GRINGE

ITW filmée par Félix Rogeaux, à l’Aéronef, Lille

DAN : Salut Gringe, comment ça va ?

GRINGE : Salut ça va bien et toi ? 

D : Tranquille dans un canapé, on est bien on est posé !

G : Bloqués ! Tu vois je t’avais dit que j’allais la placer !

D : Gringe, un plaisir de te recevoir chez SKUUURT. Tu es un rappeur, un comédien, un écrivain, tu es un artiste au sens propre du terme. Comment tu expliques cette capacité que tu as à exceller dans plusieurs disciplines ? 

G : Je sais pas si j’excelle frérot, en tous cas j’aime bien varier les terrains de jeu, j’aime bien penser que quand on se sent artiste, et je ne parle pas seulement pour moi, on est forcément un peu pluridisciplinaire, en tous cas c’est cool de s’essayer à différents médiums. Et moi j’ai la chance, grâce aux Casseurs à l’époque, d’avoir pu mettre un petit orteil dans le ciné, de continuer de pouvoir tourner de temps en temps et c’est un exercice que je kiffe. L’écriture « littéraire » c’est pareil, c’était une première graine plantée il y a quelques années avec mon frère quand on a co-écrit le bouquin ensemble, et je pense que je poursuivrai aussi, j’essaierai d’écrire un deuxième bouquin à un moment. Et la musique c’est mon premier amour tu vois ? Le rap c’est mon premier amour donc ça me quitte pas.

D : Au final, t’avais déjà une carrière de rappeur avant de commencer tes autres carrières mais t’étais pas non plus hyper installé, et j’ai l’impression que tu t’es installé au fur et à mesure dans plusieurs domaines. 

G : Non, moi je me sens pas installé ! Des fois on me parle de percer, de machin, de trucs… A part quand t’es vraiment tout en haut, tu peux dire que t’as ouvert les portes en grand. Moi je n’ai pas ce sentiment-là, j’ai plus le sentiment d’avoir un petit orteil dans chaque discipline. Mais en même temps je ne me considère pas rappeur, tu vois ce que je veux dire ? Je me considère juste artiste, avec le confort de pouvoir, quand je m’emmerde ou quand je m’ennuie, changer de média. Vraiment d’aller de la musique au cinéma je trouve que c’est un luxe de fou, mais j’ai pas d’ambition démesurée. Je ne courre pas après cette reconnaissance, cette image publique. Tant que je bosse et tant que ça me nourrit humainement et artistiquement, c’est le top !

D : Je vois, t’as grandi depuis l’époque…

G : J’ai vieilli même tu peux le dire !

D : Ça va la barbe est encore noire.

G : Je la teins !

D : T’as toujours eu un esprit rebelle, quand tu étais avec les Casseurs c’était très brut, là sur le dernier projet Hypersensible tu l’exprimes d’une manière plus constructives et plus calme, comment t’as évolué pour passer d’une critique de la société en mode Saint Valentin à Feelings

@kelu_abstract

G : Le temps. Je marche avec le temps et ça depuis toujours. Avant même les casseurs, avant même ce petit bout de carrière, c’est ma nature et c’est aussi comme ça que j’ai été éduqué. J’aime prendre le temps, j’ai besoin de me nourrir et ça peut durer des plombes. C’est pour ça qu’il y a cinq, six ans entre deux albums, que j’étais pas convaincu d’en refaire un deuxième, qu’à la base j’avais des amorces de textes que j’avais mis de côté pour un deuxième bouquin qui aurait aussi pu s’appeler Hypersensible.
J’ai fait la rencontre de Tigri qui est réalisateur de l’album, un jeune mec prodigieux qui, en plus d’être un beatmaker mortel, a aussi la casquette de directeur artistique, c’est lui qui m’a filé les directions. Ça m’a permis de changer de flows, de m’essayer techniquement à d’autres choses…
Mais pour revenir à ta question, j’ai acquis un peu plus de sagesse grâce au temps, grâce aux rencontres et grâce aux projets. 

D : T’as été pendant ce temps dans une quête de la lumière, t’en parles beaucoup dans le projet de ton process pour retrouver la lumière. Ton premier opus était beaucoup plus sombre… 

G : Merci parce que tu sais que pleins de gens me disent que ce projet est sombre et mélancolique… moi je le trouve plus lumineux et c’est plus une quête, un chemin de lumière. Effectivement par endroits dans l’album je traverse quelques abysses, sur des morceaux comme Au revoir BB, mais c’est des questions que je me pose. Et chemin faisant je tente d’y répondre, et à la fin de l’album tu as Une nuance au-dessus du noir qui est un morceau sur la dépression, mais qui dit que l’obscurité, une matière qu’on connaît tous une fois dans nos vies, est une matière magnifique pour aller chercher la lumière, et offrir un challenge, et changer ! Voilà, je trouve que cet album est plus lumineux, c’est peut-être même l’un des projets les plus lumineux que j’ai pu faire tout seul

D : Je trouve aussi, et justement j’ai vachement aimé, je trouve qu’on peut percevoir l’album comme sombre au premier abord, mais au final en passant par des périodes compliquées tu te rends compte que c’est pas si sombre que ça. En fait t’en parles comme quelque chose qui s’est passé, t’es plus dedans. 

@kelu_abstract

G : Je pense que pour parler d’un sujet intime ou intimiste comme il y en a dans l’albums, mon rapport à la famille, la parentalité vu par le prisme du père et non désirée, c’est quelque chose de dur. Mais j’ai besoin d’aller au fond des choses, et pour ça il faut déjà avoir digéré un minimum ce que tu as vécu. C’est pareil quand je vais sur des thèmes plus larges et universel comme dans Effet de Surplomb. Ce texte, j’aurais pas pu le pondre y a trois, quatre piges, il m’aura fallu grandir un peu pour poser ce regard-là sur le monde qui m’entoure. Par bribes aussi dans l’album, quand c’est un peu plus politisé, c’est le chemin que j’ai pu faire pendant quarante piges. Et sinon c’est des sujets aussi très personnels, je vais du micro au macro, je zoome et je dézoome, en essayant quand même de garder en tête que le but, la quête, c’est la lumière. Je pense apporter quelques éléments de réponse en fin d’album, et pour moi c’est l’amour. Qu’on se porte à soi, qu’on se porte les uns les autres, tout ça c’est déjà un premier pas vers « comment mieux vivre ». 

D : T’en parles dans l’album, dans cette quête de lumière t’es passé par le chemins des drogues. Est-ce que ça t’aides réellement à aller mieux, ou c’est juste un paradis artificiel ? 

G : Il y a eu pendant très longtemps ces paradis artificiels ou ce paradis artificiel, c’est plus un truc pour fixer le temps et plus trop subir, anesthésier les souffrances ou les problèmes… Non il y a une notion de plaisir là-dedans, sans en faire l’apologie, je ne suis pas dans les drogues non plus, je parle de bédave, pas de crack ou ce genre de bails. Mais j’ai pu être abusif, et il y a le bon et le mauvais. Il y a les deux versants des drogues douces. En tous cas pour mon usage, parfois ça m’a sauvé, bizarrement ça m’a tiré de situations où j’étais au fond, ça me permettait de focaliser mon attention davantage sur l’écriture d’un texte qui allait servir à exorciser mes démons, ça m’a servi pour cet album. Et parfois, ce que je ne fais plus, c’était un usage destiné plutôt à me bousiller, à m’anesthésier la tête et à faire en sorte que le temps passe plus vite. 

D : Tu parles beaucoup de ta famille dans l’album. Ton frère a écrit un morceau, on entend ta mère dans une interlude, quelle est la place de ta famille dans ta carrière ? Tes textes ont été crus à une époque, est-ce que ça a été problématique ? 

G : Oui, après j’ai reçu une éducation hyper souple, je suis enfant d’artistes, donc je pense que ce qui prévaut sur le message ou le propos c’est plutôt la démarche. Ma mère a toujours vu que je me suis donné les moyens de faire du rap, et d’essayer de faire de mes passions un métier, et je pense que c’est ce qui lui importait le plus. Mais la première fois qu’elle entend Saint Valentin elle grimace un chouya, et Les putes et moi sur le projet des Casseurs, là c’est la consécration, elle me dit « là je suis heureuse je vois que j’ai rien loupé dans ton éducation », et elle prend ça à la rigolade ! Pour redevenir un peu plus sérieux, Une nuance au-dessus du noir, elle introduit ce morceau-là par des pensées, Pensées positives, où je lui demande de me donner sa définition de la lumière, et c’est donc sa voix qu’on entend dans l’album en introduction d’un morceau qui parle de renaître de ses cendres, ce qu’on fait après une dépression, une espèce de mise à jour, de formatage qui s’apparente à une renaissance. Je m’étais dit qu’il fallait la matrice, la voix d’une maman, et j’ai demandé à la mienne. 

D : Ton frère n’a pas seulement écrit sur l’album. Tu l’as mentionné avant, tu a écris un livre pour parler de la schizophrénie dont il est atteint, à quel moment tu t’es dit « ça y est, on écrit un bouquin » ? 

G : On est venu me cherche pour ça, c’est deux maisons d’éditions qui sont venues à la recherche de profils un peu hybrides, qui ne soient pas forcément des auteurs issus du milieu littéraire, mais dont on aime bien la plume. Ils m’avaient entendu parler de mon frangin dans différentes interviews, et ils m’ont demandé si ça m’intéresserait d’écrire sur la schizophrénie de mon petit frère. J’ai sauté sur l’occasion, déjà parce que c’était une manière de tester une nouvelle forme d’écriture, et aussi de m’embarquer avec mon frère dans un projet pro et je trouvais ça mortel pour lui et pour nous deux de vivre cette expérience. Et puis il y avait l’aspect où je voyais où ils voulaient en venir. Je pense qu’ils attendaient de nous qu’on fasse pleurer un peu dans les chaumières, donc je leur dit oui en ménageant le mystère autour du processus d’écriture, mais je savais déjà que je voulais mélanger les voix et construire une espèce de labyrinthe narratif où on mélangerait nos voix avec mon frère et où on perdrait un peu le lecteur. C’est ça qui me faisait kiffer pour parler de schizophrénie, l’idée de mélanger nos voix, et Thibault était chaud à partir là-dessus. 

D : Et cette idée est totalement à l’image du sujet au final… 

G : Oui c’est un peu l’idée que je voulais que les gens s’en fassent ! Démerdez-vous ! Quand vous entendez ou que vous êtes face à plusieurs voix, démerdez-vous pour faire le tri, c’est ce qu’un schizophrène fait au quotidien. 

D : T’as percé en tant qu’acteur sur un canapé avec Bloqués en 2015, est-ce qu’il y a eu un changement de notoriété ? Comment tu l’as vécu ? 

G : En tous cas y a pas eu de changement de canapé ! J’ai toujours le même chez moi, toujours flingué à la mort, il y a toujours des cartons… Moi c’est mon confort, cette idée de mouvement, de liberté, j’ai grandi comme ça, une famille d’artiste c’est le foutoir. C’est toujours cette idée que je peux me barrer à tout moment, plier bagage et refaire ma vie différemment. Pour revenir à ta question, il y a eu un changement de notoriété, une hyper visibilité, la médiatisation, le fait de me retrouver sur le devant de la scène avec Orel, ça a été un changement de paradigme et de réalité. Mais ça fait dix piges, et quand on est artiste on a toujours envie d’avoir cette visibilité là. Quand on fait un projet on a envie qu’il soit découvert, écouté, lu par le plus de monde possible. Mais il y a quand même un truc où je suis en contradiction avec le milieu artistique dans lequel j’évolue, le milieu artistique parisien… J’en parle dans Fake ID en introduction de l’album, c’est une petite critique du milieu qui m’a fait aussi, donc c’est aussi une auto-critique. J’ai pu être le gars, l’artiste que je dépeins dans Fake ID, un peu vide de contenu, un peu snob, quand d’un coup la notoriété te propulse hors-sol, et c’est pas ce qui me convient. C’est pas ma démarche, c’est pas ma nature, c’est pas ma sensibilité. Du coup je me demande — c’est aussi une des interrogations de l’album — comment garder sa sensibilité et ses valeurs, sans se corrompre, dans un milieu compliqué, très artificiel, où les gens te disent vachement ce qu’ils font mais au final tu ne sais pas trop qui ils sont. Et puis le truc de sur-exister sur les réseaux, tout le temps, c’est vraiment pas moi ! Peut-être que c’est un truc de génération mais en tous cas, même si j’avais eu vingt piges aujourd’hui, ma sensibilité fait que je me serais démerdé pour exister dans ce milieu sans montrer ma gueule en permanence. Il y a des choses que je ne veux plus faire, des médias que je ne veux plus faire, parce que c’est remplir du vide par le vide. 

D : Et de ce fait, ce milieu que tu dépeins dans Fake ID, comment tu fais pour vivre avec ta sensibilité à toi versus tout ce milieu-là ? Tu te mets en autarcie ?  

G : Oui je suis quand même encore très solitaire et par exemple ma chérie a capté ça. J’ai vraiment des moments où j’ai besoin de déconnecter avec l’extérieur, pas seulement ce milieu-là mais avec l’extérieur en général, et des fois je tape des petites retraites spirituelles où je retourne chez moi, je reste deux semaines et je lis, je fais le vide, je me retrouve, je me réaligne…  C’est important !

D : Est-ce que t’as conscience d’avoir accompagné toute une génération avec les Casseurs ?

G : On me parle encore beaucoup de Bloqués par exemple, les albums Casseurs sont ce qu’ils sont, je pense que maintenant ils ont pris un petit coup de vieux et en même temps ça raconte une époque, révolue. À l’époque où on chante notre premier album, c’est une époque de nos vies révolue, l’adulescence, la débrouille, l’ennui, le fait de vivre en province, peu de projections, c’est compliqué ! Et puis le rap là-dedans, la musique, cette passion qui nous extrait de ça finalement. Mais pour revenir sur ta question, j’ai conscience d’avoir accompagné cette génération, et c’est marrant parce qu’en concert il y a vraiment des gens de mon âge qui se pointent, donc des gens de quarante piges… et en même temps y a des tout petits, alors t’as les enfants des gens de quarante ans qui sont là, il y a vraiment des petites familles, et il y a toujours un public très jeune, entre quinze et vingt piges. Et je me demande si c’est pas l’effet Orel, qui est tellement large et qui est rentré dans le foyers français même, partout. Il y a un petit côté Casseurs. On me parle de Bloqués, on me parle de Comment c’est loin aussi, on me parle souvent de Jonathan Cohen avec Serge le Mytho, donc oui je vois bien le legs des trucs qu’on a laissé. C’est hyper touchant et j’ai de la tendresse pour ça. 

D : Ta carrière musicale en solo a explosé sur le tard, est-ce que tu as des regrets sur la manière dont tu l’as gérée ? 

G : Non parce que je pense que même les projets sur lesquels j’ai un regard un peu plus mitigé ou… Genre Enfant Lune, mon premier album, pour moi c’est un album tiède. Mais en même temps c’est la passerelle vers la suite, et il a fallu que je le fasse, un peu avec les moyens du bord à l’époque, mon ingé et de temps en temps un regard extérieur, mais je l’ai vraiment fait en vase clos et c’est pour ça qu’il est ce qu’il est. Je le trouve hyper naïf, approximatif parfois dans la forme, linéaire sur les flows… J’étais au four et au moulin, j’ai appris à faire un album studio à ce moment-là un peu en solo, et c’est ce qui marque aussi une étape pour la suite ! Derrière je suis vachement plus libéré pour aller écrire un bouquin, le bouquin me permet de revenir avec davantage de précision dans l’écriture pour l’album Hypersensible, et fort de mon expérience sur Enfant Lune je sais m’entourer maintenant. Il n’y a pas que Tigri sur l’album, mais aussi une quinzaine de beatmakers, arrangeurs… C’est la somme de tout ça, et je commence vraiment à apprécier ce petit bout de carrière qui est le mien. Je ne sais pas comment ça se poursuivra, quelle forme ça prendra par la suite mais j’aime bien !

D : Dernière question, est-ce que tu penses qu’un jour tu seras une meilleure version non névrosée de toi-même ? 

@kelu_abstract

G : Non, je pense que nos névroses nous accompagnent tout du long, on vit avec, on peut vivre en paix avec, si tant est qu’on se connaisse bien, qu’on soit bien renseigné sur soi. Moi j’ai des voyants qui s’allument, c’est Las Vegas dans ma tête. Quand je sens que mes démons arrivent, reviennent au triple galop, j’ai des biais pour désamorcer ça, pour les feinter. Je pense qu’on vit avec nos névroses tout du long, mais ce n’est pas nécessairement un fardeau, il faut juste accueillir ça, bien se connaître, et ne pas répéter les schémas foireux. J’ai lu il n’y a pas si longtemps la définition de la folie : la folie c’est répéter les mêmes schémas en permanence en espérant un résultat différent à chaque fois. Y a des trucs ça yes, j’ai répété mille fois les mêmes conneries et j’ai plus besoin. 

D : La sagesse !

G : La sagesse. 

D : La boucle est bouclée. 

G : La boucle est bouclée !

D : Merci monsieur. 

G : Je t’en prie, merci à toi frérot. 

D : C’était un plaisir

G : Partagé !


En savoir plus sur Sans Esquives

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.

Un commentaire sur “GRINGE

Ajouter un commentaire

Laisser un commentaire

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑