Angélique Kidjo : « L’espoir amène l’action »

credit brantley gutierrez

par Scolti

Scolti : Bonjour Angélique Kidjo, bienvenue chez SKUUURT ! Quel honneur pour moi d’avoir cet échange avec toi, dans le cadre de ta venue au Casino Barrière de Lille le 15 Novembre 2026 !

Angélique Kidjo : J’ai hâte !

Et j’ai hâte de venir te voir ! Ta carrière, très riche et très longue, t’a menée à sortir ton 18ème album en avril 2026, avec à nouveau de nombreuses collaborations, tu as également participé à la B.O de La Haine Le Live. Tu as côtoyé les plus grandes et les plus grands tout au long de ces années. Quelles rencontres t’ont le plus marquée, musicalement ou humainement ?

Toutes. Toutes, parce qu’elles sont toutes différentes. On parle la langue musicale, mais on la parle différemment chacun, avec une identité vocale ou musicale assez précise. Donc, je ne peux pas dire un tel ou un tel est mieux, il y a des expériences qui sont marrantes, des expériences qui sont sérieuses. Il y a toutes sortes de moments magiques qui se passent avec la musique. On raconte une histoire, on est au service de la musique. Et du coup, il n’y a plus d’endroit où il n’y a plus d’ombre

Mais tu as aussi rencontré des personnalités historiques, en dehors de la musique. 

Bien sûr. Il n’empêche que ce sont aussi des êtres humains. Je n’oublie jamais ça parce qu’on devient qui on devient parce qu’on a eu à faire des choix et à faire ce qu’on fait du mieux qu’on peut. Et ça donne une stature ou je ne sais pas quoi. Mais au fond, nous sommes tous des êtres humains, forts, vulnérables…Les gens sont importants parce qu’on leur donne de l’importance, mais moi, je suis quelqu’un d’humble. Je suis toujours au service de cette musique qui me permet de raconter l’histoire comme une histoire de la race humaine. Et le reste est anecdotique. Le plus important, c’est d’arriver à faire quelque chose de concret et de pérenne ensemble. Et de beau, ensemble. C’est tout

Je vois. Tes victoires musicales sont nombreuses, en plus de la reconnaissance du public. Tu as désormais 5 Grammy Awards, un Polar Music Prize, souvent considéré comme le prix Nobel de la musique, et plus récemment, tu as été la première artiste africaine à avoir son étoile sur le Walk of Fame d’Hollywood. D’autres prix jalonnent ton parcours. Dans For Me, tu parles de tes réussites personnelles face aux obstacles. À quoi tu penses, quand tu te regardes dans le miroir de la salle de bain ? Est-ce que tu convoques la fillette que tu étais qui chantait dès l’âge de 6 ans ?

Mais la fillette n’est jamais partie, sinon je ne serais pas là. Quand on commence à avoir la grosse tête, on ne produit rien (rires). On est là, on souffle dans le vent. Ça n’a aucun sens du tout, ou alors on part dans l’absurdité totale. Cette petite fille curieuse est toujours là. C’est pour ça que je fais ce que je fais. Je suis toujours curieuse de l’autre, pour comprendre nos différences et nos similarités. C’est très important de comprendre qu’il n’y a qu’une race humaine. On a beau vouloir la diviser, la couper en couleurs, en langues, en géographie, ça ne sert à rien puisque de toute façon, si on n’est pas là ensemble, on n’est rien. Les prix, c’est la consécration peut-être du travail que je fais depuis longtemps. Je suis toujours au service de cette musique.

J’ai compris très tôt, en étant gamine, à voir la passion de ma maman pour le théâtre et son exigence, qu’à travers l’art on peut se transformer, on peut apporter quelque chose qui nous dépasse et qui nous apprend à nous connaître nous-mêmes, pour pouvoir connaître les autres. L’art, c’est quelque chose qui n’est jamais anodin, même un trait sur un tableau. Ça veut dire quelque chose pour la personne qui a fait ce trait-là. Et c’est ça. Ce qui m’intéresse, c’est d’aller à l’essence des choses. Et à me confronter à cette essence dans ma vulnérabilité, mes défauts, mes faiblesses, tout. Parce que l’art que nous permet de nous dépasser. On n’est pas parfait. Personne n’est parfait

angelique kidjo affiche concert olympia paris.png

Et donc, devant ce miroir, tu ne te dis pas “quel chemin accompli” ?

Je n’ai jamais pensé à ça, en fait. Je me dis toujours : si quelqu’un m’avait dit, quand j’ai commencé à chanter, que j’aurais mon étoile sur le Hollywood Walk of Fame, ou que j’aurais eu un Grammy (elle en a eu 5), j’aurais dit à cette personne : mais tu as fumé quelle moquette ?? Ça ne va pas à toi ?? On ne peut pas ! C’est justement ça, la vie. La vie n’est pas faite de certitudes. Si elle était faite de certitudes, et de savoir ce que demain sera, on aurait tout détruit, parce que c’est ainsi, notre instinct de destruction est souvent plus fort que notre instinct de création. Il y a des limites. Chez moi, il y a un proverbe qui dit qu’on naît avec la vie dans une poche et la mort dans l’autre poche. C’est-à-dire qu’on naît, et on a tant de temps à passer dans la vie. Donc, on vit. La vie, ce n’est pas un but, c’est vivre, tout simplement. Et quand on vit, qu’est-ce qu’on fait avec le talent qu’on a ? On essaie de faire du mieux qu’on peut. On essaie de t’apporter quelque chose. Vivre, c’est être au service des uns et des autres. Et ça, c’est la musique qui me le rappelle tout le temps. Parce que quand tu écris une chanson, comment tu sais quand l’inspiration va arriver ? Personne n’a tout le contrôle sur ça. Et quand l’inspiration arrive, si tu n’es pas suffisamment humble pour l’attraper et que tu te crois supérieur à cette inspiration, tu commences à rajouter plein de trucs, tu perds la chance, parce qu’elle n’a plus de sens.

Ton dernier album s’appelle HOPE !! Est-ce que tu penses incarner une forme d’espoir pour les filles et les femmes de ce monde ?

Non, c’est pour tout le monde, l’espoir. Il n’y a pas de vie sans espoir. Absolument pas. On a beau penser que l’espoir, c’est un mot mielleux, ou je ne sais pas quoi, mais si on n’a pas d’espoir, on se lève comment ? On fait comment tous les jours ? On espère que sa journée va bien se passer. On n’a pas de certitude. Tout peut se passer dans une journée. C’est l’espoir qui nous permet de vivre et d’être debout sur nos deux jambes et d’avancer. Quoi qu’il arrive, on doit marcher. On fait quelque chose. L’espoir est la chose la plus puissante qui donne naissance à l’amour, qui donne naissance à la vie. Si on perd l’espoir, on se tourne vers l’obscurité, on se tourne vers la haine. On se tourne vers la destruction, on se tourne vers la violence. L’espoir, c’est quelque chose qui est comme un chemin. On décide de prendre ce chemin de l’espoir en allant vers la positivité ou la négativité. On a le choix. Et le choix aussi, c’est un mot qui est compliqué pour nous. Dans la vie humaine qu’on mène sur cette terre, on peut faire de bons choix comme de mauvais choix. Personne n’est à l’abri de faire une erreur. C’est ça, l’humilité de la vie

Mais est-ce que l’espoir est suffisant ? Est-ce que le prochain album pourrait s’appeler ACTION !! ?

L’espoir amène l’action. Parce que quand on a espoir de vivre une vie pleinement réussie, ou de vivre une vie en paix, on décide. C’est là où on prend une décision en disant : comment je peux mettre mon espoir en action ? C’est quelque chose qui est inné en nous. Et on oublie souvent l’espoir, mais oublier l’espoir, c’est se dire : on ne changera rien, les choses sont comme ça, on ne fera rien. C’est du cynisme, c’est du défaitisme, c’est de la haine, c’est tout sauf quelque chose qui nous célèbre, qui nous permet de célébrer l’humain que nous sommes. Chacun d’entre nous, nous sommes uniques. Ce que vous faites, je ne peux pas le faire. Et c’est ça, ce que l’espoir veut dire. Accepter qui on est et agir pour sa vie et la vie des autres.

mm0553 ak portraits 241108ak 0219 editfinal v1d credit brantleygutierrez
CREDIT BRANTLEY GUTIERREZ

À quel point estimes-tu que ta musique doit être engagée, et penses-tu que la musique peut avoir de l’impact sur les pensées, et les mouvements sociaux, toi qui as été nommée parmi les 100 personnalités les plus influentes du monde par Time Magazine, en 2021, et qui a chanté dans ton dernier album No stopping us ?

Même quand on fait les marches dans la rue, il n’y a rien qui est sans chanson. On scande des mots et on les chante. Parce que ça nous donne une force, de chanter. Ça nous donne une force de partage parce que les gens entendent et répètent ces chansons. Ce n’est pas avec une arme qu’on construit la paix. C’est par le sourire qu’on commence à parler de paix. C’est en pensant à l’autre, à l’importance de la vie de l’autre par rapport à l’importance de votre propre vie,qu’on arrive à avancer. Tu me parles d’engagement. Eh bien, qui ne s’engage pas ? Le fait de parler ensemble, c’est un engagement. Il n’y a pas d’être humain qui ne s’engage pas. Sinon, tu n’as pas de vie. Tu n’as pas de vie du tout. Celui qui écrit, même un polar, c’est un engagement. Quoi qu’on fasse, c’est un engagement qu’on prend vis-à-vis de soi et vis-à-vis de la société. Donc la musique fait partie de ça. La musique, c’est la chose la plus puissante au monde. Pourquoi quand les dictatures s’installent, il n’y a plus de musique, il n’y a plus de son ? Parce que la musique donne la force au peuple de se lever et de se dire « on en a marre de toi ». “ On en a marre de ça ! ” Donc, tout ce qui est culture, tout ce qui peut nous réaffirmer dans notre humanité est une arme contre la dictature et l’autocratie. Et c’est ça, l’autoritaire. L’autoritarisme, c’est d’écraser l’espoir, d’écraser l’humain en nous, d’écraser nos valeurs de justice, de bonté, de compassion, d’empathie, et le seul choix que nous donne l’autoritarisme c’est la haine de l’autre. Au bout d’un moment, la haine de l’autre, ça ne vous nourrit plus, parce que ça ne donne rien, ça ne donne que de la violence. Et ça crée de la violence autour de vous qui impacte pas seulement les gens contre lesquels vous vous levez, mais les innocents, et même votre famille. C’est ça, la force de la musique. La musique n’a pas d’autre agenda que de nous mener vers quelque chose qui est plus grand que nous, d’avancer ensemble en disant “non” à tout ce qui peut être une menace pour notre liberté. Notre liberté est fragile. Ce sont des bagarres et des luttes qui ont fait que nous sommes des êtres humains libres sur cette planète. Et quand quelqu’un vient et vous sort un discours en disant “votre liberté est plus importante que la liberté de la personne en face de vous”, qui ne vous a jamais rien fait, qui veut vivre exactement comme vous, une vie meilleure. Vivre dans la dignité, c’est un droit humain. Et quand on a un système, une idéologie qui vous dit “les autres, c’est eux qui vous empêchent d’être heureux” , est-ce qu’on a une tête pour réfléchir en se disant “mais attends, cette personne ne paie pas mes impôts, ne paie pas mon loyer. Comment cette personne vit ? Si cette personne a envie de vivre une vie digne, qui suis-je pour dire qu’elle n’a pas le droit d’être là ?” Ce n’est pas les gens les plus pauvres qui créent la pauvreté. Ce sont les plus riches qui créent la pauvreté. Donc on est là, on se raconte une histoire qui n’a aucun bon sens. C’est complètement débile. C’est ce qu’on nous dit aujourd’hui. Les immigrés, ceci, les immigrés, cela. Qui n’est pas immigré ? Qui est de race pure sur cette planète ? Il n’y en a pas. C’est ça le problème que moi j’ai. Cet engagement que j’ai dans la musique, c’est de faire mes chansons, et dire aux gens “Si vous donnez votre liberté, c’est un choix que vous faites et vous n’avez que vous-même à blâmer. Si vous décidez que l’espoir peut être un début de conversation, un début de projet sur lequel on peut construire une société qui est plus juste, et aider les autres à aussi se développer, et du coup rester chez eux !” C’est compliqué, quand on dit espoir, ce n’est pas simple. C’est beaucoup plus profond que ça

241108ak 1439 1 2 editfinal (2) credit brantleygutierrez
CREDIT BRANTLEY GUTIERREZ

Et quand tu as été nommée parmi ces 100 personnalités, est-ce que ça t’a imposé une espèce de responsabilité que tu n’avais pas demandée ?

Quand j’écris mes chansons, c’est déjà une responsabilité. La responsabilité que j’ai en tant qu’artiste, c’est de ne jamais utiliser mon art pour faire la propagande de la haine, de la violence. Je ne crois absolument à aucun changement qui se fait dans la violence. Nous sommes passés par deux guerres qui ont pris des millions de vies. On a réglé les problèmes ou on continue à les régler ou on le casse encore ? Pour moi, c’est simple. Mon engagement à moi, c’est ça. En tant que personne ayant fui la dictature communiste chez moi. Les gens ne savent pas ce que c’est de vivre ça du jour au lendemain. Ta liberté est prise. On n’a même pas besoin de te construire une prison. Ta maison, là où tu vis, ton sanctuaire où tu es né, où tu vis, où tu te sens humain, devient une prison. Les gens ne se rendent pas compte de ça. C’est pour ça que je suis très sensible à la liberté que me donne la musique. Et cette liberté vient avec une responsabilité. Celle de ne jamais utiliser ma voix pour déshumaniser l’autre. Je ne peux pas le faire.

Est-ce que l’accomplissement ultime serait d’être parvenue à faire bouger des lignes ? C’est dans ce sens que tu restes (I’m) On Fire ?

Il y a une chose que j’ai apprise quand j’étais gamine, parce que moi, je suis toujours cette petite fille curieuse qui a grandi au Bénin en posant des questions sans arrêt. J’agaçais tout le monde. Les personnes âgées, dès que j’arrivais dans les villages, tous, ils s’en allaient. Parce que j’avais besoin de comprendre. Je ne sais pas pourquoi, je suis née comme ça. Il faut qu’on m’explique les choses, que je puisse l’intégrer dans ma vie. Et je me rappellerai toujours, j’étais au village de mon père et il y avait une cérémonie de commémoration de quelqu’un d’important qui était parti. Et je suis là, assise, je chante, je chante, et tout d’un coup, je me dis : “attends deux secondes là. Mais ce qu’on chante là, c’est trop dur. Et pourquoi les gens dansent là-dessus ?” Je me suis retournée vers mes oncles et mes tantes. Je dis, mais c’est quoi cette histoire ? Ce dont vous parlez, c’est antinomique de la danse et de la joie qu’il y a autour. Et qu’est-ce qu’on me dit ? “On se rappelle des bons et des mauvais moments qu’on a passé avec cette personne qui est partie. On veut célébrer avec cette personne sans occulter aussi les moments difficiles par lesquels elle est passée.” Nous, notre rôle, quand tu fais de la musique, quand tu chantes, n’est pas de rendre les gens coupables de quoi que ce soit. C’est justement en faisant bouger le corps que l’esprit s’adapte aux paroles et qu’il y a une action qui vient après ça. Et cette action qui vient après, ce n’est pas qui décide quand et où ça va se passer. C’est ça, la puissance d’une chanson. On décide à un moment donné, cette chanson m’a donné telle ou telle chose. Je décide moi, en tant que personne, qui ai écouté cette chanson, de faire telle ou telle chose. Et ça, c’est une leçon que j’ai apprise gamine. Au départ, je me suis dit, mais c’est quoi ce bordel qu’on me raconte ? Et ça a fait son chemin dans ma tête. Je me suis dit, au fond, c’est vrai. Pourquoi plomber les gens ? La culpabilité ne bouge pas.

Je vois. Je parlais des lignes que tu peux faire bouger éventuellement, à ton échelle tu les as déjà faites un peu bouger via ta fondation Batonga, qui lutte pour que les jeunes filles puissent accéder au primaire et au secondaire. Est-ce que tu pourrais me parler de ce combat ?

J’ai été nommée ambassadrice de l’UNICEF en 2002. Ça a coïncidé avec une grande réunion aux Nations Unies pour signer le traité d’éducation primaire universelle pour tous les enfants. Et je me suis dit, pourquoi ça nous a pris jusqu’en 2002 pour que les enfants aient le droit d’aller à l’école ? C’est quoi ce truc ? Et moi, je n’étais pas proche des Nations Unies. Et quand on m’a demandé d’être ambassadrice de l’UNICEF, pour faire une campagne pour que toutes les filles aient au moins accès à l’école, à l’éducation primaire, ma première question a été de dire : je fais quoi ? Je serai à la place des politiciens ? Je ne veux pas, ça ne m’intéresse pas. Et on m’a dit : qu’est-ce que tu veux ? Je dis, écoutez, comment on fait pour mettre les filles à l’école ? Comment on fait pour aider les femmes, les enfants, les jeunes filles, les jeunes garçons, comment on fait ? Comment travaille l’UNICEF ? Donc, j’ai commencé à travailler avec l’UNICEF. Et je me suis rendue compte, après avoir fait beaucoup de campagnes de télé, de radio, en français, en anglais, et j’arrive en Tanzanie et des mères me disent : si on met les enfants en primaire et qu’on n’en met pas en secondaire, elles vont se retrouver dans un mariage précoce, comme nous. Et tout s’arrête là. Dès que tu es mariée, c’est fini. Tu ne peux plus aller faire un autre métier parce que tu commences à avoir des enfants très tôt. Et beaucoup d’enfants meurent, en donnant naissance, parce que c’était des enfants, leurs corps ne sont pas préparés à porter des grossesses. Et c’est là où moi je me suis engagée. En disant que c’est une opportunité économique perdue parce que ce sont des vies qu’on sacrifie et on ne sait pas si parmi ces jeunes filles qui sont mortes en donnant naissance, il n’y avait pas la prochaine prix Nobel de la paix, qu’on a tué déjà. Donc ça a été quelque chose qui a aussi résonné en moi. Quand j’ai fini le primaire, avec mes copines, on a fait des plans en disant « mais quand on sera au collège, on va faire ci et ça ». Je me suis retrouvée pratiquement toute seule. La plupart ont été mariées dans les villages. Ça a été un choc pour moi parce que je ne comprenais pas. J’ai dit à mon père « tu vas m’aider”, mon père dit “c’est privé, je ne peux rien y faire, je ne peux pas aller dans les familles en leur disant ce qu’ils doivent faire ». Et tous ces trucs me sont revenus. Et donc, on a commencé à mettre les petites filles à l’école. Les mères, en gros, à demi-mots m’ont dit qu’il fallait qu’elles continuent à aller à l’école, pour arrêter le cycle de pauvreté qu’instaure le mariage précoce. Donc, je suis revenue à New York, j’ai commencé à dire “je vais faire le secondaire”. Tout le monde a dit “mais Angélique, t’es dingue, tu ne vas pas t’embarquer dans ça ! Tu vas échouer parce que les filles arrêtent l’école, secondaire, machin. Et je me suis dit, mais pourquoi ils m’agacent tous en me disant ça ? C’était simple : on peut rester là, et ne rien faire. Et j’ai décidé, justement, avec l’aide de deux avocats que j’ai rencontrés à Washington, et qui avaient un fonds, qui travaillaient déjà avec des enfants qu’on devait opérer en Afrique. On s’est rencontrés, je leur ai dit, voilà ce que je veux faire. Je veux mettre les jeunes filles à l’école, je ne veux pas que ça coûte un centime aux parents. Parce que les plus pauvres, s’il faut acheter un uniforme ou un livre, ça ne marchera pas. Si vous ne payez pas la scolarité, ça ne marchera pas. Donc, Batonga dit : on va donner la scolarité, l’uniforme, les livres, le tutorat, le mentorat et un repas par jour. Et dans certains programmes, comme dans le sud de l’Éthiopie, au lieu de payer la scolarité, on donne l’équivalent de la scolarité à la maman ou aux parents pour faire un business et eux, en retour ils payent la scolarité. C’est-à-dire qu’à chaque endroit, les réalités étaient différentes. On s’est adapté tout de suite en travaillant avec les ONG locales. Je n’ai pas voulu créer un bureau, et payer des gens au lieu de mettre l’argent qu’on me donnait où il fallait, et l’argent qu’on donnait à la Fondation allait directement au programme.

241108ak 0785 editfinal (3) credit brantleygutierrez
CREDIT BRANTLEY GUTIERREZ

Ça concerne combien de pays ?

On a commencé avec 5 pays. Le Bénin, le Mali, le Cameroun, l’Éthiopie et la Sierra Leone. Les premières filles à disparaître du radar, c’était à Kidal, au Mali. Parce que les terroristes sont arrivés. Les 60 filles qui étaient là-bas ont disparu du radar. Dans les autres pays, on a continué. Et en 2016, je me suis dit, maintenant, il faut qu’on ait des données précises de l’efficacité de ce qu’on fait. Le nombre de filles qui sont parties de l’école, on veut savoir les raisons pour lesquelles elles sont parties. Et comment continuer un autre programme qui permette à ces filles d’avoir une autonomie financière. Donc, on a commencé avec une organisation qui s’appelait Population Council. Ils travaillaient beaucoup dans les pays d’Amérique latine, spécialement au Guatemala, où ils ont créé une application qu’ils appelaient The Girl Roster. Et on mettait les questions dedans. Les filles qui sont parties de l’école, quelles sont leurs conditions de vie ? Sont-elles orphelines ? Sont-elles enceintes ? Sont-elles sur le point de se marier ? Quelle est leur vision de leur futur ? Et comment on peut les accompagner ? Et avec cette technologie, on pourrait faire une levée de données d’un village de 5 000 personnes, par exemple. Donc, j’ai dit, au lieu d’être dans les 5 pays, je vais me concentrer sur 2 villages au Bénin, qui sont des villages qui sont sur la route des marchandises qui partent du sud, qui arrivent au port, qui va au nord, où il y a beaucoup de jeunes filles qui veulent aller vers le nord pour aller travailler et qui disparaissent du radar. Donc on a commencé, et on a fait depuis 2016 le Batonga nouvelle génération. Les filles, quand on a fait la levée de données, ont demandé un endroit où elles pouvaient se retrouver pour faire du business ensemble. “On aimerait qu’on nous apprenne à faire du business”. J’ai dit OK. Donc on a été voir le Population Council et d’autres organisations pour qu’on mette dedans le programme de ces filles, comment monter un business, et le planning familial était dedans aussi : comment éviter de se faire violer et ne pas rester dehors trop tard….Et on a sensibilisé les chefs religieux, les chefs de village. Toutes les communautés, si une fille se sent en danger, elle rentre dans une maison, et cette maison doit être une maison où cet enfant doit être en sécurité jusqu’à ce que ses parents arrivent. On a commencé comme ça. Et aujourd’hui, ces filles elles-mêmes, des 120 dollars qu’on leur donnait, font des prêts à d’autres filles au-delà de notre programme.

mm0553 ak portraits 9105 editfinal v2 credit brantleygutierrez
CREDIT BRANTLEY GUTIERREZ

C’est incroyable…

Et on a commencé aussi…en 2019, avant le début du Covid, j’étais là-bas, et j’ai vu la frustration des jeunes garçons et des jeunes hommes. J’ai dit, il faut absolument, en tant qu’organisation, on fasse quelque chose. Parce que nos jeunes filles, si elles réussissent et qu’elles épousent un mec qui est frustré, ça ne marche pas. Donc on a commencé en 2019 le programme des jeunes garçons et des jeunes hommes.

C’est intéressant, j’allais justement te demander si cette orientation de choix vers les filles entrait dans un combat féministe plus global, que tu mènes notamment, entre autres, avec des chansons comme Superwoman (feat avec Dadju). Mais là, tu m’apprends que ça concerne aussi désormais les garçons

Attends, on fait des enfants comment ? Tout seul ? Toute seule ? Ah mais non ! Si on veut parler de féminisme, il faut que les hommes soient au contact des femmes et voient leur lutte au quotidien. Et que ça leur parle. En fait, dans les villages les plus reculés, les femmes se lèvent très tôt. Elles vont chercher de l’eau s’il n’y a pas d’eau à côté. C’est-à-dire que toute la journée, elles n’arrêtent pas, pour que la société tienne debout. La dernière fois que j’y suis allée, c’était en février de cette année, il y a un jeune homme qui, devant toute la communauté, s’est porté volontaire pour l’un des cursus qu’on fait : on lui a fait porter une grossesse de neuf mois. On lui a mis un sac à dos du poids d’un bébé. On lui a mis une bassine sur la tête. Et on lui a dit d’aller faire le marché, de revenir, de commencer à faire la lessive. Le mec, il n’a pas duré cinq minutes ! Tout le monde rigolait. Et on voyait les personnes âgées, les hommes, les chefs de village, les chefs religieux, les parents, qui hallucinaient complètement.Et les jeunes hommes se levaient et disaient : “moi, je ne sais pas comment les femmes font ! Ce n’est pas possible, ça !” C’est comme ça qu’on sensibilise les jeunes hommes aux réalités des jeunes filles. C’est-à-dire qu’il faut de la réalité au quotidien, et faire des choses qui leur parlent pour qu’il y ait un changement profond.

mm0553 ak portraits 241108ak 2244 editfinal v2 credit brantleygutierrez
CREDIT BRANTLEY GUTIERREZ

On sait que ta vision a en partie été sculptée par des femmes fortes, tes grands-mères ou ta mère, mais aussi par ton père. Est-ce que tu leur dois, au sens de “dette”, les combats que tu portes ? Est-ce que c’est une façon d’honorer leur mémoire ?

Je n’ai pas de dette vis-à-vis de mes parents, du tout. Au contraire, c’est une reconnaissance, parce qu’ils nous ont élevés pour nous faire comprendre qu’il y a des inégalités dans le monde, mais que ce n’est pas inchangeable. Les choses peuvent bouger. Quelqu’un qui a un centime peut le partager avec quelqu’un. C’est tout simplement ça, c’est la valeur des choses, la valeur d’une vie, la valeur de partager, ça, je leur serai toujours reconnaissante de ça. C’est de la reconnaissance, donc.

La lumière qui est mise sur toi te fait porter une autre responsabilité que tu n’as pas peut-être pas choisie : la mise en lumière de la musique africaine

Pas du tout, pas du tout. Il y a tellement de jeunes qui portent cette lumière sur mon continent, ça je le dis depuis longtemps, les jeunes d’aujourd’hui en Afrique, n’ont attendu personne pour faire ce qu’ils ont envie de faire.

Comment regardes-tu le nouvel essor mondial de la musique venant du continent, si tant est qu’on puisse la globaliser ?

Elle était déjà globalisée avant que les jeunes arrivent. Quelle musique n’a pas été impactée par la culture africaine ? D’où vient l’homo-sapiens ? Il vient du continent africain, nous sommes tous africains.

La passion reste intacte, Angélique ?

Toujours. Sans passion, on vit à moitié. Moi, je n’ai pas envie de vivre à moitié, j’ai qu’une vie et je veux la vivre pleinement.

Merci beaucoup Angélique, c’était extrêmement riche et intéressant, à bientôt !

Merci Scolti, au revoir

BILLETERIE CASINO BARRIÈRE 15 NOVEMBRE 2026


En savoir plus sur SKUUURT

Subscribe to get the latest posts sent to your email.

Laisser un commentaire