DR YARO, « À TOUT MOMENT ÇA PEUT S’ARRÊTER »

credit virginiecherie

L’INTERVIEW VÉRITÉ DE DR YARO, PAR SCOLTI

Scolti : Salut DR YARO, bienvenue chez SKUUURT. T’es d’origine malgache et comorienne et t’as vécu un peu partout en France, t’as multiplié les déménagements. Quel a été l’impact de tous ces croisements sur ta musique ?

DR YARO : Dans mon histoire musicale, j’écoutais beaucoup de musique malgache à la maison, et de musique comorienne, avec mes parents, ma grande sœur etc. Et tous les déménagements m’ont amené la culture de l’ouverture. Parce qu’au début, j’étais dans le 94, là où ça rappait beaucoup. Je suis parti vers Poitiers, là où il y avait un autre style de rap. Il y avait des fois des mélodies, et je pouvais me permettre plus de choses. Donc on va dire que ça m’a ouvert. C’est que du bon

Cette question m’est venue en écoutant l’intro de C’EST BON? Vol. 1, dans laquelle j’ai l’impression que tu veux proposer une palette de plusieurs choses que tu sais faire, et tes influences. C’est le cas ?

05 dr yaro credit virginiecherie
c Virginie Chérie

Oui, c’est exactement ça. Quand on écoute l’intro du projet, on comprend directement que :  OK, lui, on l’a connu peut-être sur Minimum Ça, sur des afros un peu commerciaux, on va dire, mais il y a aussi cette touche-là de RnB, que j’aime beaucoup. Il y a du rap aussi, parce que les gens ne savent pas que je rappe à la base. J’ai commencé en rappant. Et on retrouve quand même de l’afro parce que c’est la base de ce que je préfère en vérité

Tu le disais, t’as commencé par le rap. Comment la bascule s’est faite vers le chant ?

Ça s’est fait naturellement parce qu’en vérité, j’ai commencé à écouter de la musique en écoutant des gens comme Soprano ou Section D’assaut, ou même Stromae, et dans tout ce que je te dis on retrouve beaucoup le mélange de rap et de mélodie. Et en vérité, je pense que naturellement, j’aimais rapper, mais je voulais proposer des mélos, ce que j’ai fait petit à petit. Donc au début, juste je rappais, les refrains étaient chantés. Et après, au bout de 4-5 ans, j’ai commencé à faire que des sons 100% chantés. Et maintenant, je rappe très rarement. Mais ça me fait toujours plaisir de rapper

Et est-ce que passer au chant, ça a impliqué pour toi de renoncer aux revendications que tu pouvais avoir dans tes raps ?

Pas renoncer, mais ça prend une autre forme. Mais on va pas se mentir, c’est vrai que quand il faut revendiquer, le meilleur moyen c’est le rap. Donc dans l’Afro, ça va être plus du côté des émotions

Mais tu t’es dit que tu partais aussi sur quelque chose de plus léger en termes de propos

Ouais, après, c’est pas un truc réfléchi aussi

Ça s’est fait naturellement

Ouais, c’est pas calculé. Mais je sais qu’en fait, il y a plusieurs choix. Soit on décide de revendiquer, soit on décide vraiment de, comme je le disais, partager des émotions aux gens, qui peuvent être tout aussi puissantes. Quelqu’un va écouter ton son, et ça va lui rappeler quand il était avec son ex, quand il pleurait. Ou peut-être que ça va lui rappeler des bons moments. Tu vois ce que je veux dire ? Donc c’est un autre délire, mais c’est tout aussi puissant.

02 dr yaro credit virginiecherie
c Virginie Chérie

T’as 26 ans, et t’es dans la musique en tant que pro depuis quelques années déjà, en ayant commencé la musique à 9 ans. T’as le souvenir d’avoir eu des ambitions dès le départ ou tu le faisais juste parce que c’était plus fort que toi, sans calcul ?

Sans calcul. À 9 ans, je pense qu’on ne pense pas vraiment à ça. Moi, j’aimais juste écrire des textes. Je m’enfermais. Dans mon cagibi j’avais fait un petit studio. J’ai pris le micro d’un jeu de Xbox que j’avais, Band Hero, et Audacity. Et vas-y, je m’enregistrais. En fait, c’était mon truc. Dès que je rentrais de l’école, je ne voulais faire que ça. Et c’est devenu sérieux, on va dire, à partir de…très vite. Dès le collège, je pense que je voulais déjà percer dans le milieu. Donc, on va dire deux ans après.

Il y avait un côté obsessionnel, un côté où tu pensais qu’à ça ?

Non. Non, parce qu’il y a l’insouciance. On est jeune, en vérité on s’amuse, à l’école, machin, et puis je me dis, vas-y, je mets mes vidéos, à l’époque, sur YouTube, je faisais des MySpace, des trucs, je demandais à tout le monde de partager, et tout se faisait comme ça, tout doucement

T’avais déjà des acouphènes, enfant, ou c’est arrivé plus tard ?

J’en avais, ouais. J’en avais, mais je ne sais plus à quel moment. Je ne me suis jamais demandé

C’est pas un truc qui t’a fait peur, en te disant que ça pouvait te poser des problèmes dans la musique ?

Non, parce que je pense qu’il y a des gens qui en souffrent plus. Moi, je sais que c’est vraiment au moment où il y a un silence total que je vais l’entendre. Et en vérité, même quand je dors, je vais toujours mettre une vidéo en même temps, il y a toujours un son, donc je ne fais pas attention. C’est une solution que j’ai trouvée

Dans ton parcours, on peut noter l’étape où tu signes avec Naza et Keblack en 2008. Puis, il y a eu Gims en édition, puis Sony. On te compare parfois à Keblack. Pour toi, c’est flatteur ou réducteur ? Vous en avez parlé quand t’as signé ?

Non, on n’en a pas parlé, puisqu’à l’époque, on n’en parlait pas

C’est arrivé après ?

Oui, c’est arrivé après. Mais ils restent des exemples. Si je me souviens bien, j’avais 15 ans à peu près quand Keblack a sorti Bazardée. C’est forcément des gens qui m’ont inspiré, lui, comme Naza, comme d’autres. Au final, je pense que quand on écoute ma musique, on ressent ma personnalité, mais on voit aussi que :  Ah ok, lui, il a grandi dans cette école-là.

Il t’a donné des conseils ?

Ouais, bien sûr

Naza m’avait raconté que Keblack lui avait un peu mis le pied à l’étrier et l’avait un peu guidé dans ses débuts. Il s’est montré comme ça aussi avec toi ?

Non, parce que Naza et Keblack c’est vraiment comme des frères. Alors que pour moi, il avait plus un rôle de producteur. Donc, forcément, c’était des conseils comme ça, des petits trucs qui peuvent servir, par exemple quand on faisait ses premières parties sur scène. Mais après, sinon, pour le reste il nous faisait juste confiance.

J’aimerais qu’on s’arrête aussi sur une autre étape, celle de l’utilisation de l’IA qui a permis de mettre un projo encore plus appuyé sur toi. Sur Minimum Ça, t’utilises la voix de Gims, Daju, Keblack, Tiakola, Vegedream. T’en avais parlé avec eux avant ?

Non, pas du tout

Donc ils ont découvert le truc en même temps que les gens ?

Ouais, ils ont découvert en même temps

Et comment ils ont réagi ?

Honnêtement, pour la plupart, j’ai eu des retours, et ils ont tous bien réagi. Carrément, ils ont kiffé puisque c’est comme un hommage qu’on leur rend. On sent que c’est pas mal-intentionné. Et comme on se connaissait déjà pour la plupart, que ce soit Gims qu’on avait comme éditeur avant, ou Vegedream, qu’on connaissait. En fait on se connait tous. Donc ça veut dire que des fois on se croisait et ils me disaient juste : mais comment t’as fait ça ? Ils veulent tous la technique (rires)

Et t’as eu des retours négatifs de labels ou d’artistes qui pourraient estimer que c’est une mauvaise idée ? Parce qu’ils pourraient se dire que d’autres pourraient le faire et que ça pourrait être une espèce de trend ou autre

Ouais mais non, franchement il n’y a eu aucun retour négatif. Ça se voit dans la vidéo que ce n’est pas malsain. Ça se voit que c’est fait avec le cœur. Et puis, on ne peut pas aller contre le progrès aussi. Aujourd’hui, ils utilisent tous de l’IA, que ce soit d’une manière ou d’une autre

En préparant l’interview, j’ai été amené à regarder d’autres interviews et je me suis rendu compte qu’il y avait beaucoup de personnes qui te posaient des questions autour de l’IA. Est-ce que tu ne crains pas d’être aussi réduit à ça sur le plan médiatique, ou d’être ensuite soupçonné de n’utiliser que l’IA pour tes morceaux ? J’ai hésité à t’en parler d’ailleurs, pour tout te dire.

Ouais, je comprends. Non, franchement, je pense que c’est un des plus grands changements dans notre histoire, en tout cas moderne. Donc ça serait même fou qu’on m’en parle pas en vrai. Tu sais, quand on a sorti le remix il y avait cette crainte qu’il dépasse la vraie version, et que les gens préfèrent écouter que la version avec Gims, Tiakola etc. Donc c’est là que j’ai eu une crainte, mais j’ai eu la chance que les gens préfèrent l’originale et que ce soit celle-là qui a eu le disque de diamant.

Et qui a fait 141 millions de vues sur YouTube

Ouais, exactement. Donc ça, c’était surtout la crainte que j’avais. Après, le reste, non, ça va

Alors aujourd’hui, tu vis de ta musique. T’es suivi par des centaines de milliers de personnes sur tes réseaux. Tu fais des millions de vues sur YouTube, je le disais à l’instant. On a quel niveau de vie quand on est au stade, en terme de carrière, de Dr YARO ?

Franchement, à ce stade, ça va. On va dire qu’on est à l’aise. Tu connais, ça dépend de chacun, mais moi j’ai grandi dans une situation où il n’y avait pas d’argent. Donc ça veut dire qu’aujourd’hui, il n’y a plus forcément de crainte. On n’a plus besoin de compter, etc. Mais il y a toujours ce truc derrière de : il faut toujours penser à la suite. Il faut toujours penser à la suite. Surtout que moi, j’ai vécu des moments où c’était un peu en hausse, on montait et on croyait qu’on avait réussi. Après, je suis redescendu, puis remonté, puis redescendu. Donc je sais qu’à tout moment ça peut s’arrêter

C’est jamais acquis

Voilà, exactement. Il ne faut jamais se reposer. Il faut vraiment réfléchir, penser aux prochains mouvements, etc. Donc voilà, je pense qu’à ce stade-là, il ne faut pas se sentir gagnant déjà.

En fait, l’idée, c’est aussi de savoir quelle est la part de fantasme des gens par rapport à la réalité de certains artistes. Je crois que c’est Youssoupha, mais j’ai un doute, qui dit dans un morceau qu’il a fait un million de vues, et les gens pensent qu’il a un million d’euros sur son compte

Ouais, c’est ça. Après, les gens ont leur vision, ils pensent que l’argent coule à flot

Pour toi, c’est un but à atteindre, l’argent qui coule à flot ?

À flot, pas forcément, mais personnellement, je suis plus axé sur la sécurité. On a des familles, j’ai une famille. Donc, en fait, on pense à tout ça. C’est surtout dans ce côté-là, une fois que t’es assez à l’aise pour pouvoir vraiment te dire que tu ne craindras plus rien. Après, on ne sait jamais de quoi demain est fait, bien sûr. Mais l’objectif, c’est ça

Pour toi, la réussite, c’est de te mettre en sécurité et mettre en sécurité les tiens ?

Ouais, ça commence par ça, en tout cas

12 dr yaro credit virginiecherie
c Virginie Chérie

Comment t’expliques que pour certains ou certaines, la réussite se traduit par le fait d’exhiber des marques de luxe, voire même de les vénérer parfois ?

C’est assez compliqué, parce que des fois ça commence par un complexe. Certains, qui ont eu un complexe, je pense, de ne pas avoir eu, d’avoir manqué de certaines choses, de voir d’autres gens à côté qui montrent une vie qui ça se trouve n’est pas la leur. C’est quelque chose que les gens ne savent pas, ça. Mais quand t’es petit et que tu vois un influenceur, des gens qui montrent beaucoup de marques, des choses comme ça, tu peux vite être persuadé que la norme c’est ça, et que c’est ce qu’il faut viser.

Et ça a de l’impact alors ces images-là ?

Forcément, ouais

Parce que tu peux être amené, toi aussi, à le faire dans certains morceaux. Tu te dis : ça va avoir de l’impact aussi sur les plus jeunes, qui vont se projeter vers ça ? Cette discussion, je l’ai eue avec ZKR il y a quelques semaines lors de l’interview

Parce que c’est vrai que dans la musique, il y a aussi beaucoup ce truc-là. Que ce soit dans le rap, ou dans tout ce qui est un peu afro aussi. Mais après, de mon côté, je pense que ça va, dans mes clips on ne met pas ça en avant tant que ça. Je parle rarement de marques, de choses comme ça, de richesses. Et quand tu regardes mes clips, c’est plus axé sur de la danse, des choses comme ça. Donc quand tu ressors, tu pars plus avec un bon mood : ok, c’était bien, j’ai passé un bon moment, plutôt qu’une envie de t’acheter des vêtements de luxe.

J’ai relevé aussi que dans plusieurs titres, tu dis qu’ « elle est matrixée » en parlant de la petite, de la fille, de la femme, etc. Je voulais savoir ce que tu voulais dire par là. Matrixée par qui et par quoi ?

Ça dépend dans quel sens je l’utilise. Je pense que dans Simba, quand je dis « la petite est matrixée », je vais parler plus en mode « elle est devenue un peu folle », mais au sens être folle de moi. Tu vois ce que je veux dire ? C’est plus dans ce sens-là

C’est dans le sens « envoûtée par toi » alors du coup ?

Ouais

On voit aussi parfois, dans certains titres ou certains clips, chez beaucoup d’artistes maintenant, la femme présentée comme vénale, futile, capricieuse, parce qu’elle semblerait potentiellement uniquement intéressée par les sacs Chanel. Ou alors, on la réduit à sa beauté. Est-ce que tu penses que tout ça ça va dans le sens de l’Histoire ?

Oui, mais je pense qu’en fait…bon déjà c’est vrai, le constat que tu fais est réel. Il est réel et je pense que même plus largement, c’est dans la société en général, si on veut aller dans ça. Et la musique ne fait que suivre ces codes-là. Mais je pense qu’il y a une évolution quand même

Je me demandais si toi, à ton échelle, tu avais eu des retours de certaines femmes sur ces sujets ? Parce qu’il y a des femmes que ça énerve légitimement, tu vois.

J’ai pas eu de retour sur ça. Après, quand on écoute le projet dont tu parlais, tu vas avoir des titres où on va parler d’une femme et on va dire un truc comme ça, et tu vas avoir un autre titre comme Mon Livre, par exemple, qui va être vraiment spécialement pour elles, pour les femmes, qui est une déclaration d’amour envers les femmes.

Et qui est une balade plus douce aussi

Voilà. Ouais. Et je pense qu’il faut aller un peu dans les deux sens, et les femmes, pour l’instant, ne m’ont pas fait de retour négatif. Parce que ça va, et c’est vrai qu’il y en a qui abusent un peu !

Je sais que le sujet est un peu frontal, mais ça me semblait important d’avoir ton point de vue là-dessus. Et je ne parlais même pas spécialement que de tes textes ou que de toi, parce que c’est un truc qu’on entend beaucoup, chez beaucoup, beaucoup d’artistes. La femme veut juste un sac Chanel, et elle n’est rien d’autre que cet être qui veut juste un sac. C’est une évidence de dire que c’est réducteur, et puis j’entends que ça gronde derrière mes oreilles parce qu’il y a des femmes qui s’offusquent de ça et qui s’insurgent, à juste titre.

C’est important d’en parler effectivement

Pour conclure, tu me parles de ce qui arrive musicalement ?

Il y a le dernier single Petit Jeu, qui vient de sortir, en feat avec Kany, et le clip est dispo. L’EP C’EST BON ? Vol.1 est toujours dispo. Et je suis en préparation d’un nouveau projet. 

Merci DR YARO !

Merci Scolti, c’était cool, c’était un bel échange

Profite bien de tes cigales et de tes vacances !

Merci. Ça va faire du bien ! 


En savoir plus sur SKUUURT

Subscribe to get the latest posts sent to your email.

Laisser un commentaire