Et la Colombie…

S : Mais avec la même logique de business qu’aux États-Unis ?

R : Oui, c’est un pomme C-pomme V, à la française. Et je dirais en Amérique latine, c’est la révolution. C’est la révolution. C’est les informations qui reviennent plus tard mais qui évoluent d’une manière beaucoup plus rapide. C’est la révolution

S : Est-ce qu’il y a un de tes morceaux qui est à la croisée des trois chemins ?

R : L’album. Je pense que l’album CIMARRON réussit à faire ça. Je n’arrive pas à centraliser tout dans un seul titre. Je pense que c’est un concept. Parce qu’un album, c’est comme un film. C’est des chapitres. Et on passe d’un truc clair à un truc foncé. C’est une palette de couleurs. C’est cette même palette qui a cette même atmosphère qui donne le noyau dur de l’album. Le noyau dur de l’album, il s’élabore de là-dessus. Je considère que l’album CIMARRON , il y a ça. Tu sens le côté de New York que j’ai vécu, grâce aussi aux influences de Duke qui était très new-yorkais. Et tu sens que je l’ai vécu. Tu sens que ce n’est pas simplement un gars qui a fait pomme C-pomme V. J’étais vraiment là-bas. J’ai commencé ma carrière en espagnol là-bas dans les rues de New York à re-rapper en freestyle comme si j’avais 14 ans et que je me prenais tout depuis le début. J’ai recommencé de zéro. Avec l’expérience, mon background, mais j’ai commencé de zéro et tu le sens dans un morceau comme Cimarron par exemple ou Pressentiment qui sont vraiment du gros boombap, soul musique new-yorkaise. Y a pas photo.

S : On va se faire un petit moment « Colombie ». On va commencer par « El Original » ou « El Chief ». Ça vient d’où et de qui ?

R : Il y a plusieurs histoires qui viennent autour de ça. Avec le temps, je ne sais plus laquelle est la première.

S : Prends-en une au hasard. Fais-nous rêver.

R : En France, c’est arrivé parce qu’on m’appelait Chief. Chief Rocca à cause de la chanson Come on Chief Rocka, come on Chief Rocka de Lord of the Underground. On m’a surnommé Chief Roca parce que Rocca, c’est mon nom de famille et donc Chief Rocca. Et quand j’ai sorti le morceau Sarbacane, il y a eu plein de Rocca partout dans Paris. Plein de gens qui avaient essayé d’imiter mon grain de voix, mon style de flow parce qu’ils avaient parfois les mêmes influences que moi. Mais les gens, ils ont dit c’est la copie. Et quand j’ai sorti l’album en 97, mais l’album était conçu en 96 Entre deux mondes, on me dit « L’Original » parce que les gens me disaient « Mais ça c’est Rocca, mais c’est l’Original ». C’est-à-dire qu’ils disaient c’est le style original, c’est lui qui a fait ce style-là dans Paris en gros. Et donc c’est Rocca, l’Original, ok ? Quand cet album-là arrive en Colombie, parce qu’il arrive en Colombie cet album-là, il y avait MCM en Amérique Latine, et MCM était reçue par plusieurs pays d’Amérique Latine, dont la Colombie. J’arrive en Colombie et moi je n’étais pas du tout au courant que mon morceau était connu parce que j’avais mis la figure pré-colombienne et que je dis « America Latina, Africa, Represento, Colombia, Colombia ». Alors les Colombiens sont devenus fous en écoutant ça. Et donc ils cherchent, à l’époque il n’y avait pas Internet, ils se renseignent, ils apprennent que « ouais, il y a un Colombien qui s’appelle Rocca »n. Quand j’arrive en Colombie, on m’appelle « El Original ». Ce n’est pas moi qui arrive avec les surnoms, quand tu te le donnes, ça ne marche pas, c’est les gens qui doivent te donner le surnom. Ça c’est un peu comme l’empereur qui n’est pas empereur et qui veut se nommer empereur. Il faut jamais lui donner le titre d’empereur. Regarde, Napoléon il s’est donné son titre d’empereur lui-même, ça n’a pas marché, il s’est retrouvé à Saint-Hélène. Donc, il ne faut jamais se donner un surnom, le surnom c’est le peuple qui te le donne. Et j’espère que c’est un bon surnom parce que si on t’appelle « tête de con », c’est fini pour toi. C’est ce surnom là, « tête de con » (rires). Tu vois, le surnom qu’on m’a donné en Colombie c’est « el Original ». Quand j’ai eu l’occasion de sortir le morceau de Salsa, cette fusion de rap et Salsa dans l’album Elevation, je l’ai appelé El Original, pas « L’Original » mais « El Original ». Et à partir de là, c’est resté, les gens m’ont toujours appelé « El Original », je n’y peux rien, c’est comme ça.

S : Alors, tu vis à Bogotá, et, vu d’ici, la Colombie ça peut parfois paraître comme dans Narcos, la série que tu connais. Et donc, avec tout ce que ça véhicule de clichés, comme les trafiquants, les paramilitaires, la guérilla, etc. Est-ce que tu pourrais nous filer quelques vérités sur Bogotá ?

R : Bogotá, c’est la capitale, on est pratiquement presque 11 millions d’habitants, moi je dirais 12 millions, en comptant tous les faubourgs qui entourent, c’est une tentacule, c’est une pieuvre, c’est une ville complètement folle, complètement chaotique mais en même temps magnifique et en même temps, il faut la vivre, il faut la comprendre, désordonnée comme son climat, comme son microclimat. Donc, ça c’est Bogotá mais la Colombie c’est deux fois la France, on a l’écosystème le plus riche dans l’histoire de tous les pays parce qu’on a les neiges éternelles, la cordillère des Andes, des déserts, les deux mers, le Pacifique, la Caraïbe, l’Amazonie, une diversité de fruits que personne n’a, une diversité d’animaux que personne n’a, plus de 35 langages indigènes qui se parlent encore et qui ont plus de 100, 300, je sais pas combien de milliers d’années qui se parlaient avant la colonie, avant tout ça, donc on a plusieurs dieux, on a plusieurs cultures et c’est un pays complètement incroyable par rapport à sa richesse ethnique, culturelle, religieuse, spirituelle, géographique.

S : Et les clichés par rapport à la violence alors ?

R : C’est pas que c’est des clichés, c’est que la violence…là quand je me promène à Paris, ce qui se consomme le plus, moins maintenant parce que maintenant c’est les drogues synthétiques, mais ce qui se consomme le plus c’est la cocaïne ici. Et elle vient d’où cette cocaïne ? Elle vient malheureusement des pays qui sont obligés de faire ça parce que les systèmes économiques ne laissent pas développer une économie saine de plein de richesses qu’a la Colombie, parce qu’ils vendent mal le café, parce qu’il y a des prix qui sont déjà établis par les grandes banques et les grandes…

S : Mais tout ça engendre aussi…

R : Tout ça engendre ça en vérité. Si un kilo de café coûterait plus qu’un kilo de cocaïne, crois-moi que personne ne cultiverait la cocaïne.

S : Oui, bien sûr

R : C’est tout. C’est ce que je dis, tu vois, je dis « 350 kilos de feuilles de coca pour un kilo de cocaïne. C’est l’offre et la demande aux bleds, les gars n’ont plus le temps, trop de sang versé pour terminer dans le zen. Insultant. » Tu comprends ce que je veux dire ? C’est parce que c’est l’offre et la demande, on ne peut rien y faire. Tant qu’il y a de l’offre, les gens qui sont en train de se manger un câble et qui ont faim, ils vont dire « Bah écoute, moi je suis en train de vendre du café, je suis en train de vendre des avocats, je suis en train de vendre des mangues, je suis en train de vendre du café, plein de trucs mais ils ne m’achètent pas au prix qu’il faut donc je suis en train de crever de faim et ils me demandent de cultiver ça.» Le problème de la Colombie c’est un problème de : vous. C’est pas un problème des Colombiens. Le problème de la Colombie c’est un problème des pays riches qui ne savent pas quoi foutre de leur zen et de leur argent. C’est tout. C’est vrai. C’est ça le vrai problème de la Colombie, c’est vous le problème de la Colombie, c’est pas nous

S : Mais ça engendre le tout

R : Oui mais le problème c’est vous, c’est votre manière désastreuse de consommer toutes les choses et de vouloir plus et voilà, c’est vous le problème. Malheureusement les pauvres paysans colombiens sont restreints à faire ça et puis après il y a des gros cartels qui se coupent de distiller tout ça à la faveur des plus riches et des plus malins et des plus sanguinaires. Mais je pense qu’un mafieux n’est pas plus sanguinaire qu’un grand banquier du FMI, de la banque mondiale, des banques mondiales du monde. C’est pas plus sanguinaire, c’est la même chose mais c’est un produit différent

S : T’es bien, à Bogotá ?

R : Oui moi je suis bien à Bogotá, je suis bien en Colombie, je suis bien à Paris, je suis bien à New York, je suis bien dans les endroits où je suis.

S : Mais tu as quand même choisi Bogotá

R : Oui j’aime bien vivre en Colombie, j’aime bien vivre en Colombie. Il y a ma famille, il y a une liberté que j’aime bien, il y a plein de choses qui me dérangent aussi, comme il y a plein de choses qui me dérangent ici aussi, mais je trouve un équilibre et je pense que ces dernières années ma musique s’est beaucoup enrichie en Colombie et ça me maintient frais, regarde je suis frais ! ça me maintient frais, je vis plus près des étoiles.

S : Tu parlais du temps tout à l’heure qui avait une emprise sur tout mais j’ai l’impression qu’il n’y a pas d’emprise sur toi le temps.

R : Si là il prend, il va prendre, ça prendra tôt ou tard mais comme je vis en équilibre, j’ai créé mon équilibre, j’ai développé mon équilibre. Je pense que l’homme s’il veut bien vivre, il faut qu’il trouve son équilibre, son équilibre avec sa femme, son équilibre avec sa famille, son équilibre avec son métier, son équilibre avec sa santé et son équilibre avec son temps. Et en Colombie j’arrive à trouver cet équilibre

S : Avec la foi aussi ? T’es croyant ?

R : Oui je suis croyant bien sûr

S : Parce que t’as dit que « les temps de Dieu sont parfaits ». Est-ce que tes croyances sont encore teintées de reste de l’époque précoloniale, c’est-à-dire de la culture précolombienne ? Tu parlais tout à l’heure des dialectes qui existent encore, de la culture.

R : Je n’aime pas trop parler de ça parce que les gens ne comprennent pas et je n’ai pas envie de parler de ces trucs religieux mais ma religion a plus de 50 000 ans. Ce n’est pas vos religions modernes

S : C’est ce qui m’intéresse justement. C’est encore très emprunt de la culture

R : Ma religion oui

S : Qu’est-ce qui reste en Colombie de la culture précolombienne, en dehors des dialectes dont tu parlais ?

R : Ça fait partie de ce que je développe dans l’album Cimarron justement. C’est qu’à force d’adopter des religions qui viennent du Vatican, on a oublié beaucoup de grandes valeurs et de richesses culturelles qu’il y a en Colombie, ancestrales. Et moi j’aime les trucs ancestraux. J’aime les trucs ancestraux parce que c’est la vraie racine. C’est la vraie racine. Si tu as un niveau intellectuel et une maturité suffisante pour comprendre et interpréter ces religions-là, tu comprends plus l’aspect du temps et du temps qu’on t’accorde pour vivre dans cet univers. Il faut toujours croire en quelque chose pour pouvoir développer quelque chose. C’est compliqué sinon. Je comprends les athées, je comprends tout ça, mais j’aime bien avoir un aspect religieux. Ça maintient un équilibre. En tout cas, moi qui vis dans un monde où il y a toutes sortes de vices, toutes sortes de complexités humaines autour de moi à échelle puissance 20, 30, 40, si je n’ai pas un équilibre avec quelque chose qui me relativise et qui me replace dans un univers ou dans un espace déterminé, on peut vite s’emmêler. Je l’ai vu. J’ai vu beaucoup d’amis, beaucoup de gens passer sur d’autres choses. Je ne dis pas qu’il faut être au pied de la religion, mais j’aime le côté spirituel que peut apporter cette fusion entre l’homme et l’univers. Ça contribue à ton équilibre.

S : Tu parlais tout à l’heure aussi d’évoquer la nature luxuriante qu’il peut y avoir en Colombie. Il y a un morceau de l’album que j’aime beaucoup. C’est Lamentations d’outre-mer. Je pense que ce morceau-là décrit bien cet aspect. Est-ce que tu as des préoccupations d’ordre écologique ? Est-ce que c’est un sujet qui te touche ?

R : Bien sûr que ça me touche. C’est la nature. On n’est rien d’autre, nous. On n’est rien d’autre qu’un produit de la nature développé qui a une conscience et une inconscience. On chasse plus que ce dont on a besoin. Bien sûr, je pense toujours à ça. Mais malheureusement, quand ça va être le déclin, on ne sera déjà plus là, nous. Donc, si on ne laisse pas des bonnes bases à nos enfants, à nos familles, à nos proches, les futures générations ou à ceux qui nous écoutent, on risque d’être plus dans la merde très tôt que plus tard.

S : Tu renvoies un mélange d’indignation et de paix. Il y a quelque chose de paradoxal dans ce que tu renvoies

R : Non, c’est parce que moi, j’habite dans un monde urbain, donc je suis très conscient de la méchanceté du monde. Je ne vis pas en autarcie dans une montagne en observant les étoiles. Je les observe, mais quand je mets les yeux vers le bas, je vois le chaos de la ville

S : Donc, tu as les yeux vers le ciel et les pieds sur terre

R : Oui, voilà. C’est la spiritualité, mais je suis là. Je suis là, je suis dans cette jungle urbaine. Toujours présent.

S : Merci beaucoup, Rocca

R : Merci à toi Scolti

Scolti @scolti_g 2023


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