BIGFLO & OLI : « On avait besoin de se re-challenger, se re-étonner »

crédit @odieuxboby

par Scolti, Octobre 2026

SCOLTI : Salut OLI, bienvenue chez SKUUURT ! Je te reçois aujourd’hui avant les 2 dates prévues au Zénith de Lille, les 15 et 16 Décembre (billetterie ici). OLI sans BIGFLO aujourd’hui. Tu parles pour lui, il parle pour toi ? C’est indissociable ?

OLI : Ouais, pas loin. Il y a peut-être deux, trois sujets où non, mais en tout cas, c’est indissociable. On a 100% confiance l’un en l’autre. On ne fait quasiment qu’un, surtout artistiquement. Donc, on pourrait dire ça

Mais pourtant, t’as un projet de solo. C’est une façon aussi pour toi de pouvoir de temps à autre te dissocier ?

Ouais, il n’est pas encore sorti, mais c’est vrai que c’est dans le four. Au-delà de ça, c’est tout con, c’est surtout que je suis un peu hyperactif et que j’ai plus de couplets, plus de morceaux que lui, et qu’au bout d’un moment, je ne voulais pas qu’ils pourrissent sur l’ordi ou que je ne les sorte pas. Il y a des trucs super. Donc, comme FLO est un peu plus dans l’optique de se préserver, et c’est aussi pour ça d’ailleurs qu’il ne fait pas toutes les interviews, je me suis dit que j’allais faire une parenthèse solo. Mais c’est plus logistique que purement humain ou qu’une pure envie de s’affranchir.

En tout cas, c’est ensemble que vous êtes en couv’, dans le cadre de l’album KARMA. T’es satisfait de la tarte que vous avez mise à tout le monde avec cet album ?

Honnêtement, oui. Honnêtement, je suis très très heureux et surtout content de voir que notre public nous a suivis malgré le côté un peu plus radical de l’approche. Content aussi de voir que, ça c’est con mais c’est l’esprit un peu revanchard, content de voir que pas mal de vestes se sont retournées. Mais en gros, il y a eu toute une mode sur les réseaux autour de cet album, où les gens faisaient des premières écoutes, même d’anciens détracteurs, des mecs qui sont des spécialistes rap ou des mecs un peu plus pointus. Il y avait plein de compils où ils étaient un peu choqués de la qualité des prods, des flows, des punchlines. Donc on est hyper heureux, hyper heureux. On a beaucoup bossé pour ça et c’était un peu un défi, surtout à nous-mêmes. On avait besoin de se re-challenger, se re-étonner. Et c’est chose faite. Donc très, très, très satisfait de cette nouvelle ère KARMA

crédit instagram : @odieuxboby
Crédit Instagram : @odieuxboby

Vous aviez des choses à prouver ?

Ouais, surtout à nous-mêmes. C’est ce que je dis à chaque fois. Honnêtement, à prouver au public, j’ai pas l’impression, parce que bon, ça fait dix ans qu’on est rentrés dans la shortlist du peu d’artistes qui remplissent des zéniths depuis dix ans, ce qui est dingue, en réalité. Donc, au public, non, mais par contre, à nous-mêmes, ouais, prouver qu’on mérite notre place, prouver qu’on s’endort pas sur nos acquis, sur nos lauriers, prouver qu’on est encore affamés et passionnés par cette musique et qu’on cherche des nouveaux moyens d’écrire, d’enregistrer, de faire du son, de communiquer. Donc plutôt à nous-mêmes, un challenge personnel

On va décomposer un petit peu. La tarte dont je parlais vient de plusieurs aspects. Il y a d’abord les prods de BIGFLO, avec un niveau qui peut faire taire pas mal de gens. C’est un aspect de votre duo qu’on voit rarement mis en avant. Pourquoi ?

Ouais, tu fais plaisir à dire ça. Ça fait plaisir, c’est génial que tu en parles, parce que ça a toujours été une discussion avec Flo. Écoute, là, pour le coup, je ne peux pas parler pour lui, parce que je n’ai jamais trop su analyser ce qui faisait que les gens ont beaucoup plus parlé de sa production sur cet album qu’avant. Alors qu’avant, c’était quand même, même si c’était un autre style, c’était quand même un des plus grands, je ne te parle pas en termes de goût, je te parle en termes de nombre de disques de diamants, de disques d’or. En fait, juste en tant que producteur, il était vraiment dans le top. Tu vois, c’est lui qui a composé Dommage, c’est lui qui a composé Sur la lune.

Mais si je peux peut-être me permettre, je pense qu’avec cet album, vous avez touché des journalistes plus rap. Et les journalistes plus rap ont tendance à s’intéresser à tout et donc aussi aux prods.

Ouais, ils sont allés un peu plus dans les crédits et tout, ils ont plus tendance à regarder. Mais très content de voir que les gens ont réalisé que Flo était un super beatmaker. Et de se rendre compte aussi de la quantité de taf. C’est quand même double taf, parce que quand t’es rappeur, t’arrives juste au studio, t’as un pack de prods, tu les choisis et t’écris. Là, il y a tout un taf de réal aussi, il est en réal avec les musiciens. Donc c’était beaucoup, beaucoup de boulot, mais satisfait aussi de voir la reconnaissance

Ensuite, ça kicke fort, partout, et particulièrement sur des morceaux comme Minimum!, Les Dieux et les Rois, Focus, Remontada ou Le Retour du Texte, avec des prods incroyables, comme je le disais. Vous êtes en mode compète dans ce domaine ? Il fallait atteindre le podium des meilleurs rappeurs de France ? Sachant que vous avez un parcours open mic, rap contenders, etc.

Oui, honnêtement, ça serait mentir de te dire non. On a toujours eu cette vision-là, très compétition. C’est propre au rap et c’est pour ça que j’aime cette culture aussi. Donc, ouais, quand même l’esprit de compèt’, une envie de faire taire les détracteurs et de prouver. Mais ça, depuis le début, en fait. Ceux qui nous connaissent savent, comme t’as dit, qu’on a commencé par les rap contenders, j’avais 14 ans, j’allais rapper partout. Même récemment, tu vois, après 10 ans de carrière, je me suis quand même mis en danger avec ce freestyle qui a un peu changé ma vie et qui a changé la manière dont les gens m’ont vu, ce freestyle de 10 minutes qui a fait quasiment 25 millions de vues, ce qui est assez dingue pour un boom bap. 

Et qui a modifié un peu l’angle du projecteur qu’il y avait sur vous à l’époque, et donc sur toi aussi.

Ouais, totalement. C’est ce que je pense aussi. Ça a vraiment changé. J’ai senti un avant et un après dans le milieu rap, c’était dingue. Donc ouais, bien sûr, toujours en compèt’. Mais encore une fois, avec nous-mêmes en premier, essayer de faire mieux que nos couplets précédents, et aussi de choquer. Ce qu’on adore au studio c’est qu’on rappe et qu’on voit son frangin choqué. Ça, c’est super, super agréable et super marrant.

Je parlais de la forme avec les prods et avec l’aspect kick. Et il y a aussi le fond. On est sur des propos plus bruts, plus assumés et plus engagés. Vous le voyez comme ça aussi ?

Ouais, totalement, totalement, on est sur des propos plus amers aussi, plus acides dans la vision des choses

crédit instagram : @odieuxboby
Crédit Instagram : @odieuxboby

Alors, pour entrer dans l’interne, quelles discussions vous avez eues entre vous, pour faire le choix de partir sur un album auquel votre public ne s’attendait pas, avec les risques que ça comportait ?

Écoute, on a surtout eu envie de coller un peu plus à qui on est dans la vraie vie. C’est-à-dire qu’on est déjà assez engagés, pas forcément dans la définition d’ ”engagé politiquement”, mais engagés dans les discussions, engagés quand un sujet nous interpelle, nous intéresse, on va au bout. Et on a eu la sensation parfois d’avoir créé des sortes de compromis pour deux, comme si BIGFLO et OLI faisaient un pas l’un pour l’autre pour créer BIGFLO et OLI. Du coup, ça ne correspondait pas à 100% à qui on était. Et là, on a eu la sensation et l’envie d’assumer qui était BIGFLO et qui était OLI indépendamment, et de comprendre que ça pouvait être une force pour BIGFLO et OLI, à deux. Donc il y a eu cette envie. Et puis aussi, on s’est adapté aussi à la société. À l’époque, on aurait trouvé ça un peu gratuit de choquer ou d’être un peu plus amer dans les textes, surtout avec le public qu’on avait, qui est quand même un peu différent du nouveau d’aujourd’hui. Mais là, j’ai l’impression que la société est plus alerte, a malheureusement aussi plus l’habitude des choses violentes, que ce soit sur TikTok ou ailleurs. Donc, on a aussi fait une mise à jour de température et de discours ambiant, on va dire.

L’engagement, en réalité, a toujours été présent dans votre histoire, peut-être insufflé par votre père, d’ailleurs. Pourquoi ne pas l’avoir complètement assumé avant ?

Assumé, mais peut-être pas mis en avant dans les choix singles ou dans ce qu’on mettait en avant. Mais si je retrace notre histoire, dès 2018, je crois, on chantait Rentrez chez vous en live au Victoire de la Musique, en prime time, où on inversait la situation des immigrés. Et on imaginait que c’était la France qu’on devait fuir et qu’on était accueillis en Maghreb et mal accueillis, un peu racistes. Et même des morceaux comme Je suis, ou des sujets comme la Palestine, on en parlait déjà dans l’album LA VRAIE VIE. Donc, j’ai l’impression qu’on l’a toujours été, mais peut-être qu’on était moins bon marketeux autour de ça, c’est-à-dire qu’on n’a pas assez mis ça en avant.

Je suis assez d’accord

Aussi, en grandissant, à l’époque je trouvais ça un peu con, je ne sais pas, t‘as 20 ans et ça fait un peu donneur de leçon aussi, Donc là, on a 30 ans, donc il y a des sujets qu’on maîtrise plus aussi, il y a des avis qui ont changé, qui se sont forgés. Donc c’est un peu logique aussi. J’ai l’impression que c’est à nos âges, à cet âge-là vraiment, où tu peux rentrer en débat, je ne sais pas, à Noël, à la fin du repas, où avant tu te taisais, où t’étais soit trop hardcore, soit tu rigolais. Mais là, tu peux rentrer en débat sans faire le scientifique, mais tu peux parler politique ou tu peux parler du monde avec un regard qui est un peu plus juste et un peu plus travaillé.

crédit instagram : @odieuxboby
Crédit Instagram : @odieuxboby

Alors, ce que tu me dis là, ça peut être potentiellement privé, mais là, on est en période de campagne présidentielle. Tu penses que les artistes ont un rôle à jouer ? Ou alors, il faut tenir compte des places de concerts à vendre, et donc, parfois, les équipes des artistes font des choix qui freinent un peu les artistes dans leur engagement.

Non, non, je te jure que personne ne freine les artistes, honnêtement. S’il y en a qui se freinent, c’est eux-mêmes. Oui, un rôle à jouer, oui, mais parfois, j’ai le sentiment qu’on en met trop sur les artistes.

C’est parce que vous avez des mégaphones

Oui, mais autant que les journalistes, que des personnes sous la lumière, peut-être pas forcément liées au monde artistique, mais oui, bien sûr qu’il y a un rôle à jouer, en tout cas déjà de citoyen. Mais ma vision, c’est que c’est un peu parfois compliqué de donner notre avis de mecs millionnaires qui sont tout le temps en tournée, qui ont une vie beaucoup plus privilégiée à plusieurs niveaux, Parfois, je peux comprendre que certaines personnes, peu importe le bord d’ailleurs, puissent voir un peu d’un mauvais œil le côté « fais ce que je te dis absolument et je te montre du doigt qui est bon, qui est pas bon ». Après, voilà, comme j’ai déjà dit, je l’ai fait. Par exemple, j’avais fait barrage sur mes réseaux sociaux d’un texte qui avait bien tourné et fait un peu débat, mais nous, on est issus de l’immigration, donc bien entendu qu’il y a des situations où on va l’ouvrir et on l’ouvrira toujours. Mais c’est quand même un sujet qui mérite un peu de débat et qui n’est pas aussi blanc et noir à mes yeux.

Tu parlais de l’argent. J’aimerais qu’on s’arrête un instant sur l’argent qui a accompagné votre succès. On sent dans l’album qu’il y a un mindset qui semble se modifier dans la façon de l’envisager, comme dans Le retour du texte ou Le goût du sel. Ça m’intéresse que tu développes ce changement qui semble s’opérer autour de la perception de l’argent, j’aimerais savoir si c’est dû tout simplement à l’âge, s’il y a eu des choses spécifiques dans votre vie qui ont fait que ce mindset a un peu été modifié.

Déjà, je crois qu’on a toujours été différent sur ça, Flo et moi

Oui, ça, il me semble, justement, et je parlais plus de Flo, en vérité

Oui, c’est ça. Flo, il a toujours eu, je crois, un rapport assez décomplexé et assez assumé. Je crois qu’il a vite compris, du fait qu’on était pauvres, petits, et qu’on était assez frustrés sur plein de choses, je pense qu’il a vite compris, malheureusement à mes yeux, que l’argent était synonyme de liberté dans notre société. Donc j’ai l’impression qu’il a de plus en plus assumé avec le temps. Et je pense qu’au lieu d’en faire un sujet un peu tabou, comme ça peut être le cas de mon côté ou le cas de plusieurs artistes, il en a fait aussi un personnage et il a un peu joué avec ça, à la fois pour motiver, à la fois pour faire marrer et pour casser un peu ce plafond de verre, très français, où on est toujours un peu mal à l’aise avec ces sujets-là

Mais il semble revenir de ça quand il dit « il faut que je me relève après être tombé dans le panneau », etc.

C’est ce que j’allais te dire à la fin. Je crois qu’il est passé par un truc, pour se prouver en tant qu’ancien petit pauvre de province un peu frustré. Et en grandissant, notamment dans Le goût du sel, c’est vrai, il a eu cette sensation-là parfois d’avoir fait le tour du truc et de se dire, c’est quand même con de courir après les marques, de courir après des valeurs qui sont parfois superficielles. Donc ouais, en effet, c’est des discussions qu’on a eues même très, très récemment. Donc l’album est bien à jour, sur une perception qui évolue. Et j’ai la sensation qu’elle est propre aussi à notre société. Je le vois sur TikTok, je le vois, les jeunes que je croise, qui commencent à avoir un regard un peu différent, ils comprennent qu’il y a certaines choses, certains chemins et certains détours, dont ils peuvent se passer j’ai l’impression

Est-ce que l’exercice de l’intime a été compliqué pour chacun d’entre vous. Pour les deux morceaux W_osaka_hotel et Tumemanques, où vous êtes en solo, sur chacun de ces morceaux là, on est sur du très, très intime.

Écoute, bizarrement, non, parce qu’à faire, ce n’est pas compliqué. C’est plus après le choix de le sortir, en effet.

C’est de ça que je parle

Exactement. C’est parfois un peu déroutant, mais je crois que ça nous a fait du bien aussi. Si c’est solo aussi, c’est parce que l’autre n’a pas trouvé sa place tant le thème est intime. C’est-à-dire que moi, par exemple, je parle du deuil d’une sorte de marraine ou grand-mère d’adoption qui a vraiment changé ma vie, mon rapport à la vie, et c’est vrai que Flo ne s’y voyait pas, c’est tellement personnel. Et pareil, Flo, il parle de son spleen, de sa dépression un peu constante et de cette lutte contre cet aspect un peu dépressif qu’il a. Mais pareil, je ne m’y voyais pas. C’est tellement propre à lui. Donc, oui, parfois, c’est un peu déroutant de le sortir et de se rendre compte qu’on fait rentrer vraiment les gens dans notre univers le plus intime. Et à la fois, il y a tellement des histoires belles, je sais que pour Tumemanques, j’ai eu beaucoup, beaucoup de messages de gens que ça a accompagné dans le deuil ou de gens qui ont eu la sensation que j’ai pu mettre des mots sur une sensation qu’ils avaient. Donc, on va dire que le jeu en vaut la chandelle, mais c’est vrai que ça peut être parfois, ça peut bousculer intérieurement.

crédit instagram : @odieuxboby
Crédit Instagram : @odieuxboby

Merci pour ça. Concernant les projets et les choses à venir ? 

Là, on est en pleine tournée, du coup on est focus à fond sur le Karmatour. On a encore quelques dates qu’il faut remplir et surtout ça va durer jusqu’en février donc c’est assez dingue ce qu’on va vivre. On est hyper heureux, surtout on est plein de gratitude de voir que ça dure encore, et que des gens remplissent les zéniths depuis 10 ans, ça c’est vraiment…je m’en remets pas

Et vous attendez un nouveau public ou pas alors ?

Par rapport à Karma ça a commencé un peu, c’est toujours dur sur scène de se rendre compte mais on a la sensation, oui, en tout cas, qu’il y a un public qui a grandi avec nous. On n’est plus du tout dans le public très jeune qu’on pouvait avoir. On le voit même dans la rue, dans les gens qui nous interpellent. J’ai l’impression que les nouvelles jeunes générations écoutent un autre style de rap, en tout cas. Donc, oui, on a la sensation que c’est un public assez différent. Ensuite, on a beaucoup, beaucoup écrit et composé parce qu’on était tellement heureux des réactions sur KARMA qu’on n’est pas à l’abri de sortir pas mal de titres prochainement. Peut-être, on réfléchit à peut-être faire un truc comme Karma 2, tu vois, pour battre le fer tant qu’il est chaud et montrer vraiment que…

Avec la même direction ?

Ouais, la même direction et montrer que c’est pas une parenthèse ou un coup de chance, quoi. Ça, et puis plein, plein de super projets. Moi, j’ai le projet d’une grande expo pour ouvrir un peu les portes de l’art contemporain, mélanger l’art, le rap, etc. que je fais au Grand Palais qui va s’appeler le Musée Imaginaire d’Oli. Ça va être un super projet en décembre. Donc voilà, dans tous les sens, mais super, super motivé.

Merci OLI, Il y avait encore plein de choses à se dire, mais le temps nous manque….

Merci pour la qualité des questions et le kiff, c’était top

Merci beaucoup, OLI, merci, au revoir

Avec grand plaisir, prends soin de toi Scolti, merci. À bientôt.

rdv au Zénith de Lille, les 15 et 16 Décembre (billetterie ici)

BILLETTERIE KARMATOUR ICI

LE MUSÉE IMAGINAIRE D’OLI ICI


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