Scolti & Dan : Salut ZKR, bienvenue chez SKUUURT
ZKR : Merci à vous les gars
S : Inutile de te présenter. Cette phrase, t’as attendu et espéré l’entendre un jour ?
ZKR : Est-ce qu’elle est vraiment réelle ? Je pense qu’on a toujours besoin de se faire connaître et de s’étendre. Mais c’est sûr qu’on a bien bossé, on a atteint des paliers. On va pas faire la fine bouche, mais on aspire toujours à se développer. Mais ça fait plaisir et bien sûr, c’est une fierté

S : Mais t’as eu l’occasion de beaucoup te présenter, via ce que tu produis déjà, tu réponds aux interviews, tu réponds aux questions, etc. Ce qui permet aussi aux gens de te connaître. Et puis maintenant, tu pèses tout simplement dans le game. C’est ce que t’as attendu ? C’est ce que t’espérais ? Ou alors “on fait ça puis on verra” ?
ZKR : Un peu des deux. Oui et non, en fait. Parce que je l’ai “fait et on verra”. Et au final, ça a marché. Donc ouais, bien sûr, les efforts ont payé. On n’a pas travaillé pour rien. On n’a pas fait tous ces sacrifices pour rien. Bien sûr que ça trottait au fond de ma tête. Je voulais réussir et être reconnu à ma juste valeur. Mais il n’y a pas que ça comme moteur.
S : T’as pas encore de sentiment d’accomplissement ?
ZKR : C’est compliqué chez moi, ça. C’est compliqué. Je sauve pas des vies non plus, tu vois ?
S : Je parlais artistiquement.
ZKR : Ouais, mais je pense que c’est à la fin. À la fin, on se rend compte de tout ce qu’on a accompli. Tant qu’on est dans le jeu et qu’on est têtu et obstiné, on ne se rend pas forcément compte. Après, ça a souvent été une qualité, mais ça peut être un défaut parce qu’il faut savourer les choses. Il faut savourer l’instant présent, simplement, des fois. Quand tu remplis des grosses salles, je ne pense pas que ce soit normal de ne pas avoir de sensations de fou. Mais après, c’est tout, je suis comme ça.

D : Dans le morceau Tant de mal sur LA MÉTHODE Z, tu dis que c’est un handicap d’être né à Roubaix. On sait que grandir à Roubaix, ça peut être chaud en fonction des conditions dans lesquelles tu es, parce qu’il y a deux Roubaix. Mais c’est aussi ça qui a forgé et qui a fait de toi qui t’es. Est-ce que t’aurais aimé naître ailleurs ?
ZKR : Non. Non, du tout. Je dis ça, mais je ne sais plus ce que c’est la phrase d’avant. Mais en gros, je disais “C’est un handicap d’être né à Roubaix, madame, alors”. C’est dans le sens où on m’a toujours fait comprendre que c’était un handicap. Même dans la musique, tu sais, on m’a souvent dit si j’étais un mec du 93, j’aurais percé plus vite, ou je serais plus reconnu, ou je serais plus hypé. Mais je m’en fiche. Je pense que ça a forgé pas mal de choses, le fait que je vienne de Roubaix et que je le représente. Et puis voilà, on a réussi à mettre un super disque d’or de 3 mètres sur le mur, et je ne pense pas que ça ait été réalisé ailleurs. On est bien à Roubaix.
S : Et réussi à péter un plafond de verre.
ZKR : Ouais, ouais. Après, Gradur avait pas mal avancé sur le dossier. On a juste montré que ça peut se réaliser plusieurs fois. Après, chacun nos armes. On se débrouille comme on peut

S : Toi, en tout cas, être de Roubaix t’a pas empêché de casser des barrières et d’être productif. Là, t’as fait une trilogie, LA MÉTHODE Z, LA MÉTHODE K, LA MÉTHODE R, un nouveau freestyle 5 minutes, le #0, et un single avec El Grandetoto, qui est sorti récemment. Le tout en moins de deux ans. Et j’ai pas comptabilisé les feats. On sait que pour toi, rien ne s’obtient sans travail. Mais c’est quoi ton quotidien ? C’est quoi la semaine type de ZKR , à part venir le dimanche chez SKUUURT
ZKR : Ça dépend. Honnêtement, ça dépend. J’ai plein de casquettes. Ça dépend. Il y a des jours, j’ai ma casquette d’homme. Des jours, j’ai ma casquette de papa. Des jours, j’ai ma casquette de businessman. Donc, les jours se suivent et ne se ressemblent pas forcément
S : T’as oublié la casquette d’artiste

ZKR : Oui, bien sûr. Après, je la mets dans celle de businessman aussi. C’est devenu un business, on ne va pas se mentir. Même si je le fais toujours avec le cœur, sinon je pense que j’aurais arrêté depuis longtemps, tu vois. Mais franchement, une journée type : je me réveille. Comme je ne suis pas trop au téléphone le soir, je n’aime pas trop être sur mon tel, donc je check les messages, etc., ce que je dois faire, le planning
S : Donc déjà, tu te réveilles le matin, ou l’après-midi ?
ZKR : Le matin. Ça dépend. Ça dépend. Il y a des jours où je vais me lever tard. Cette nuit, j’ai veillé, je me suis réveillé à midi, là. C’est tard un peu, je trouve. Après, on est dimanche.
D : Ça va
ZKR : Il y avait le match du Maroc cette nuit, donc t’es obligé de veiller. Mais non, non, non. Des fois, après, on finit le studio à 7 h, 8 h du mat’, donc des fois, ouais, des nuits blanches. Mais j’essaye d’avoir une hygiène de vie, de rester réglé
S : L’idée de ma question, c’est de savoir si tu t’imposes une discipline, en vérité. À la journée, à la semaine, au mois…
ZKR : J’ai des moments où je suis obligé de me laisser aller dans le sens où si je m’impose trop de discipline, je ne suis plus cet artiste qui ne sait pas ce qu’il fait. Et c’est important un peu de ne pas savoir ce que tu fais, tu vois. Mais ouais, bientôt on arrive en période festival. Donc là, je vais reprendre le sport intensif sur trois semaines pour être prêt

S : T’as des dates prévues, là ?
ZKR : Ouais, j’ai les Ardentes, là, le 4 juillet. J’ai le Golden Coast, aussi, à Dijon. Et voilà, après, je pense qu’on aura des choses aussi. Ça va tomber, donc on verra
S : Pas d’appréhension particulière par rapport aux festivals ? C’est des gros rendez-vous. Les Ardentes ?
ZKR : Ouais, c’est la 3ème fois, donc franchement…
S : Ouais, mais là, c’est les 20 ans, il y a un truc spécial
ZKR : J’étais pas là il y a 20 ans…
S : On s’en bat les reins quoi (rires)
ZKR : J’ai pas connu, ça me fait rien que ce soit leur 20 ans. C’est le plus gros festival, pour moi, c’est le plus gros festival d’Europe, ou un des plus gros en tout cas. Donc voilà, ils m’ont toujours donné de l’amour et je leur rends toujours, c’est tout. Je suis content pour eux que ça fasse déjà 20 ans qu’ils font de belles choses. Mais franchement, pas d’appréhension, j’ai juste envie de kiffer.
S : Ton succès t’éloigne de ce qui l’a construit, à savoir la rue, le quartier, une réalité dure que tu décris depuis les débuts ?
ZKR : Heureusement. Après, c’est un choix, c’est des choix. Tu peux ne pas t’éloigner. Tu vois, comme au début, j’avais peur un peu de faire des choix, j’ai l’impression. Et voilà, à un moment donné, tu te mets face à tes responsabilités. Je sais ce que j’ai vécu dans ma vie, je sais d’où je viens. Est-ce que j’ai quelque chose à prouver à quelqu’un, à moi-même ? Non, je ne pense pas. Donc…
S : Ouais, mais ton vécu, c’est ce qui nourrit ton propos dans tes textes
ZKR : Ouais, bien sûr, mais je pense que j’ai assez vécu. On peut encore en parler longtemps. Il y a encore des choses à dire. Donc, est-ce que je suis obligé de vivre le jour J ce que je t’ai écrit aujourd’hui ? Non

S : Tu vas finir par nous dire tout ce qui ne peut pas se dire ? “La tête de ma mère, tu vas jamais y croire ?”
ZKR : (rires)
S : Tu penses qu’un jour, ça sortira d’une façon ou d’une autre ?
ZKR : Tu sais que j’ai toujours ces… Ces réflexions-là. Parce qu’un jour, il faudra expliquer pour qu’ils comprennent vraiment qui je suis, qui j’ai été et le chemin parcouru. Mais je pense que ça sera bien à faire à la fin et à documenter tout ça.
S : Et tu t’es jamais dit que tu pouvais être tellement éloigné de ce qui t’a construit et nourri au départ que tu pourrais potentiellement réduire ton art à des chansons d’amour plus faciles, comme on le voit chez d’autres ?
ZKR : Non, pas forcément
S : Ou à un moment, t’as plus rien à dire ? Non. On peut prendre l’exemple… d’un album sorti récemment.
ZKR : Tu vois, j’habite pas à Miami, j’habite pas à Los Angeles, j’habite pas à Dubaï. Je suis en phase avec, je pense, la mentalité et ce que les gens attendent ici. Après, la musique change. On essaie juste de s’adapter, tu vois, pour garder le cap et être là. Enfin, je ne suis plus le jeune rookie, donc les gens m’ont digéré. Ils savent que je suis fort et que je vais ramener de la qualité. Donc, c’est : comment surprendre autrement à chaque fois maintenant
S : Ils ont fini par s’y faire ?
ZKR : Ouais, bien sûr. Pourtant, je le dis toujours : il faudra s’y faire
S : Ouais, mais là, tu le mets en projection
ZKR : On ne va pas se mentir que..
S : Maintenant, il faut s’y faire
ZKR : Frérot, on a beaucoup charbonné. J’ai martelé, martelé, martelé pour arriver là. Bien sûr, on a notre place, mais on n’a pas fini le travail encore.
D : Pas encore fini le travail et quand tu rappes, ça se ressent. Tu as une rage, tu as une grinta quand tu rappes à chaque fois. T’as peur de perdre ça avec le temps ?
ZKR : Non. Non, c’est en moi, en fait. Cette grinta, je l’ai en moi. Je me réveille avec la dalle. J’ai plus faim que jamais
D : T’as plus faim que quand t’as commencé ?
ZKR : Sinon, je serais pas là. On est dimanche, j’ai un million de trucs à faire. Si je veux faire quelque chose d’autre, je peux profiter avec ma famille, je peux faire plein de choses. Mais le travail est passé en numéro un parce qu’on a tous des projets ou des espoirs, mais je me suis mis une date limite et je me suis dit que tant que cette date n’arrivera pas, je me donnerai à 100 % pour ça, tu vois. Après, j’ai des moments où je me calme, j’ai des moments où je suis plus posé, où j’ai pas envie d’entendre parler de musique. Ça reste que de courts laps de temps. Je vais boycotter le studio quatre jours, ouais, mais j’ai un studio chez moi, ça veut dire qu’il y a un soir où je vais me dire, putain, je perds mon temps, là. Je suis devant ma télé ou je suis devant l’ordi à regarder des mails, je me dis que je perds mon temps. Pourtant, je peux régler ma vie, mais au final, je reste un artiste qui doit travailler tout le temps. et qui doit chercher à se renouveler. C’est compliqué, un peu. On laissera toujours… quelque chose de côté pour s’en sortir. Tu comprends ? C’est-à-dire qu’il y a toujours quelque chose que tu délaisses. Des fois, c’est toi. Des fois, c’est tes papiers ou j’en sais rien, mais tu vas délaisser quelque chose pour pouvoir… être toujours là, parce que c’est un vrai métier. C’est compliqué, il faut toujours y penser. Il faut toujours avoir cette fibre de se dire : OK, je peux faire une vidéo là, là c’est bien. Je pars du principe qu’il n’y a personne qui ne me ramènera quelque chose. Donc si ce n’est pas moi qui y pense, je ne pourrais pas en vouloir à quelqu’un de ne pas y avoir pensé. C’est tout. J’ai pas envie d’avoir de regrets. Donc on bosse. Tant qu’on peut. On va vieillir. Il faudra être en phase avec ce qu’on fait, tu sais
D : C’est ça. Ne pas se retourner et regretter de ne pas avoir fait certaines choses.
ZKR : Je ne me vois pas, à 40 ans, faire un mec de la rue et aller clipper dans des cités. Après, chacun son point de vue. Peut-être que je dis ça et peut-être, dans 10 ans, je le ferai encore. J’espère que je chanterai l’amour
S : Tu peux aller jusqu’à dire que tu espères que tu chanteras l’amour, et plus la réalité de la rue
ZKR : Ouais, je n’ai pas de mal à ça, moi. Je n’ai pas de mal à ça. Je l’ai toujours fait. Les gens sont arrêtés à… Ils aiment bien le sang, ils aiment quand c’est dur, donc voilà, ils m’ont catalogué comme ça et ça ne me déplaît pas. Je suis qui je suis, tu vois. Mais il ne faut pas oublier le reste. Il ne faut pas oublier qu’on a fait de beaux albums, léchés, travaillés, qu’on sait faire des projets, qu’on sait donner des émotions aux gens, qu’elles soient pour la salle ou pour la vie de tous les jours. C’est-à-dire que c’est pour donner de la force, pour te faire réfléchir, pour te faire cogiter, pour te faire pleurer même des fois. Donc je pense être un artiste à part entière, pas juste un freestyler. C’est pas péjoratif, dans le sens où ça ne me dérange pas d’être un freestyler, mais il n’y a pas que ça

S : Tu penses que c’est la réalité de la rue, qui est une conséquence de la pauvreté souvent, qui fait que le rap est désormais majoritairement de droite, par les valeurs matérielles qu’il véhicule notamment ? On a l’impression qu’y a que l’oseille qui compte, que c’est l’unique but, et qu’il n’y a plus les revendications et les combats qu’il pouvait y avoir avant. La revendication aujourd’hui, c’est d’avoir de l’oseille.
ZKR : Après, on a été élevé comme ça aussi. C’est pas comme si le rap avait une autre position. C’est-à-dire que le rap bling-bling, c’est arrivé vite, et y a longtemps. Donc tu le vois bien, les artistes, ils arrivent, ils veulent acheter du Louis Vuitton et des montres directement, au lieu de penser à autre chose.
S : Mais comment t’expliques ça ?
ZKR : Je ne sais pas, je ne suis pas philosophe, boss
S : Si, un peu !
ZKR : Je n’ai pas analysé encore le sujet, mais…
S : Y a pas de philosophie dans tes textes ?
ZKR : Après, tu sais, on a un rapport compliqué avec l’argent. En tant que fils de pauvre ou de classe moyenne, on va dire. C’est sûr que quand t’as de l’argent, la plupart veulent le montrer. C’est une période de jeunesse, ça, je pense
S : C’est ton cas ? T’es dans ce mindset ?
ZKR : Moi, personnellement…J’ai un rapport…Comment t’expliquer ? J’ai vu de l’argent avant, en vérité, pour être honnête avec toi. Ça ne m’a pas fait tourner la tête, pour être honnête. Cette montre, ça fait cinq ans que je l’ai. Je vais m’en acheter une deuxième que maintenant, cinq ans après, parce que j’estime que chaque chose a sa place et chaque chose a son temps. C’est tout. Il ne faut pas brûler les étapes. Et puis, chacun sa façon de vivre. Il y en a qui kiffent ça, les habits, les sapes. Faites-vous plaisir, tu vois. L’argent, il faut réfléchir quand on en a
S : L’argent peut acheter le pardon ? Dans Bonita, tu dis, “si je te trompe, je me fais pardonner à Avenue Montaigne”
ZKR : (rires) C’est même pas vrai en plus. J’aimais trop la phrase. Sur celui-là, je me suis dit, bon, pour une fois… Dis des choses que tu ne vis pas forcément. Je me suis laissé un peu emporter
S : Tu sais les féministes peuvent lever le poing pour moins que ça
ZKR : Ouais, elles ont raison un peu.
S : Mais c’est un truc auquel tu fais attention ?
ZKR : Elles ont raison ! Non, pas forcément, parce qu’après je me bride trop. Tu ne peux plus rien dire, tu ne peux plus rien faire. Moi, je dis, frérot, ça fait des problèmes, c’est bien, et si ça ne fait pas de problème…Personne ne m’empêchera de penser ce que je pense
S : Et puis surtout, ta “bouche n’est pas faite pour la fermer”
ZKR : Exactement
S : Comme tu le dis dans Venatus
ZKR : Exactement (rires)
S : Et ça, ça reste un truc que tu vas conserver ?
ZKR : Ouais, bien sûr. Je dis ce que je pense. Je suis le fils de mon père. C’est en moi, en gros. Si je jouais un rôle, à un moment, je pense que ça se verrait. Je suis comme ça, je suis comme ça. Qu’est-ce que tu veux que je te dise, boss ? Je ne peux pas changer

S : Donc t’ouvres ta bouche, et tu prends toujours position, sans le faire directement dans tes textes, via des images essentiellement. Tu dis dans Cat Stevens, sur LA MÉTHODE R que “le rap, c’est de la politique”. Pour toi, le rap prend suffisamment position, à la veille des élections de 2027 ?
ZKR : Non, mais c’est pour ça que c’est de la politique. C’est dans le sens où tout le monde dit des choses qu’il ne vit pas, tout le monde fait des promesses que personne ne tiendra. Et puis, c’est comme ça. Donc, derrière, il y a la phrase qui suit et qui résume bien aussi la politique. C’est juste que je vois ça comme un milieu plein d’hypocrisie. Et voilà, il faut jouer le jeu, c’est tout. Donc, soit tu…Je vais toujours te frustrer, dire les choses et tu ne vas pas avancer, soit t’es conscient que ça, ok, moi aussi, je dois être un peu comme ça, sinon, en fait, je n’avance pas, ok. Parce que dans les relations sociales, ce n’est pas vrai. Il n’y a personne qui te dit ce qu’il pense vraiment, ce n’est pas vrai. Quand tu tombes sur cette personne-là, moi, perso, je l’aime parce que c’est rare, quelqu’un qui va te dire des choses, tu vois. Non, je n’aime pas ça, moi, ou si, ou non, non, non, je n’aime pas quand tu m’as fait ci ou ça la dernière fois, ça ne m’a pas plu. J’aime trop ce genre de personnes-là. Et plus t’es connu, moins t’as des personnes comme ça devant toi
S : Mais tu considères ton art et ton rap comme un haut-parleur aussi ?
ZKR : Bien sûr, je ne suis pas un mec qui sait forcément trop s’exprimer ou qui a envie de faire de grands discours
S : C’est marrant que tu dises ça. Parce que tu prouves le contraire sans cesse. T’es là, déjà, et tu prouves le contraire, et tu le fais dans tes textes aussi.
ZKR : Je pense que j’écris mieux que je parle
S : Ah ouais ?
ZKR : Ouais, simplement
S : C’est un complexe ?
ZKR : Non, pas du tout (rires) Loin de là ! C’est juste que je suis comme ça. J’emmagasine beaucoup de choses, que j’arrive pas forcément à exprimer. Mais une fois que j’écris, tout sort. Je ne sais pas si c’est une faculté, une capacité, un talent, j’en sais rien. Mais en tout cas, j’ai 29 ans, je commence à bien me connaître quand même. Et puis, c’est que l’instinct, c’est l’instinct qui m’a ramené où je suis. Vraiment. Avec certains calculs, t’es obligé, on ne va pas se mentir. Mais à la base, c’est l’instinct et ça continuera de l’être. Sinon, il n’y a pas de Cat Stevens ou de Je t’explique sur LA MÉTHODE R. J’ai des supers sons, j’ai de quoi faire des albums que de love, j’ai de quoi faire ci, j’ai de quoi faire ça, mais j’ai une ligne directrice. Y a des sons que j’ai maintenant qui vont sortir dans trois ans parce qu’ils n’ont pas encore leur place dans…
S : Ça, tu le sais déjà, t’es déjà capable de le prévoir ?
ZKR : Ouais, on essaye. Ça changera toujours. En tout cas, j’ai réussi à le faire sur la méthode Z, K, et R, je suis content. Je suis content parce qu’on l’a fait en 7 mois, 3 projets de 9 titres, avec des gros artistes
S : Ça a été pensé avant ?
ZKR : Non, honnêtement…Ouais et non. Au moment où la Z sort, je compte faire que la Z et la K. Et laisser les gens sur le R, en pensant qu’il allait y avoir la R, mais elle ne serait jamais venue. Sauf que derrière, on a vraiment relancé bien la machine avec la Z et la K, et ça m’a vraiment demandé la R, et c’était une évidence. Je croisais des gens qui me disaient « la R bientôt ». Je me suis dit que je n’avais pas le choix. J’ai fait un petit projet en rapide. J’avais déjà avancé pas mal. J’ai fait les feats en rapide
D : On parlait d’un rap qui prend position. Tu nous expliques que c’est pas forcément quelque chose que tu fais à travers des discours, mais que tu fais à travers tes textes. Pour toi, c’est une caractéristique du rap nordiste, qu’on retrouve avec cet esprit des briques rouges, du charbon, et cet esprit de bien écrire et d’écrire pour dire des vraies choses ?

ZKR : Esprit du Nord, je sais pas, peut-être. Mais après, j’ai baigné dans ça, moi. J’ai connu ce rap-là. J’étais très friand de Kery James, de ce qu’il pouvait passer comme message. Après, moi, j’ai du mal, toujours, dans le sens où j’ai pas forcément envie de faire le justicier ou le moralisateur. Mais quand je pense quelque chose, je le dis. Et ça me torture de ne pas le dire. Donc je suis obligé de le dire. Après, il y a des moments où je m’en fiche. Il y a des textes où je vais être moins dénonciateur parce que c’est le jeu et que l’instru ou le thème du son ne porte pas forcément à dire des choses. Mais quand on peut se lâcher, on se lâche
D : C’est ça, c’est pas forcément être moralisateur.
ZKR : Mais vu que ça se fait de moins en moins, ça m’excite de le faire encore. Si tout le monde le faisait, je pense que ça aurait moins d’impact. Il faudrait être très très fort pour se faire entendre. Alors que là, il suffit juste d’être droit dans ses bottes et dire les choses, et ça fait parler. Tellement personne ne dit rien. Donc, tant mieux. Moi, ça me conforte.
S : Tu parlais de Kery James. À un moment, tu reçois un coup de fil pour BANLIEUSARDS ?
ZKR : Ouais. Enfin, je le démarre. C’est moi qui le démarre. Je vois qu’il met une publication sur Instagram, comme quoi BANLIEUSARDS 2 a été envoyé à Netflix. Et moi, comme ça, je commente la publication, je dis “il n’y a pas un rôle pour moi?”. (rires) Comme un Roubaisien
(rires)
ZKR : Et après, il m’a écrit en privé, il m’a dit : envoie ton num, et tout. Il m’a dit “j’ai fini le 2, mais attends, j’ai peut-être un truc”. Il a écrit un rôle vite fait pour moi, dans le 2, qui m’introduirait, possiblement dans le 3. Donc dans le 2, je fais 2-3 apparitions. Je suis le bras droit d’un mec et à la fin du 2, on ne sait pas qui meurt. En gros, c’est lui qui meurt et moi, derrière, je récupère ce qu’il a laissé. Donc c’était dans le 3 et puis voilà, c’était une belle expérience. Il est content de te retrouver dans ce projet et tout. C’est une belle famille. Kery James, Leïla Sy, je les connais depuis des années. J’ai du respect pour eux. Ils en ont pour moi. Franchement, ils font partie des rares personnes qui peuvent m’appeler, je serai présent, même s’il y a du taf, on fera en sorte d’être là.
S : Sur LA MÉTHODE Z, il y a le morceau Black Angus, un banger. Futur classique
ZKR : Ouais ouais, je pense
S : Futur classique, dans lequel tu dis “repris de justice, qui s’en sort de justesse”. Je voulais savoir si t’es un mec heureux aujourd’hui
ZKR : “Mon ego de bonhomme est flatté”. Heureux, je ne sais pas, c’est un grand mot. Est-ce qu’on est vraiment toujours heureux ?
S : Tu dois être capable de le ressentir
ZKR : C’est un sentiment par période, je pense. C’est dur d’être heureux tout le temps, H24. Comment tu fais ? Genre, si tu as une mauvaise nouvelle, tu es un humain. Comment tu vas être heureux malgré la mauvaise nouvelle ? Non, ce n’est pas possible. Mais sinon, quand je vois ma vie en perspective, et que je prends du recul, j’analyse, bien sûr que je suis heureux, bien sûr que je suis fier, bien sûr que… Tu vois, quand je vois mes enfants qui me courent dans les bras et qui me disent « t’es le meilleur papa du monde », bien sûr, je suis heureux. En vrai, c’est ça le bonheur. Donc, ouais, je suis heureux.
S : Alors que c’était pas gagné ?
ZKR : Ouais, c’était pas gagné, mais je savais que j’allais être heureux un jour. J’étais dessus, voilà. Après, je suis jeune encore. C’est dur de répondre à ces questions-là à cet âge-là
S : Bah non, parce que t’es “repris de justice qui s’en sort de justesse”. Donc, il y a déjà ce passé-là…
ZKR : (rires) Ouais, c’est vrai
S : …qui fait qu’on peut déjà se dire, ça y est, est-ce qu’il a passé un cap dans sa vie, quand bien même il est jeune ? Ce qui fait que maintenant, il peut s’estimer plus heureux qu’il n’aurait pu l’espérer
ZKR : Non, franchement, j’ai pas à me plaindre. Je suis content. Content et heureux. Franchement, il y a toujours pire, donc on n’a pas à se plaindre. Vraiment. Surtout d’où on vient, quoi
D : Et c’était un espoir que tu as toujours eu ? Parce que sur Si elle veut, tu dis “on ira dans le noir, que je lui montre où j’ai trouvé l’espoir”. C’est l’espoir que t’as toujours eu depuis le départ ? Ou alors tu l’as perdu à un moment donné, quand t’étais pris par la justice, justement, et tu le retrouves maintenant ?
ZKR : Moi, c’est plus l’énergie du désespoir qui m’a fait avancer, plutôt que l’inverse. Et là, avec le recul, je me suis rendu compte qu’en fait, c’est l’énergie du désespoir, mais quelque part, j’ai trouvé l’espoir pour y aller, pour avancer et pour me donner la force de croire en moi. Donc c’est un peu introspectif, cette phrase
D : C’est le désespoir face aux situations dans lesquelles tu te retrouves.
ZKR : Exactement. Elle est trop belle, cette image, en plus. “On ira dans le noir que je te montre où j’ai trouvé l’espoir”. C’est beau, c’est beau. Mais bien sûr, ça a été mon moteur. Je sais ce que je laissais, mais je ne savais pas ce que j’allais trouver. Et franchement, je ne voulais pas récupérer ce que j’avais laissé. Faire en sorte de ne pas retrouver ça

S : Dans les trois méthodes, pour rester un peu sur cette thématique, je trouve que c’est un mélange de sombre et de lumière. Il y a vraiment les deux aspects qui ressortent. On a l’impression que t’enjambes une espèce de frontière, à l’image de la trilogie, mais aussi du freestyle. Dans le clip, il y a d’abord toute une partie en blanc et une autre partie en noir. T’oublies la colère quand t’es joyeux, et inversement ?
ZKR : Non, les deux sentiments t’habitent toujours
S : Ils sont toujours entremêlés ?
ZKR : Ouais, je serai toujours un peu en colère, même quand je serai joyeux. J’aurai toujours un côté joyeux, même en colère. Parce que déjà, je suis comme ça. On ne peut pas avoir l’un sans l’autre. Je pense que c’est deux sentiments complémentaires qui se mélangent et qu’il faut savoir utiliser au bon moment. La colère au bon moment, malheureusement parce qu’on est obligé des fois. Et la joie aussi, au bon moment. Parce qu’il faut apprécier les moments. C’est important d’être joyeux, de vivre avec le sourire, c’est mieux.
S : Mais t’as quelle image, selon toi ?
ZKR : Je suis un éternel insatisfait. Voilà, c’est tout ce que je sais
S : Non, auprès des gens
ZKR : Ah, ce que les gens peuvent penser de moi ?
S : D’après toi. T’as l’image d’un mec vénère, en colère ? T’as l’image d’un mec joyeux ?
ZKR : Je pense que j’ai l’image d’un mec en colère, bizarrement. Je ne sais pas pourquoi. Alors que je suis joyeux dans ma vie. Je le ressens beaucoup quand je rencontre les gens, dans ce qu’ils peuvent me dire. Après…On est comme on est. Ceux qui nous connaissent, ils savent. Voilà. C’est tout. On est des hommes durs, mais on est des hommes joyeux. C’est tout
D : L’un n’empêche pas l’autre, et tu parles de te connaître, sur Wolverine, tu dis “je ne sais plus si je suis Wolverine ou si je suis Logan”. Est-ce que tu mets une distance entre ta vie d’artiste et ta vie perso, t’arrives à déconnecter ? Ou alors tu sais plus si t’es ZKR ou si t’es Zacharia ?
ZKR : J’essaye, mais c’est dur des fois, tu vois. C’est dur. Honnêtement, c’est dur. Donc je sais plus si je suis Wolverine ou si je suis Logan, sauf que c’est réel. Parce qu’il y a des jours où…tu dois être les deux. Il y a des moments où tu dois être que l’artiste, des moments où tu… C’est dur de… Comme j’ai tout vécu de la même manière, ça a toujours été moi le producteur, ou l’artiste, ou ci, ou ça. même si on a des équipes qui travaillent très bien. J’ai toujours été au centre du bateau, donc c’est compliqué pour moi de séparer ces deux mondes.
D : Comme tu nous disais, t’as pas vraiment de mode off
ZKR : Oui, c’est Zacharia qui a tout fait. Même si c’est sous couvert de ZKR, c’est Zacharia. Donc en vrai, c’est dur de séparer les deux, vraiment.
S : Aujourd’hui, c’est Zakaria qui est là
ZKR : Ouais, mais c’est ZKR quand même
S : Mais Zacharia est venu tout seul
ZKR : C’est une schizophrénie

S : Je te disais en off que t’es le premier artiste qu’on interviewe qui vient tout seul. Sans équipe, qui débarque avec sa bagnole tranquillement, un dimanche après-midi. Et là, je me dis, au départ je pense accueillir ZKR, et en fait je vois Zacharia qui arrive. Dès le départ, je ne sais pas où on va se situer.
ZKR : Voilà, je pense que t’as bien résumé. Et ça en choque plus d’un dans le milieu, mais bon, on est comme on est. Bon courage. C’est tout ce que j’ai à dire, moi. (rires)
S : Pour revenir sur Black Angus, et puisque t’en parles dans le morceau : comment va Koba La D ?
ZKR : Il va bien, j’espère. Je ne l’ai pas vu depuis longtemps, là. Il est aux isolés. Mais il va bien, j’espère. Il va bien
S : OK. Tu prends des nouvelles
ZKR : Ouais, j’essaye. J’essaye, bien sûr. Après, c’est compliqué des fois. Mais j’essaye…Même si c’est pas directement, mais par l’entourage. Il n’est pas forcément au courant, mais on ne le fait pas pour qu’il le sache.
S : Le clip de ce morceau, réalisé avec brio par Klyde & Comm, qui allie violon et violence entre autres, montre, quand tu dis “ on n’a rien appris dans les bouquins”, un autodafé. C’est une scène qui a fait débat chez vous ? De pouvoir brûler des livres à l’image
ZKR : Non, ça n’a pas fait débat. Moi, je l’ai trouvée forte
S : L’image est forte, par définition
ZKR : J’aime beaucoup
S : Mais elle est polémique
ZKR : Ouais. Polémique, toujours. Je pense que c’est un bon mot. Pour résumer. Parce que j’aime bien ces choses-là. C’est ce qui fait parler. J’aime trop l’art. Et l’art, ça a toujours fait parler. Ça a toujours fait des polémiques, un vrai artiste. Il y en a qui vont dire que Picasso, c’était un clown, d’autres que c’est le plus grand peintre de tous les temps. Tu comprends ? Donc c’est ce truc-là qui fait que j’aime trop. Et si on arrive à avoir des polémiques et discuter de ça, c’est qu’on est sur le bon chemin, je pense. Mais en termes d’image, je trouvais l’image très forte.
S : Parce que la symbolique est forte
ZKR : Et la symbolique aussi. Donc moi, je valide direct. Et puis, Klyde & Comm sont trop forts pour ça. Même le mec qui tombe du bâtiment à la fin. Les gens filment. Ces images-là, c’est trop, ça me parle beaucoup

D : Cette image-là, justement, des gens qui filment la chute, est-ce que c’est quelque chose que tu ressens par rapport à toi ? Il y aura toujours des gens qui attendent que tu tombes et que tu chutes ?
ZKR : Bien sûr. Comme il y avait des gens qui attendaient que je réussisse, tu vois. Dans les deux camps, il y a des gens. C’est un éternel recommencement. Et puis, il y a des gens qui switchent de camp entre-temps, qui reviennent là-bas. Franchement, je suis en paix avec tout ça. Qui veut partir, part. Mais t’inquiète, on saura t’accueillir quand tu reviendras. Et tu reviendras, c’est ce que je veux dire. C’est ça qui est beau aussi, je pense. Tu peux frustrer, énerver des gens qui t’aiment par certaines choses ou certains choix que tu peux faire, et les faire devenir amoureux, entre guillemets, six mois après, par une seule musique. Donc je trouve que c’est très beau. Et c’est bien des fois d’être dos au mur, de dire, si je me loupe là, je suis mort. Chez moi, c’est un moteur aussi. Parce que je sais que je ne vais pas me louper.
D : Comme tu disais, l’énergie du désespoir
ZKR : Ouais, vraiment, c’est sincère. Comme je t’ai dit, je commence à me connaître.
S : On soulignait la qualité du clip de Black Angus. C’est quoi l’importance du clip pour toi ?
ZKR : Ça a toujours été important, déjà pour ouvrir des portes, vers le cinéma et tout, je pense que c’est une belle vitrine si t’as des beaux clips
S : Tu peux répéter ce que tu viens de dire ? En fait, là, t’es en train d’essayer d’entrouvrir des portes vers le cinéma ?
ZKR : Pas forcément, mais j’ai toujours essayé de poser des bases parce que…
S : C’est un truc qui te plairait, c’est ça ?
ZKR : Je me connais, je me lasse vite. Je comprends même pas que j’ai encore de l’amour pour ça et de faire encore de la musique et d’être encore… donc tant mieux, mais un jour, ça va me rendre fou et j’en aurai marre. J’aimerais bien… Avoir quelque chose ou faire quelque chose qui me donne le même sentiment que quand j’ai commencé la musique. Commencer à m’en sortir
S : Et recommencer de zéro aussi
ZKR : Exactement
S : C’est l’expérience BANLIEUSARDS qui t’a mis la puce à l’oreille ou c’est un truc qui traînait déjà ?
ZKR : C’est beaucoup de gros réalisateurs avec qui j’ai tourné qui m’ont toujours dit, toi t’as un truc à faire là-bas, toi t’as un truc à faire là-bas, toi t’as un truc à faire là-bas. Au début, tu te dis, il veut être sympa avec moi, il veut être gentil. Et après, tu te dis, 10 personnes qui ne se connaissent pas m’ont dit la même chose. À un moment donné, il faut bien se mettre devant le fait accompli et se dire qu’il y a peut-être un truc à faire. Donc on verra
S : Cette carrière, acteur, on valide
D : Quand on voit les clips
ZKR : C’est une bonne idée. Après, on verra, il n’y a pas que ça. Ça vient, ça vient, ça ne vient pas…Franchement, quand je vois ce qui se passe dans ce milieu, c’est compliqué. C’est plus dur que la musique, je pense
S : Mais c’est un nouveau défi, effectivement. Il faut repartir à zéro
ZKR : Non, parce qu’il y aura toujours l’image de ZKR qui plane. On fait les choses, et puis j’aime toujours faire de la qualité. Donc voilà, de temps en temps, on se prend moins la tête sur des clips parce qu’on a moins de temps, on a moins d’idées, on a moins d’envies aussi des fois, ça peut arriver. Dès que j’ai un vrai son, j’essaie de bien les mettre en image, c’est important
S : OK. Sur la trilogie, t’es entouré de différents beatmakers. Sur les 27 morceaux de la trilogie, j’ai relevé 44 noms crédités sur les instrus. On peut citer Freaky Joe, Lucci’, Tarik Azouz, Murer, etc. J’ai toute la liste, mais il y en a vraiment beaucoup. Pour toi, un bon projet, c’est avant tout un travail d’équipe ?
ZKR : Oui, obligatoire. Obligatoire. Que ce soit avec ton équipe de tous les jours ou en allant chercher d’autres talents, d’autres producteurs, etc. Mais oui, bien sûr, c’est un travail d’équipe. C’est pas vrai “tu fais tout tout seul”. C’est pas vrai
S : 44 ! 27 morceaux, 44 crédits
ZKR : Ouais, parce qu’il y a beaucoup de mecs qui font des prods à deux, trois des fois. On essaie de limiter ça, mais bon, si la prod est bonne, le morceau est bon, et qu’ils sont trois dessus, qu’est-ce que tu veux que je te dise ?
S : Et comment tu choisis les instrus ? À quel moment tu décides, toi, de t’associer à la compo ? Ou alors de la prendre telle quelle
ZKR : Je n’ai jamais fait aucun calcul de ma vie, moi. C’est pour ça que ça va mieux. Puisque j’étais avec des gens qui faisaient des fois des calculs que je ne voyais pas, par rapport aux éditions, pour avoir une instru, pour être crédité sur ce son, etc. Mais moi, je ne comprenais pas tout ça. J’ai toujours fait avec le cœur
S : Alors, t’es crédité sur certaines instrus. Tu peux m’expliquer pourquoi ?
ZKR : Parce que t’as le droit à 5 % de composition quand tu fais les toplines. Donc, j’estime que c’est ma topline.
S : Ce sont tes mélos qui sont crédités ?
ZKR : Je ne le savais pas. Mais maintenant, quelqu’un me l’apprend ou me le demande, sur un feat et que je lui dis « Pourquoi tu demandes ça ? » et qu’il m’explique que c’est notre droit…c’est mon droit, je vais le demander. Après, je ne suis pas casse-tête. On peut s’arranger
S : Théoriquement donc, si tu fais une mélo sur chaque morceau, sur chaque morceau, t’es crédité de 5 %
ZKR : Ouais, bien sûr. Après que j’ai appris que c’était mon droit, bien sûr, je le demande. Pas forcément des fois 5 %. Des fois, il y a des choses qui viennent en compte. Demain, un beatmaker va me dire « Frérot, tu as rappé. Il n’y a pas de mélo. » Mais le rap, ça reste une mélodie. Tu vois, donc on peut s’arranger. Pareil, un gros beatmaker, il me dit, moi, je n’ai pas forcément l’habitude. Je lui dis, écoute, moi, c’est ma façon de travailler. Il faut qu’on trouve un terrain d’entente. Chacun fait un pas vers l’autre et c’est réglé, cette histoire. Tu comprends ? Quand t’es un homme droit qui ne compte pas voler les gens, on va toujours trouver un terrain d’entente, vraiment

S : OK. C’est important pour toi de ne pas plier au diktat des morceaux ultra courts ? Parce que t’as pas de morceaux ultra courts comme ça se fait beaucoup maintenant. Tu sais, les morceaux de 1 min 30…Toi, t’es encore sur une moyenne à 3 min.
ZKR : Ouais, je ne sais pas pourquoi. Je suis comme ça. Si la musique change et qu’on devait faire des sons de 1 min 30, tant mieux. Mais bon, ça va être trop facile, quoi
S : Trop de choses à dire ? Ça t’obligera à fermer la bouche d’être sur des morceaux de 1 min 30 ?
ZKR : Ouais, je te jure. Au début, c’était un problème de faire des sons avec des refrains et de savoir structurer un morceau, ça a été… pas compliqué, parce que je l’ai assimilé vite et j’ai bien fait les choses, mais franchement, c’était quelque chose. Parce que moi, j’ai un rap à l’instinct, c’est la phrase d’avant qui me ramène celle d’après. Donc ouais, ça a été un autre travail après, se professionnaliser et tout, c’est autre chose
S : Pour rester sur le travail d’équipe, 9 feats sur 27 morceaux. Sur Z, on a RK, Niska, 1Pliké140. Sur K, on a Gradur, Morad, Josman. Sur R, on a La Mano, IDS, Carbonne. Il y en a 3 par projet placés à chaque fois quasiment au même endroit. Est-ce que c’était une volonté pour garder une cohérence dans la structure de la trilogie ?
ZKR : Je te jure que non. C’est juste ma façon de voir les projets. Tu vois, c’est tellement… J’ai des moyens mnémotechniques pour travailler. Je ne me rends pas compte. Mais j’ai une façon de voir un projet qui peut changer d’un projet à l’autre. Il y a des projets où, comme là, R, j’ai voulu rester dans le sombre au début et basculer de plus en plus dans le soleil et dans la jovialité. Mais il y a des projets où je vais faire l’inverse. Après, c’est 9 titres, il y a 3 feats à chaque fois. Je ne vais pas mettre 2 feats à la suite. Il faut un son à chaque fois au milieu. Je ne vais pas mettre un feat en intro. Donc il me faut une intro et un son qui te fait rentrer dans l’album. Donc le feat en troisième, c’est important.
S : Il y a une logique qui se répète
ZKR : Il faut que ça soit un gros son. Le 5, soit un feat, soit en fonction de ce qu’on a. Là, il me semble que le 5, c’est Bouche cousue. Donc derrière, il faut que je mette le IDS. Bref, voilà. En fait, c’est logique chez moi. Après, il n’y a pas de calcul.
D : Justement, il n’y a pas de calcul. Même dans une punch que j’ai relevée sur Je t’explique, où tu dis que “le rap, ce n’est pas du talent, c’est des relations. Je dirais même que c’est des fellations”. Est-ce qu’avec des phrases comme ça, tu peux te mettre en marge d’une certaine partie du rap actuel ? Parce qu’il y a des gens qui peuvent se sentir visés. Est-ce que c’est quelque chose qui t’inquiète, qui t’embête ou pas du tout ?

ZKR : Pas du tout. Je ne vois pas pourquoi ça m’inquièterait, parce que c’est réel. Le rap, c’est des relations. Tout est réel, c’est une relation. Moi, j’étais jeune et naïf, et je pensais que c’était ton talent qui t’amenait où tu étais. Mais c’est pas vrai. Si je n’avais pas de contacts, si je ne savais pas qui appeler au bon moment, si je ne savais pas… La vie, c’est un jeu d’échecs. La carrière, c’est un jeu d’échecs. Moi, ça serait te mentir, et je n’ai pas envie de mentir aux jeunes, te dire, ouais, non, etc…c’est pas vrai. De toute façon, personne n’est naïf pour y croire. Il y a des gens, ils ont été créés, ils ont été inventés, ils ont été placés là. Je ne dis pas qu’ils ne sont pas forts, je ne dis pas qu’il n’y a pas de travail derrière et tout. Mais vous n’allez pas nous mentir à nous. On est des gens du peuple, avec de vrais talents. Enfin, un chat, c’est un chat, un chien, c’est un chien. C’est comme ça que j’ai appris la vie. Après, ça frustre, c’est bien, mais ce n’est pas pour tirer sur les gens. C’est juste qu’on dit les choses. Enfin, ça ne veut pas dire que je n’ai pas fait partie de cette partouze, moi aussi. Parce que je suis obligé de jouer un jeu, des fois, moi aussi. Comment je vais être toujours honnête, toujours dire ce que je pense ? C’est pas vrai, j’avance pas, je reste à Roubaix, frérot. Donc, il faut mettre de l’eau dans son vin, tout le temps. La phrase, c’est “Petit frère, le rap, c’est pas que du talent. C’est des relations, je dirais même que c’est des fellations.” Je fais quoi ? Je suis peintre ? Je suis rappeur, donc elle me concerne aussi. Fin de l’histoire.
S : Tu t’inclus dedans. Il n’y a pas forcément que le fait de pointer du doigt.
ZKR : Exactement. Je ne suis pas peintre, frérot. Je ne me mets pas en marge en disant, vous, vous êtes comme ça. Non. C’est juste que, ah ouais, les gars, c’est une belle partouze. C’est tout. C’est juste un constat. Et qui m’implique. C’est pour ça qu’il faut me connaître, il faut me comprendre et il faut…
S : Et c’est bien de le préciser, parce que tu comprends que ça pourrait être pris autrement
ZKR : Comme si c’est pour tirer sur les gens. Non, c’est pour expliquer, tout simplement
S : T’es père aujourd’hui, tu le dis dans tes morceaux, t’en parles. Ça a changé quoi dans ta façon d’aborder la vie ?
ZKR : Beaucoup de choses, je pense. Beaucoup de choses. À part dans mon taf. Sinon, beaucoup de choses. Tout, pratiquement. Tout, parce que…t’as atteint une sérénité à un moment. Je ne sais pas, en fait. Demain, je sais que je pourrais tout arrêter, rester chez moi, avoir une vie lambda. C’est juste que j’ai posé des bases. Ça serait nul de gâcher tout ça. Mais c’est ça le vrai bonheur, vraiment. Et puis, ça te donne un objectif, un but. Et ça te donne toujours envie de rentrer à la maison quand t’as fini le travail. T’as pas le temps de faire des bêtises. T’as moins de temps pour sortir, de faire des conneries. On est tous jeunes, on a tous envie de profiter. Mais quand t’as un objectif, ça te permet de garder le cap
S : Y a des valeurs que t’as pas respectées, toi, que tu vas enseigner à tes enfants ?
ZKR : Je pense, oui. Obligé. Il y a plein de valeurs que je n’ai pas respectées. Pourtant, j’en étais conscient. Ou je les ai respectées souvent, mais à un moment, je n’ai pas voulu. Bien sûr, je suis pas un exemple.
S : Est-ce que tu as des exemples de ce type de valeurs que t’as pas respectées ?
ZKR : Je pense… Plus sur ce qui est amour des parents et tout. Amour, respect des parents… Je n’ai pas été au top sur ça. Malgré que… Je ne pense pas avoir déjà manqué de respect à mon père de ma bouche. Mais…c’est comme on m’a élevé, tout simplement, c’est tout. Après, je les aime, mais on ne se le dit pas forcément souvent, c’est tout. On est comme on est. J’ai reçu de l’amour, j’en redonne, mais après, des fois, ce n’est peut-être pas assez, je n’en sais rien. On est comme on est, comme je te dis, c’est dur après d’être à ma place, des fois.
S : Et il y a de la pudeur dans tout ça ?
ZKR : Oui, bien sûr, il y a de la pudeur, il y a tout ça. Et après, quand je te disais l’amour et le respect, c’est dans le sens où tu ne fais pas ça, ou tu ne fais pas en sorte de faire pleurer ta mère, si tu l’aimes tellement, etc. On en revient à ça, en fait. Alors que si, je l’aime tellement que je n’ai pas envie de la faire pleurer. Mais bon, tu vois, il y a une incompréhension à un moment donné. Donc, c’est dans ce sens-là qu’on se dit ça. Il ne faut pas oublier. Maintenant, c’est tout beau, tout rose. Mais avant, ce n’était pas comme ça
S : Et les valeurs essentielles que t’aimerais inculquer à tes enfants, ce serait quoi ?
ZKR : Le travail et le mérite. Le respect, le travail et le mérite. Je pense que je suis la bonne personne pour leur en parler et pour leur transmettre tout ça. Parce que derrière, quand ils auront cherché ce que leur père a fait ou comment il s’est comporté, je pense que c’est ce qu’ils trouveront. C’est pas “fais c’que j’dis, pas c’que j’fais”. Donc à un moment donné, il faut être en phase avec ses paroles et c’est tout. Simplement, on pourra toujours mieux faire et mieux avoir. Mais voilà en tout cas, je remercie mes parents et je ne les remercierai jamais assez d’avoir eu cette patience et cet amour.
S : T’arrives à leur dire ?
ZKR : Ouais, j’arrive à leur dire. Quand je te dis, on ne se le dit pas forcément…Je ne sais pas, on ne fait pas de réunions de famille, on ne fait pas de trucs comme ça. J’en vois qui mangent tous les dimanches avec leurs parents. C’est trop bien, mais c’est juste que nous, on n’est pas comme ça. Et aussi, on n’est que des garçons. Ça veut dire moins d’amour, il n’y a pas une femme qui appelle ses frères pour dire “eh bande d’enfoirés” etc. Ça met du bien dans une famille une sœur, mais on n’est que des garçons. À un moment donné, chacun veut faire sa vie, cherche à s’en sortir et on se retourne moins qu’une fille. Pourtant, mon père, c’est toujours lui qui ouvre le courrier de ma grand-mère, c’est toujours lui qui fait ça et ça n’a pas bougé toutes ces années. Mais… Chacun est comme il est, mon pote. Je ne me pose plus de questions à ce niveau-là. Et puis, j’ai beaucoup de côtés de mon cœur qui sont en pause, parce que c’est la vie qui veut ça. Je pense que trop de sentiments, ça peut tuer aussi. C’est malheureux, mais…
D : Il faut savoir doser
ZKR : Ouais, c’est important. J’aimerais bien ne donner que de l’amour, mais pour se sentir bête à la fin, est-ce que ça vaut le coup ? Bonne question. Moi, j’ai ma réponse, en tout cas.

D : Avec tes enfants, t’es du genre dur ou alors tu les gâtes ?
ZKR : Je les gâte trop, je crois. Après, pareil, on en revient à ce que t’as connu, tu vois ? Donc, bien sûr, j’essaie d’enseigner le mérite. Il y a des fois où…pourquoi je leur dirais non ? Je ne trouve pas la raison de dire non. Si j’ai une raison logique, oui, bien sûr. Si je te dis que c’est deux heures d’écran par semaine, c’est deux heures d’écran par semaine, parce que je ne sais pourquoi derrière. Mais si t’as été sage toute la semaine et puis que tu travailles à l’école et qu’on est samedi et que tu me demandes…En fait, je pense qu’un enfant, c’est important qu’il ne sache jamais si tu vas dire oui ou non. C’est important
S : Il est toujours dans le doute
ZKR : C’est important. Et je vois ce qui se passe avec mon fils en ce moment. Comparé à ma fille, elle sait que je vais toujours lui dire oui. Mon fils, j’ai l’impression, il vient, il me dit « Papa, je vais te demander…tu vas dire non, mais.. » Je dis « Vas-y, dis-moi. » Je pense que ça, c’est important. Il y a toujours ce respect. S’il se dit « Oui, c’est la fête au village. Il n’y a pas de règles, il n’y a pas de structure derrière. » Telle heure au lit, telle heure ci, bref, comme j’ai été élevé. Je vais leur donner les meilleures armes pour être les meilleurs adultes possible. Après, ce sera à eux de gérer. Je ne suis pas assistante sociale. Ce n’est pas parce que c’est mes enfants que… Voilà, je t’ai dit, l’amour. Il faut savoir quand donner, il ne faut pas trop en donner parce qu’après, on te chie dessus. Ça peut être ton ami, je les mets tous dans le même sac. Après, bien sûr, quand t’es mon fils, c’est sûr que je ne vais pas faire comme avec mon pote, etc. Mais voilà, là, c’est des enfants, c’est tout mignon, mais il ne faut pas oublier qu’ils vont grandir et que ce sera des adultes. Et si demain, il va me dire merde, il me dira merde. Et puis voilà. Je ne me prends pas la tête à ce niveau-là. Je suis entier, je fais ce que je dois faire. Je pense qu’ils me le rendront bien. Je ne suis pas inquiet à ce niveau-là, franchement.
S : Travail, mérite, respect et amour
ZKR : Oui, amour. La base, mais tellement la base, c’est central. Mon fils, je ne fais que des câlins, je t’aime, tout le temps. C’est important. C’est très important, je pense. Ça n’empêche pas d’être dur quand il faut l’être. Retrouver ce juste milieu. Et quand je dis dur, c’est juste être ferme sur son choix. C’est dur de dire non, des fois, à un enfant. Il faut être fidèle à sa ligne conductrice. C’est pas parce que tu dis non que t’es méchant. Pourtant, lui va te dire papa, t’es méchant. Il y a deux secondes, j’étais le meilleur copain du monde. Ça va, c’est comme une femme en fait. Un jour, t’es le meilleur homme. Le lendemain, t’es… C’est bon. Une fois que t’as compris tout ça, c’est bon. Parce que quand t’es jeune, ça te rentre dans le cerveau. Tu peux croire à tout ça, mais non. C’est juste que chaque humain est comme il est. On n’est pas tous pareils. Et la plus grande erreur, c’est de penser que tout le monde pense de la même façon que toi. On s’adapte et on doit être mature. Faire semblant de penser ça ou ça. Des fois, c’est comme ça. C’est être un adulte, mais éviter de se faire mal aussi. On ne peut pas toujours avoir raison. Des fois, faut faire semblant de laisser croire à la personne qu’elle a raison, nan ? Qu’est-ce qu’on y perd ? Rien
(rires)
S : Merci beaucoup, merci pour le temps ZKR
ZKR : Merci à vous, les gars, avec plaisir
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