Le hip-hop amĂ©ricain sâest longtemps racontĂ© comme une contre-culture. De Snoop Ă Kendrick, cette musique qui nous fait tous vibrer depuis lâenfance est nĂ©e contre lâordre Ă©tabli, contre le racisme institutionnel, contre lâAmĂ©rique blanche et conservatrice⊠Bref, elle est surtout lĂ pour nous faire rĂ©flĂ©chir.
Pourtant, depuis quelques annĂ©es, une fissure sâĂ©largit : certaines de ses figures les plus visibles ne contestent plus le pouvoir, elles le courtisent. Et parfois, elles sây soumettent carrĂ©ment. Nicki Minaj en est aujourdâhui lâexemple le plus brutal.
Il fut un temps oĂč la rappeuse incarnait une subversion pop flamboyante, jouant avec les identitĂ©s et les performances de genre. Une icĂŽne pour les communautĂ©s LGBTQ+, les femmes noires et immigrĂ©es qui avaient fait dâelle bien plus quâune star, une vĂ©ritable alliĂ©e.
Ce temps est terminé. à 43 ans, Nicki Minaj ne provoque plus : elle exclut.
Ses attaques homophobes rĂ©centes contre le journaliste Don Lemon, sa rhĂ©torique de plus en plus violente contre les immigrĂ©s, ses rĂ©fĂ©rences trumpistes assumĂ©es et son apparition sur la scĂšne de Turning Point USA (rassemblement gĂ©ant de lâAmĂ©rique conservatrice) ont fini de lever le doute. Minaj ne flirte plus avec MAGA : elle en adopte le langage, les obsessions et les ennemis comme les journalistes, les personnes trans ou encore les immigrĂ©s.
Ce basculement nâest pas isolĂ©. Avant elle, Kanye West, dĂ©sormais Ye, avait ouvert la voie. Casquette rouge vissĂ©e sur la tĂȘte, dĂ©clarations dĂ©lirantes, antisĂ©mitisme assumĂ©, fascination pour lâautoritĂ© et la transgression rĂ©actionnaire. Si Kanye sâest lentement retirĂ© de la vie publique, sa musique reste encore Ă©coutĂ©e, presque impossible Ă boycotter.
Nicki Minaj, elle, nâa pas cette protection-lĂ . Son capital culturel reposait largement sur une relation privilĂ©giĂ©e avec les minoritĂ©s sur un pacte implicite : celui dâune artiste qui savait dâoĂč venait son soutien. En rompant ce pacte, elle sâest retrouvĂ©e seule. Fin dĂ©cembre, elle a discrĂštement supprimĂ© son compte Instagram, fuyant une plateforme devenue ingĂ©rable face Ă la colĂšre de ses fans historiques.
Le boycott, ici, nâest pas thĂ©orique : il est dĂ©jĂ en cours.
« She is not our friend », martĂšlent dĂ©sormais les internautes. Contrairement Ă Kanye, Nicki Minaj nâest pas une figure impossible Ă effacer. Elle est remplaçable. Et surtout, elle croit en ce quâelle dit.
Dans un contexte lourd de chasse Ă lâimmigration illĂ©gale qui se joue en ce moment sous la prĂ©sidence de Donald Trump, une pĂ©tition pour « expulser Nicki Minaj des Etats-Unis » a dĂ©jĂ recueilli plus de 200 000 signatures. Un signal fort pour son crĂ©ateur, un jeune homme noir de 16 ans originaire de Chicago : « Expulser Nicki Minaj vers TrinitĂ© servirait de rappel que les personnalitĂ©s publiques doivent ĂȘtre responsables de leurs paroles et de lâimpact plus large quâelles ont sur diverses communautĂ©s ».
MalgrĂ© le backlash, Nicki persiste et signe. Fin janvier, elle est de retour aux cĂŽtĂ©s de Donald Trump, assumant son amitiĂ© pour le prĂ©sident, quâelle surnomme dâailleurs affectueusement Daddy Trumpo : âJe suis probablement la premiĂšre fan du prĂ©sident ». « Et ça ne va pas changer. La haine, ou ce que les gens disent, cela ne me touche pas du tout. En fait, cela mâincite Ă le soutenir encore plus », a poursuivi l’auto proclamĂ©e reine du rap.
Ce qui se joue dĂ©passe les trajectoires individuelles. Le âMAGA rapâ, marginal mais bruyant, propose une nouvelle mythologie : celle dâartistes dĂ©sormais noirs et millionnaires, dĂ©fendant leur ascension sociale et Ă©conomique en piĂ©tinant les plus faibles.
Nous sommes tous dâaccord pour dire quâil y a quelque chose de tragique Ă voir des artistes façonnĂ©s par des publics marginalisĂ©s choisir lâapprobation dâun pouvoir qui ne les protĂ©gera jamais vraiment. Nicki Minaj croyait peut-ĂȘtre rejoindre les âcool kidsâ. Elle a surtout quittĂ© la scĂšne culturelle qui lâavait portĂ©e.
Sam Drammeh-Boillot
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