INTERVIEW DU 7 JUIN 2026, PAR FOODZIK
Crédit photo : DäK
Foodzik : Salut David Krüger, bienvenue chez SKUUURT ! J’ai quelques questions à te poser. Pour commencer comment te définirais-tu professionnellement ?
David Krüger : Je suis comédien.
Quel a été ton parcours/ta formation pour exercer ton métier actuel ?
DK : J’ai passé un bac littéraire à 19 ans et 4 mois avec de l’anglais, de l’espagnol et du russe puis j’ai fait mon service militaire. Ça reste une très bonne chose d’ailleurs de mon point de vue.
Après, j’ai pris des cours d’art dramatique, c’est la base pour devenir comédien. C’est un métier donc ça s’apprend comme tous les métiers; même si certains ont quelques facultés pour le faire. J’ai travaillé, j’ai appris à marcher sur scène, à dire des textes, à interagir avec d’autres comédiens et comédiennes.
J’ai appris à porter des costumes. J’ai appris à dire des verbes parce qu’on travaille des grands auteurs. C’est comme en musique d’ailleurs, on travaille d’abord le classique pour après, éventuellement faire du jazz, du rock, etc. Là c’est pareil, on travaille Molière, Shakespeare, Racine, Corneille, Feydeau… que ce soit en prose ou en vrai, on travaille les grands textes classiques.
Donc voilà, j’ai vraiment appris mon métier en cours en fait.
Et qu’est-ce qui t’a donné envie de devenir comédien ?
DK : il y a plusieurs choses qui m’ont donné envie de faire ce métier. Déjà, je ne me voyais pas travailler 8 heures par jour derrière un bureau.
T’as su assez tôt que tu voulais faire ça ?
DK : En fait, vers 14-15 ans, ce que je voulais faire et que je n’ai pas fait, c’était photographe. Je voulais parcourir le monde, faire des photos d’humains sur la planète. C’est pour cette raison que je suis dit, au départ, que j’allais faire l’école des langues orientales en plus de l’anglais que je maîtrisais quand même pas mal à l’époque et pour apprendre également deux autres langues, en l’occurrence le chinois et l’arabe, avec l’idée de parcourir le monde pour faire de la photo. Et puis, pour des raisons personnelles, que j’ai analysées depuis, je me suis dirigé, après le bac, vers des cours d’art dramatique pour devenir comédien.
Tu as toujours été tourné vers le monde, parce que là tu m’as parlé du chinois, fait du russe et tu t’es intéressé à pleins de langues; as-tu toujours été attiré par les autres cultures ?
DK : J’ai toujours été attiré par l’autre d’une manière générale, et c’est vrai que le monde est vaste et qu’il est beau. J’ai toujours eu cette envie, même si au final ça ne s’est pas réalisé à cause d’autres choix de vie. Et puis, la photographie, c’est quelque chose que j’aime beaucoup.
Ce que j’aime surtout, c’est que ça capte des moments qui ne se reproduisent absolument jamais. J’adore capter ces moments-là en fait, la beauté des choses et en l’occurrence, la beauté des gens. Je ne suis pas très paysagiste au niveau de la photo, je préfère surtout le portrait, la vie des gens, les choses qui se passent comme ça. J’aime bien également les photographies de rue avec toujours de l’humain, c’est ce qui m’émeut le plus.
As-tu eu l’occasion de beaucoup voyager ?
DK : Je n’ai pas voyagé tant que ça. J’ai été plusieurs fois aux Etats-Unis, principalement à New York qui est une ville que j’aime énormément. Je suis également allé au Maghreb plusieurs fois, en Tunisie, au Maroc ainsi qu’en Égypte.
Toujours pour voyager, pas pour y vivre ?
DK : Toujours pour voyager, dans le cadre de vacances. J’ai fait l’Espagne, j’ai fait l’Italie et même la Mongolie, il y a quelques années.
Honnêtement, je me suis demandé pourquoi je suis rentré. Parce que la Mongolie, c’est 2 millions d’habitants et le pays est 5 ou 6 fois plus grand que la France, avec 1,5 million d’habitants qui vivent dans la capitale. Donc avec les 500 000 personnes dans le reste du pays, autant te dire que tu peux passer des jours sans croiser qui que ce soit.
Et c’est sublimement beau. Tu passes d’un désert jusqu’aux montagnes du Mordor (NDLR : référence à la Terre du Milieu, univers de fiction du Seigneur des Anneaux créé par J. R. R. Tolkien). Bref la Mongolie, c’est sublime !
On va revenir plus sur ton métier, ta profession actuelle. Tu nous as dit comédien mais il existe plusieurs types de comédiens comme ceux qui font du théâtre…
DK : C’est vrai que je n’ai pas fait de scène depuis un certain nombre d’années, ce qui me manque beaucoup. Je tourne de temps en temps. J’ai tourné avec toi d’ailleurs. Et c’est toujours des expériences que j’aime beaucoup. Mais c’est vrai que principalement, je travaille en studio et plus précisément dans l’ombre des studios depuis 39 ans maintenant. Je participe aux versions françaises de films, de séries, de téléfilms. Je fais de la voice-over, je fais également du jeu vidéo depuis 35 ans.
Ma première date de doublage, c’était le 21 février 1987. Tu vois, je m’en souviens encore…
Je fais principalement la version française de films, de séries et de téléfilms. Pour le commun des mortels ça s’appelle du doublage mais on appelle ça aussi de la post-synchronisation si on veut vraiment être précis.
Et du coup, ce métier-là, c’est une des disciplines. C’est une des branches du métier de comédien. Comédien, j’ai envie de dire, la base, c’est le nom du métier et ce métier offre toute une palette, tout un éventail d’activités qui sont le théâtre, la télévision, le cinéma, le doublage, la radio, la publicité, la voice-over, le jeu vidéo.
Maintenant, je me mets à la place d’un ado qui se dit comme toi à l’époque. “J’ai pas envie de faire un métier de bureau mais comédien ça me plaît.” Imagine-toi face à cet ado aujourd’hui, qu’est-ce que tu lui donnerais comme conseil ?
DK : Des cours d’art dramatique, c’est la base. C’est comme en musique, tu fais des gammes au piano et tu travailles des compositeurs classiques, là c’est pareil, tu travailles des compositeurs classiques en travaillant des textes classiques et en travaillant avec d’autres comédiens, comédiennes, en apprenant à te déplacer sur scène, c’est ce que j’ai dit au début.
Donc tu apprends ton métier avec un professeur qui va te diriger sur la façon de jouer, sur la façon de dire des vers. Puis après, tu vas y amener toi-même ce que tu es et ta façon à toi d’interpréter les choses. Mais il faut trouver une certaine justesse, malgré tout, qui n’est pas forcément évidente quand on n’est pas formé, quand on n’a pas pris de cours. Je dirais qu’il faut au minimum deux ans avec un bon professeur d’art dramatique, voire trois ans, ça c’est parfait.
Je recommande aussi à côté de faire d’autres activités comme le chant, parce qu’au niveau de la travail, de la respiration, ça peut être important. Comme la danse classique ou la danse jazz, c’est la base pour apprendre à se tenir, à maîtriser son corps par le mouvement un peu mieux.
Et le chant pour tout ce qui est travail du respiration, la voix… Donc avoir de multiples activités de formation pour travailler effectivement tout son potentiel et puis tout ce qu’on va utiliser. Quand on est face à la caméra ou sur scène, il faut savoir se maintenir selon le rôle et adapter son corps par rapport au personnage. Endosser le rôle d’un voyou, d’un bossu, d’un cardinal, d’un président, d’un ministre, d’un avocat, c’est pas la même chose.
Il faut d’ailleurs apprendre à marcher parce qu’on ne se tient pas de la même manière quand on est en jean basket ou quand on est en costume 3 pièces. On a une attitude différente.
Si tu t’habilles en prêtre, tu ne vas pas te comporter de la même manière que si tu t’habilles en tennisman, par exemple. Donc il faut savoir aussi gérer le costume. On dit souvent que l’habit ne fait pas le moine, il ne faut pas se fier aux apparences car dans ce métier je pense qu contraire que l’habit fait le moine. C’est-à-dire que le costume est aussi constitutif de ce que tu vas incarner. Encore une fois, tu t’habilles en costume chaussure de ville avec cravate, et puis là, tout à coup, tu deviens avocat, ministre, et tu n’as pas le même comportement physique, la même attitude, la même tenue du corps que quand, encore une fois, tu es en vie de basket, à la cool.
Est-ce qu’en résumé, pour devenir un bon comédien, il faut qu’il y ait ces trois composantes comme base, à savoir l’art dramatique, le chant et la danse ?
DK : De mon point de vue, oui. En tout cas, moi, ça a été mon parcours puisque j’ai fait 5-6 ans de danse, j’ai fait des claquettes, de la danse classique et du jazz.
J’ai pris des cours de chant pendant aussi 7 ans et ‘ai eu 2 ans de formation en cours d’art dramatique. Donc oui, moi, ça m’a formé et parce que ça m’a formé, ça me semble important. Après, il y a des gens qui peuvent très bien ne prendre aucun cours, avoir des qualités suffisantes et s’en sortir très bien. Mais je reste persuadé que ces bases restent nécessaires et surtout que c’est respectueux par rapport au métier.
Mais je pense que tout demande des efforts et que tout s’apprend. Ou en tout cas, s’améliore. Donc oui, ça se travaille.
Et qu’est-ce qui fait que tu es tombé ou tu t’es spécialisé ? Enfin, on peut dire que tu t’es spécialisé en tout cas aujourd’hui dans le doublage.
DK : Un concours de circonstances parce que d’abord ma maman était comédienne et faisait ce métier. Elle connaissait les difficultés pour travailler et pour gagner un peu d’argent dans ce métier.
Elle savait que quand on fait un peu de doublage, on peut gagner un peu d’argent. Donc elle s’est dit “mon fils va faire comédien, très bien”. Je vais l’aider pour lui faire rencontrer 2-3 personnes. Donc ça a été un petit coup de pouce.
Après si je n’avais pas été un minimum bon, je ne vais pas dire doué, mais bon, je pense que le métier ne m’aurait pas conservé. Donc, pour le coup, il se trouve que je devais avoir certaines aptitudes.
Je suis resté dans ce métier et que je continue à faire du doublage depuis maintenant 39 ans.
Qu’est-ce que tu dirais aujourd’hui à quelqu’un qui veut exercer le métier spécifiquement de comédien sur du doublage ?
DK : Je trouve ça dommage de ne vouloir faire que ça ou de ne viser que ça. Alors après, le reste, c’est des rencontres comme partout. Si le doublage reste leur priorité, pourquoi pas mais avec au moins la base comme je l’ai expliqué avant.
Voilà. Après, bon, oui, il y a des stages. J’espère que les formateurs de stages prennent des gens dont ils savent qu’ils ont fait un parcours d’apprentissage au préalable. Mais c’est peut-être parce que je suis un vieux con réac, mais j’aime bien qu’on respecte un certain processus.
On va maintenant parler des technologies en général, quel est ton regard sur les évolutions technologiques et leurs usages ?
DK : Je suis très impacté comme tout le monde parce que je vis mon époque malgré mon âge.
J’ai un portable, j’ai un ordinateur, je peux enregistrer de chez moi, j’ai un micro si besoin. Moi-même, je travaille la photo avec des programmes sur ordinateur, Photoshop, Lightroom, etc. Donc j’utilise la technologie et ce serait, de mon point de vue, ridicule de ne pas utiliser la technologie. C’est comme si je voulais continuer à faire tous mes trajets à cheval, alors que depuis 120 ans, on roule en voiture. À un moment donné, il faut aussi s’adapter.
Mais il ne faut pas que cette technologie nous dépasse et qu’elle nous rende esclave d’elle-même. Donc, il faut être prudent et y aller avec parcimonie.
On en vient maintenant à la question de l’intelligence artificielle, qui fait beaucoup d’ombre aujourd’hui au métier de comédien sur le doublage avec un cadre juridique encore très flou.
DK : Il y a des avancées mais qui sont très lentes. Chaque jour avec ma technologue, il y a un truc qui apparaît et qui révolutionne le monde. Là, on parle spécifiquement du métier, de la voix, mais je pense que l’intelligence artificielle, on le sait tous, va impacter le monde entier.
C’est des centaines de millions d’emplois dans le monde et dans n’importe quelle activité qui vont être impactés.
Ça me blesse parce que ce qui est oublié avec les technologies en général, c’est la part d’humanité qui est en chacun de nous. Et c’est cette perte de part d’humanité qui me blesse quelque part et qui me fait peur. Fréquemment, je dis que nous sommes dans le siècle du sans-contact. On paye sans contact. Quand on a eu cette grosse grippe (ndlr COVID), il ne fallait pas se toucher. On communique sans contact.
J’aime pas, quoi. C’est pour ça qu’au départ, je voulais faire de la photo et aller au contact de l’humain. Je veux qu’on puisse se serrer la main, je veux qu’on puisse s’embrasser, se prendre dans les bras.
Et malgré tout, on a des technologies absolument incroyables qui nous permettent de communiquer en direct, sans aucun sans aucun délai. On peut parler en visio avec des pays à l’autre bout du monde, en temps réel. Et pourtant, je trouve qu’on n’a jamais aussi mal et aussi peu communiqué.
Je me souviens que quand j’étais plus jeune, même quand j’avais 13, 14 ans, j’organisais des booms chez moi, des soirées. On communiquait, on s’appelait, on se donnait rendez-vous en bas des immeubles. On allait voir les gens. On se déplaçait. Il n’y avait personne qui était sur son téléphone en train de scroller pour aller voir le dernier plat qu’il faut manger, la dernière voiture…
On communiquait. Je trouve ça absolument incroyable maintenant. On ne communique plus. Même quand les gens sont en présence, ils ont toujours cette rallonge du corps, ce portable sur eux, greffé dans la main. Je vois des gens, on le voit tous, qui dans la rue, ils sont plusieurs jeunes et ils ont le nez dans leur portable, ils marchent dans une même direction et ils n’ont plus de communication entre eux.
Quand on est au café avec des potes, on est au café avec des potes. Quand on va au concert, on saute dans tous les sens, on se regarde, on a un échange, on est ensemble. Et là, on voit les gens, ils filment, ils photographient. Et encore une fois, ils marchent ensemble dans la rue et ils ne se regardent plus.. dans le train, dans le tramway, dans n’importe quel transport. On le voit. Je trouve ça pathétique et même très dangereux. Alors, ça peut apparaître ringard, mais je l’assume.
On lit de plus en plus en ce moment le fait que c’est très compliqué aujourd’hui d’être comédien, enfin d’en vivre. Et du coup, généralement, il faut être pluridisciplinaire.
DK : Moi, quand j’ai commencé il y a 40 ans et que je disais au casting directeur que je rencontrais, je fais de la danse, je fais du chant, je fais de la comédie, on me disait, vous faites quoi exactement ?
Maintenant, il y a beaucoup d’écoles un peu à la mode façon Fame comme la série où tu apprends dans une même école le chant, la danse, c’est interdisciplinaire, tu apprends tout ça et c’est très bien.
Je pense qu’il faut être formé à plein de choses pour se donner le plus de cordes à son arc et démultiplier les opportunités. Il m’apparaît important d’apprendre le maximum de choses sans forcément se spécialiser, mais d’engranger le plus d’informations possibles pour son corps et pour son intellect.
Pour terminer, tu me parlais aussi de tes bases de chant.
DK : je ne suis pas un grand chanteur dans le sens où je n’ai pas une grande amplitude de tessiture mais je me débrouille suffisamment bien pour chanter juste et pour m’amuser avec ma voix.
Pour chanter pour Disney, ce qui a été le cas sur le live action de Vaiana sorti cet été et où je double Dwayne Johnson en français dans son personnage de Maui.
Il y a eu d’autres choses comme ça que j’ai faites, je chanter juste, y mettre de l’interprétation et m’amuser avec le chant, avec mon organe. Mais je ne suis pas un grand chanteur mais le fait de savoir un peu chanter, encore une fois, ce n’est pas de la fausse modestie, ça me permet, moi, de maîtriser mieux ma voix pour le parler.
Merci David pour cette interview très intéressante.
En savoir plus sur SKUUURT
Subscribe to get the latest posts sent to your email.

