IAM , les fondations, HHHistory, interview SKUUURT

IAM

Par Scolti, 22 février 2024, La Condition Publique, Roubaix

Scolti : Salut IAM

AKHENATON : Salut ! 

SHURIK’N : Bonjour !

S : Le groupe lĂ©gendaire et mythique du rap français, prĂ©sent dĂšs les fondations. Vous n’avez pas juste apportĂ© votre pierre au hip-hop, vous avez construit des murs entiers. Et certains de vos albums sont une piĂšce de l’Ă©difice Ă  eux seuls. Le rĂ©flexe pour beaucoup sera de parler de L’Ă©cole du micro d’argent, mais c’est trop vite oublier de parler de De la planĂšte Mars…, ou d’ Ombre et LumiĂšre aussi, pour faire rapide, parce qu’il y en a d’autres Ă©videmment, sans oublier d’Ă©voquer Ă©galement vos solos respectifs , de OĂč je vis pour Shurik’n, Ă  MĂ©tĂšque et Mat pour Akhenaton, en passant par Sad Hill pour Kheops, pour ne citer que ceux-lĂ . La liste est longue et ont marquĂ© l’histoire du rap français, que vous avez Ă©galement incarnĂ©e. Grand respect, c’est un honneur de vous recevoir chez SKUUURT. 

AKH :  Merci 

SHU : Merci beaucoup

S : Aujourd’hui, vous remettez le couvercle, et tant pis pour ceux qui « pensaient que ça nous passerait Â», comme vous le dites dans « Glorieux Â», avec votre dernier album HHHistory. J’aimerais pour commencer que vous me disiez comment se porte la culture Hip-Hop aujourd’hui ?

AKH : C’est trĂšs dur de faire un Ă©tat des lieux de la culture hip-hop, sachant qu’il y a une sorte de superposition entre le rap et le rap ancrĂ© dans la culture hip-hop, Le rap issu du bboying, et c’est pareil pour la danse. Il y a une superposition entre la danse institutionnalisĂ©e et la danse issue du bboying. C’est pareil pour toutes les disciplines. Et pour le graff, c’est pareil. Il y a le graff en galerie, et il y a le graff qui continue d’ĂȘtre vivace sur les murs. Pour ceux qui aiment le graffiti, Ă  New York, par exemple, il y a des instas qui montrent encore des trains qui continuent Ă  ĂȘtre dĂ©chirĂ©s par des graffeurs. Donc, c’est dur Ă  quantifier. Par contre, au niveau de la vivacitĂ© et de la crĂ©ation, c’est extraordinaire. C’est-Ă -dire que c’est une culture qui baigne vraiment toute la planĂšte. Maintenant, on va dans n’importe quel pays et on trouve des filles et des mecs qui parlent notre langue parce que c’est surtout une langue universelle. Le hip-hop, c’est une culture… DĂšs qu’on croise quelqu’un aux confins de la planĂšte, mais qui est issu du mĂȘme creuset culturel que nous, ça colle directement. On a l’impression de parler la mĂȘme langue. Donc, je trouve que 50 ans aprĂšs son apparition officielle, la culture hip-hop se porte bien, mĂȘme trĂšs bien.

SHU : MĂȘme si elle s’est diversifiĂ©e. AprĂšs, c’est pas quelque chose qui Ă©tait Ă©vitable non plus. Franchement, on cherchait dĂšs le dĂ©part Ă  perdurer dans le temps. On savait que ça passerait par, comme tous les courants culturels, par certains dĂ©tournements, certaines appropriations. Je me rappelle encore quand on a commencĂ© Ă  voir les premiers spots de pub oĂč il y avait du rap partout,  on se disait, « Ă§a y est, ils l’ont rĂ©cupĂ©rĂ© Â». On pense que c’est plus une diversification dans le sens oĂč ce qui n’est pas qualitatif pour toi dĂ©jĂ  de base, ça peut ĂȘtre trĂšs trĂšs bon pour quelqu’un d’autre. Et on a conscience aussi que tous les gens qui font du rap ne se revendiquent pas forcĂ©ment de la culture hip-hop. Mais ils ont le droit aussi. On a plein d’affinitĂ©s avec des groupes, qui pourtant font du rap, mais font de la musique rap. Ils ne se revendiquent pas forcĂ©ment de la mĂȘme base culturelle que nous.

S : Cette premiĂšre question m’a Ă©tĂ© inspirĂ©e par un de tes posts sur Instagram (projet de mise en place d’un diplĂŽme d’état pour l’enseignement de la danse hip-hop), Akhenaton. Il y avait le cĂŽtĂ© « rĂ©cupĂ©ration par les institutions Â» qui peut, Ă  un certain moment, aussi contribuer Ă  l’Ă©clatement de la culture hip-hop.

SHU : Ils avaient dĂ©jĂ  tentĂ© de le faire il y a quelques annĂ©es, ça avait fait un tollĂ©, ça n’avait pas durĂ©, et lĂ  ils reviennent Ă  la charge.

AKH : Moi, je n’ai rien contre, par exemple, la danse dans les compagnies en théùtre ou le graff dans les galeries. Un graffeur qui expose en galerie peut aller dĂ©chirer des murs le soir. Le tout, c’est d’avoir les deux. Je le perçois comme ça. J’ai pu faire des albums qui Ă©taient distribuĂ©s par des grandes compagnies comme Universal. Mais Ă  cĂŽtĂ© de ça, faire des mixtapes et faire des feats Ă  la sans pitiĂ©, faire des albums, comme Latin Quarter qui sortent comme des tapes. Parce que je reste profondĂ©ment ancrĂ© dans cette culture-lĂ  et parce que le rap doit ĂȘtre, et c’est ce que je disais dans cette vidĂ©o-lĂ , le hip-hop doit ĂȘtre un cheval sauvage. Moi, je vois les tampons du ministĂšre de la Culture, mes poils s’hĂ©rissent. Ce n’est pas possible.

SHU : Surtout que tu ne peux pas concevoir que tu vas renvoyer des gens qui enseignent dĂ©jĂ  depuis 20 ans, qui dansent depuis 20 ans, cinq ans Ă  l’Ă©cole pour passer un diplĂŽme, pour pouvoir continuer Ă  faire ce qu’ils faisaient dĂ©jĂ  avant.

AKH : 5 ou 3 ans, peu importe les chiffres.

SHU : Oui, peu importe les chiffres. Le fait qu’il y ait dĂ©jĂ  la dĂ©marche Ă  effectuer, c’est une aberration.

S : Cet Ă©clatement du hip-hop en tant que culture se ressent aussi Ă  travers certains combats qu’il portait Ă  travers le rap. Vous dites : « fini le hip-hop Ă  l’acide, ça roucoule sur du zouk tout mou, le problĂšme quand tu fais l’autruche, c’est qu’tu vois pas d’oĂč viennent les coups Â». Vous avez Ă©tĂ© les premiers Ă  parler du « Rap de droite Â», dans Saison 5. Est-ce que ça sonnait comme un avertissement ou est-ce que c’est une tendance se rĂ©vĂšle ĂȘtre la norme aujourd’hui ?

SHU : À l’Ă©poque, ça sonnait comme un avertissement.

S : Parce que personne n’avait compris le morceau « Rap de droite Â» Ă  l’Ă©poque. Tout le monde ne voyait pas oĂč vous vouliez en venir.

AKH : C’est l’inversion des valeurs, et ce gouvernement est particuliĂšrement trĂšs douĂ© pour l’inversion des valeurs. On s’aperçoit qu’on est dans une sociĂ©tĂ© oĂč, Ă  la panthĂ©onisation d’un rĂ©sistant communiste, il peut y avoir des invitĂ©s qui sont lĂ , de l’extrĂȘme droite, qui sont du mĂȘme parti qui a envoyĂ© les miliciens pour les arrĂȘter. Donc, c’est des choses incomprĂ©hensibles. C’est pareil, c’est comme Macron, tu sais quand moi je ferais des fleurs Ă  ma mĂšre, ça voulait dire que je l’aimais. Si tu vas porter des fleurs sur la tombe de PĂ©tain, ça veut dire que quelque part, tu l’aimes et tu l’admires. Macron l’a fait. Donc, au bout d’un moment, il faut faire attention. C’est pareil, sur les posts que j’avais fait sur Hydra, que certains ont mal compris, c’est de l’extrĂȘme-droitisation des esprits gĂ©nĂ©ral dont il est question. Et pareil, sur toute l’inversion des valeurs, il faut faire trĂšs attention de ne pas se faire voler la parole et voler le sens des paroles, et voler le sens des luttes. Maintenant, si je devais réécrire « rap de droite Â», j’Ă©crirais « rap de fausse gauche Â». C’est pire, bien pire.

S : Ce rap qui, maintenant, Ă  dĂ©faut d’Ă©veiller les consciences, a plus tendance Ă  les endormir, est-il est dangereux ?

SHU : Non, dans le sens oĂč on n’est pas des extrĂ©mistes, ni du rap non plus, mĂȘme si on a eu nos pĂ©riodes beaucoup plus jeunes oĂč on ne tolĂ©rait rien, aujourd’hui, non, rien ne nous dĂ©range. On en rit, oui, mais comme on se moque de nous aussi, mais non, dans le fond, non, fondamentalement, rien ne nous dĂ©range. Chacun a le droit d’avoir la musique qu’il a envie d’avoir, oĂč il a envie de l’avoir, sur le support qu’il a envie d’avoir.

AKH : En fait, ce titre-lĂ  Ă©tait directement inspirĂ© d’une entrevue que j’avais faite Ă  l’Ă©poque. Il y avait une dĂ©putĂ©e qui Ă©tait de droite sur le plateau et qui parlait des dĂ©linquants, et je n’en pouvais plus d’entendre toujours le mĂȘme discours. Je lui disais, « mais vous n’avez pas des Che Guevara en face, ils veulent comme vous, ils veulent la Rolex, ils veulent le foulard HermĂšs pour leur copine, ils veulent le sac Louis Vuitton. C’est des dĂ©linquants de votre bord politique. Ils ne veulent pas faire la rĂ©volution. C’est terminĂ©, ça. Â»

SHU : Ils ont encore ce schĂ©ma-lĂ . Rap-dĂ©linquants-football, ils englobent tout dans le mĂȘme paquet. Si il y a un dĂ©linquant, soit c’est un rappeur, soit c’est un caĂŻd des banlieues, soit c’est un footballeur.

AKH : Islamiste

SHU : Ouais

AKH : Ça, ça a fait encore plus peur.

S : Au-delĂ  de cette bataille, il y en a une encore plus grande qui se profile. Dans « Glorieux Â» vous dites que «  vos costumes ont remplacĂ© les bottes noires et les crĂąnes rasĂ©s.. Â».

SHU : On parlait justement de fausse gauche. 

S : Ce passage fait rĂ©fĂ©rence Ă  un combat qu’on a signĂ© chez SKUUURT concernant les interrogations autour de l’inertie du rap Ă  l’heure actuelle, et mĂȘme des gens globalement, face Ă  la montĂ©e du FN alors qu’on leur prĂ©dit une victoire assurĂ©e. Comment vous regardez cette apathie gĂ©nĂ©rale et plus particuliĂšrement celle des rappeurs et des rappeuses ?

AKH : Ce n’est pas le rĂŽle du rap.

SHU : MĂȘme si le rap le faisait plus avant, ça ne reste cependant pas son rĂŽle.

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AKH : Nous, on le fait parce qu’on estime que c’est de notre devoir. Je veux dire, je charie toujours, je dis toujours la phrase avec le sourire en coin « On Ă©tait des rappeurs engagĂ©s de 1988 jusqu’Ă  2020. On est devenus des rappeurs complotistes de 2020 Ă  maintenant Â», avec les mĂȘmes paroles, ce  qui est assez fort. (rires) Mais ça veut dire beaucoup de choses sur l’inversion des valeurs. L’autre jour, je regardais Arte,le journal, et il y avait un Ă©lu de gauche qui rĂ©pondait Ă  la question « Comment vous expliquez la montĂ©e de l’extrĂȘme droite ? Â» par : « Oui, nous, les gens de gauche, je pense que
 vous comprenez.. (et je l’ai entendu plusieurs fois chez des gens de la fausse gauche. Pour moi, c’est mes pires ennemis.) Oui, vous comprenez, nous, on s’empare pas assez des sujets de l’insĂ©curitĂ©, de l’immigration, de la laĂŻcitĂ©. » Non mais gars, tu t’empares pas assez de ces sujets-lĂ , tu as zappĂ© sur la TNT ? C’est un putain de commissariat toute la journĂ©e, les vieux qui zappent sur la TNT, ils voient enquĂȘte, crime, agression, le dĂ©linquant est relĂąchĂ©, l’imam, le jeune.

SHU : Chaque jour, c’est deux heures d’Ă©mission sur un service de police dans une ville de France. Chaque jour !

AKH : Et tu as des gens de la gauche en plastique qui viennent te dire qu’on n’en parle pas assez ? Depuis le 11 septembre, il n’y a que ça, que ça.

SHU : On s’Ă©tonne que les gens aient peur ? Tous les jours, on leur rappelle que c’est dangereux.

S : IAM en parle. Chez les rappeurs. Mais qui d’autre en parle ? 

SHU : Ça, mĂȘme si on le dĂ©plore, ils font ce qu’ils veulent. C’est eux, en leur Ăąme et conscience. Et en fonction de la conception qu’ils ont de la musique…

AKH : on reste trĂšs hip-hop sur ça.

SHU : …et de la fonction qu’elle doit avoir. Nous, comme il vient de le dire, on reste trĂšs hip-hop lĂ -dessus.

AKH : On a fait beaucoup de morceaux d’entertainment. C’est-Ă -dire que le domaine de la lutte, il peut ĂȘtre fait sur plusieurs points. Mais aprĂšs, Ă  un moment donnĂ©, peut-ĂȘtre qu’aussi les mĂ©dias qui ont un discours ultra polycopiĂ©, gouvernemental…quand tu regardes France Info, j’ai l’impression que c’est Macron qui a tapĂ© le journal Ă  la machine Ă  Ă©crire. Il leur a dit, vous dites ça aujourd’hui. Et c’est sĂ»r que s’il y a ça, les mĂ©dias ne relĂšveront pas les rappeurs qui ont un discours alternatif. Ils essaieront de diaboliser MĂ©dine. Ils essaieront de changer Kery en mĂ©chant criminel. Et ça ne date pas d’aujourd’hui. À l’Ă©poque, on avait eu un article dans un fameux journal de gauche pour dire qu’on Ă©tait une Ă©manation de la mafia. Et que MinistĂšre A.M.E.R et tout le secteur A, c’Ă©tait la secte Abdoulaye, des mĂ©chants terroristes islamistes. C’est pas nouveau. Ça, c’est des articles qui datent du dĂ©but des annĂ©es 2000. C’est dur. La machine est Ă©norme. Je pense que c’est de la responsabilitĂ© de chaque citoyen. C’est une discussion qu’on avait entre nous tout Ă  l’heure.

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S : Je disais les rappeurs particuliĂšrement, parce qu’on est dans l’univers rap aujourd’hui pour cette interview, mais j’englobais aussi les citoyens, et leur apathie gĂ©nĂ©rale

AKH : ça n’intĂ©resse pas. On avait une discussion entre nous sur Julian Assange, et le fait qu’il risque 150 ans de prison pour avoir rĂ©vĂ©lĂ© des crimes commis par un État. Pas des bienfaits commis par un État, pas des mouvements de troupes secrets, non, des crimes commis par un État. Il y a un sĂ©rieux problĂšme. C’est comme aujourd’hui, la non-condamnation d’IsraĂ«l, le silence total des gouvernements occidentaux pour appeler Ă  un cessez-le-feu. Il faut que le cessez-le-feu et l’aide immunitaire soient immĂ©diatement appelĂ©s

SHU : Ils en sont encore Ă  chercher qui, pourquoi, comment, la faute Ă  qui ? Tout le monde demande juste que ça s’arrĂȘte. Le temps que vous trouviez la solution, arrĂȘtez au moins.

AKH : Les enfants, pour moi, c’est ce qu’il y a au-dessus de tout. C’est insupportable de voir ces gamins et ces gamines qui supportent ça et aujourd’hui qui supportent en plus de ça des risques de famine et de maladie. Ce n’est pas possible. Je veux dire, quand on est humain, on ne peut pas tolĂ©rer ça.

S : Sur le morceau « We too », qui fait rĂ©fĂ©rence au 15 octobre 1983, et Ă  la marche pour l’Ă©galitĂ© et contre le racisme, vous dites « on regarde le rĂ©troviseur et il ressemble au pare-brise Â». Beaucoup de choses n’ont pas changĂ©, effectivement, mais est-ce que finalement le pare-brise n’est pas plus sale que le rĂ©troviseur ?

AKH : Alors, je ne sais pas si c’est parce qu’on a plus d’infos et qu’on est plus informĂ©s et qu’on a plus de dĂ©tails dans l’information que le pare-brise semble plus dĂ©gueulasse. Je pense que le pare-brise est dĂ©gueulasse depuis de nombreuses annĂ©es. On est sur un continent qui est construit sur la guerre et les conflits. Nous, on n’est pas le Japon, on n’a pas eu de parenthĂšse enchantĂ©e de 250 ans de paix. L’Europe n’a jamais connu ça. Je pense qu’il faut, au contraire, se battre pour nettoyer le pare-brise et faire en sorte que des choses ne se reproduisent pas. Excusez-moi, mais avec l’accord, par exemple, qui vient d’ĂȘtre nĂ©gociĂ© avec l’Ukraine, c’est le strict contraire. Il faut bien comprendre les dĂ©tails de cet accord-lĂ . Et aujourd’hui, je suis content qu’il y ait un sĂ©nateur comme Alain Houpert qui a dĂ©posĂ© une plainte au Conseil parce qu’au bout d’un moment, ces dĂ©cisions-lĂ , elles ne peuvent pas ĂȘtre prises au nom du peuple français par le King Macron. Il doit s’en rĂ©fĂ©rer aux parlementaires et peut-ĂȘtre mĂȘme faire un rĂ©fĂ©rendum dessus. Quand il dĂ©cide de donner 3 milliards Ă  l’Ukraine, ce n’est pas que 3 milliards Ă  l’Ukraine, c’est de dĂ©fendre militairement l’Ukraine pendant 10 ans dans l’intĂ©gralitĂ© de ses frontiĂšres passĂ©es avant 2014. C’est-Ă -dire que toi, tu peux avoir tes enfants qui vont aller se battre au pays des arbres sans feuilles pour la reconquĂȘte du Donbass et de la CrimĂ©e. Mais sĂ©rieux, les Français et les Françaises ne mĂ©ritent pas d’ĂȘtre consultĂ©es sur ces choses-lĂ  ?  Ça, c’est l’extrĂȘme droite qui est dĂ©jĂ  au pouvoir. Vous croyez qu’ils vont passer ? Non, non, le RN est au pouvoir. Leurs idĂ©es, avec la loi immigration par exemple, sont lĂ .

S : Mais tu parlais de se battre, et lĂ  oĂč on arrive peut-ĂȘtre au stade d’une forme de rĂ©signation, voire de validation par certains, est-ce que c’est aussi ça le « Plouquistan Â» ?

AKH : (rires) Oui, c’est le pays qui rĂ©agit comme des ploucs Ă  la peur, Ă  la frayeur. On agite un truc, « Mon Dieu, il a dit Allah akbar ! » Ah ouais, il est coupable, hein…Écoute, quand les Ă©missions de variĂ©tĂ© style annĂ©es 80 reviennent, et que la tĂ©lĂ©-rĂ©alitĂ© continue Ă  cartonner, quoi qu’on en dise… et qu’il y a un recul gĂ©nĂ©ral de la culture, ouais, ça devient le Plouquistan, ça devient un pays oĂč on s’intĂ©resse plus aux gossips, aux buzz.

SHU : Il y a plus de mĂ©fiance que de bienveillance. Il y a plus d’apparat que de profondeur.

AKH : Les gens sont mĂ©chants entre eux, il y a peu ou pas d’entraide. Et on le voit dans les communautĂ©s oĂč il y a des gens qui font des efforts, ça se passe beaucoup mieux, dans les micro-communautĂ©s. Mais Ă  l’Ă©chelle du pays, c’est super compliquĂ©.

SHU : Oui, au dĂ©tail, il y a encore des gens qui bougent

AKH : Qui oeuvrent sur le terrain.

SHU : Il y a des associations qui sont sur le terrain, il y a quand mĂȘme des gens, mais on parle dans un sens plus global quand on dit ça.

S : Vous ne vous résignez pas en fait ?

AKH : Non, en tant qu’artiste, non. Je pense que c’est le positionnement d’un groupe comme IAM. On a commencĂ©, on a Ă©crit des morceaux…Je veux dire, Joe, quand il a rejoint le groupe qu’on avait dĂ©jĂ , m’a fait Ă©couter tous les morceaux qu’il a Ă©crits, c’Ă©tait que des morceaux engagĂ©s. Il n’y avait pas un morceau qui Ă©tait de l’entertainment. C’Ă©tait que des morceaux engagĂ©s.

SHU : (rires) J’Ă©tais vĂ©nĂšre dĂ©jĂ .

AKH : Il l’Ă©tait mĂȘme plus que moi, Ă  la limite. Pourtant, je suis le fils de la lutte communiste de ma mĂšre. Mais il n’avait que des morceaux engagĂ©s. Je pense que ça a Ă©tĂ© dans l’ADN d’IAM. Tu vois, on a Ă©crit dĂšs le dĂ©but des morceaux comme « J’aurais pu croire Â», comme « Non soumis Ă  l’État Â». « Non soumis Ă  l’État Â», c’est un morceau qui est dans les premiers albums d’IAM.

S : Toute votre discographie transpire de cette indignation. MĂȘme dans votre dernier album, HHHistory.

SHU : HHHistory, clairement.

S : On n’a pas le temps aujourd’hui, il m’aurait fallu 1h30, pour m’arrĂȘter, finalement, sur quasiment chaque vers, chaque rime.

AKH : Ah, ça fait plaisir ! Ça fait plaisir de ne pas Ă©crire en l’air !

S : Oui, vraiment. DĂ©jĂ , si je peux vous dire quelque chose, c’est que vous n’avez peut-ĂȘtre pas rĂ©ussi Ă  changer le monde avec vos mots, avec ce que vous avez fait, mais vous en avez changĂ© plusieurs. Vous avez changĂ© le mien, par exemple. Vous avez changĂ© le monde de certaines personnes qui ont pu m’entourer parce que votre pensĂ©e, qui a Ă©tĂ© insufflĂ©e par la musique, a eu de rĂ©elles rĂ©percussions. J’ai eu l’occasion d’Ă©tudier vos textes en classe. Les textes me permettaient de faire accĂ©der les gamins Ă  certaines choses, Ă  certains modes de pensĂ©e qui, pour certains, ont fait basculer leur vie.

AKH : C’est la plus grande des gratifications pour moi.

S : Un impact que vous ne mesurez peut-ĂȘtre pas en rĂ©alitĂ©.

AKH : Non, mais je le mesure. Moi, des artistes qui m’ont infligĂ© le mĂȘme changement dans ma vie, des tableaux, des poĂšmes.

SHU : On l’a vĂ©cu, nous, avec d’autres.

S : C’est de ça dont je vous parle.

AKH : J’ai lu des poĂšmes de Pablo Neruda, et je pleurais en les lisant. La force des mots, la puissance des mots.

S : J’ai pleurĂ© une dizaine de fois en Ă©coutant « L’aimant Â». J’ai eu des poils avec « SamouraĂŻ Â», y a plein de morceaux comme ça qui ont contribuĂ© Ă  poser une rĂ©flexion, Ă  poser des notions, mais pas seulement Ă  titre individuel parce que forcĂ©ment, j’ai eu l’occasion de faire irradier ça auprĂšs d’autres personnes qui ont eu l’occasion de le faire Ă  d’autres.

AKH : C’est l’art. L’art. C’est le but de l’art.

SHU : Ça se transmet. Je pense que le plus gratifiant et ce qui fait le plus notre fiertĂ©, c’est ça. C’est qu’on nous considĂšre dignes d’ĂȘtre transmis. On voit que notre musique dure, qu’elle est transmise de gĂ©nĂ©ration en gĂ©nĂ©ration. On le voit dans les concerts. Donc, pour un artiste, c’est beau de durer dans le temps Ă  travers la transmission comme ça. Je pense que c’est le but recherchĂ©.

S : Est-ce que vous ĂȘtes passĂ© par les mots parce que vous nous ĂȘtes dit que passer par les actes est impossible ?

AKH : On le dit plusieurs fois que c’est compliquĂ© par les actes parce que trĂšs souvent le but initial des rĂ©volutions a Ă©tĂ© dĂ©tournĂ© de leur objectif. Quand tu vois la rĂ©volution française, ça part d’un truc rĂ©el, d’un profond malaise dans le pays. Et puis aprĂšs, ils finissent sur la fin par se guillotiner entre eux. C’est le sens du morceau « Hold Up Mental Â», parce que c’est Sun Tzu, l’art de la guerre, c’est pĂ©nĂ©trer les esprits et arriver Ă  changer les choses en pĂ©nĂ©trant les esprits. Alors, Eric Zemmour appellerait ça le grand remplacement. On dirait juste le contraire, le partage de connaissances et le Hold Up Mental, pour Ă©voluer dans le bon sens. Évoluer dans le bon sens, c’est pouvoir constituer une vraie vie en sociĂ©tĂ©, pas un amas d’individus. Parce qu’aujourd’hui, la France, c’est des individus entassĂ©s. Et on court tout droit dans le mur. Les gens courent tout droit dans le mur. Par exemple, on n’enseigne pas assez aux enfants que les Ă©lections du 9 juin sont primordiales, les Ă©lections europĂ©ennes. Ce n’est plus Macron, ton chef. Le chef, c’est des gens que tu n’aimes pas. C’est Van der Leyen, des gens comme ça qui dĂ©cident pour l’Europe. C’est eux qui ont le porte-monnaie surtout. C’est le pognon qui se dĂ©cide. À un moment donnĂ©, il faut avoir des niveaux de rĂ©flexion pour faire en sorte qu’on s’organise pour que les choses aillent mieux. Et les choses qui vont mieux, des fois, ça tient Ă  un vote, ça tient Ă  aider quelqu’un, ça tient Ă  : le jour oĂč tu bosses dur dans un endroit, je te dis putain, bravo, merci. Comme quand on voit des gens dans les hĂŽtels et qu’on leur dit merci pour l’accueil parce que vous bossez bien. C’est gratifiant parce que les gens viennent juste leur dire « c’est de la merde, c’est de la merde ». Et en fait, ils entendent ça toute la journĂ©e et eux, ils vont le reporter sur d’autres et d’autres le reporter sur d’autres et d’autres le reporter sur d’autres. L’agressivitĂ©, ça se communique, l’empathie, ça se communique. On est des animaux de sociĂ©tĂ©, t’inquiĂšte pas. Et pour arrĂȘter la communication dans le bon sens, comment tu fais ? Tu confines les gens.

S : Vous faites allusion justement Ă  la phobocratie, dans « Fakerie Â», vous dites « Â« Font d’la peur et du cash avec l’escrologie Â», et dans « Ma vie Â» « ils usent de la peur comme d’un  chien d’attaque Â». Est-ce que le point de dĂ©part, c’est que les gens confondent le systĂšme sociĂ©tal et LA vie, qu’ils ont « si peur de die qu’ils en oublient de vivre Â», comme tu le dis en rĂ©fĂ©rence Ă  Chomsky  ?

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AKH : Exactement. Je vais te parler juste de la phrase, et aprĂšs Joe, s’il le veut, expliquera. Pourquoi, Ă  un moment donnĂ©, le rĂ©chauffement climatique devient une arme de terreur ? Parce qu’il existe. Et par contre, il faut savoir expliquer aux gens qu’on ne vit pas sur un rocher inerte, mais sur une planĂšte vivante et que des aires de glaciation ou de climat tropical, il y en a eu plein dans l’histoire de l’humanitĂ©. Le problĂšme, lĂ , c’est que ça change trĂšs vite. Donc, l’entropie a un impact sur ce changement. On doit tous faire des efforts, mais pas que pour le climat, pour la biodiversitĂ© aussi, parce qu’apparemment, les animaux, tout le monde se fout qu’ils disparaissent. C’est-Ă -dire qu’il n’y a que lĂ  oĂč il y a le pognon, « l’eau ! L’Ă©lectricitĂ© ! tiens, tu vas payer le triple ! Â». LĂ  oĂč ça rapporte, il y a lutte. Les institutions luttent. LĂ  oĂč ça ne rapporte pas, personne ne lutte. Et moi, je pense que c’est un combat global. On doit tous s’amĂ©liorer et faire des efforts. Mais on ne doit pas faire des retours en arriĂšre sur les niveaux de vie, quand des mecs vont Ă  des confĂ©rences et passent un jet au-dessus de moi pour faire 40 kilomĂštres. Tu vois ? Ou alors que tu dĂ©finis le commerce mondial et que tu as 600 supercargos qui circulent pour te transporter des produits du PĂ©rou. Les 600 supercargos, tu sais combien ils valent de vĂ©hicules ? Un supercargo, c’est 60 millions de voitures. 600 supercargos : 3,6 milliards de vĂ©hicules. Tu me casses les couilles sur la voiture Ă©lectrique et tu fais circuler des cargos qui consomment combien de fois plus que moi ? C’est pour ça que je viens de parler des bateaux.

SHU : Mais Ă  cĂŽtĂ© de ça, tu nous mets quand mĂȘme des paniers bleus, rouges et jaunes pour que nous on fasse des efforts pour qu’eux puissent continuer Ă  bien niquer ce qu’ils sont en train de niquer.

S : C’est un long combat.

SHU : Mais par la peur, ils arrivent Ă  nous faire croire que quand on va faire le tri, on va sauver la planĂšte

AKH : Que tu es 100% responsable.

SHU : C’est ça.

AKH : On est responsable. Mais tout le monde est responsable. Que les riches et les puissants donnent l’exemple.

S : ComplĂštement d’accord. Donc, du coup, le « business plan, c’est…Vivre Â» ? « Faire des lettres avant de faire du chiffre Â» ?

AKH : C’est ce qu’on fait.

SHU : Essayer de faire du bien.

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S : Est-ce que beaucoup de gens le mesurent, et le comprennent ?

AKH : Ah, il y a des gens qui le comprennent mais…peu de gens le mesurent. Quand on a sorti plein de trucs avec Joe, qui Ă©taient sans contrat, pas rĂ©munĂ©rĂ©s, des albums entiers qu’on a faits pour le plaisir de faire de la musique. C’est-Ă -dire que faire des lettres, ça nous anime plus. Et pourtant, on les fait Ă  cette Ă©poque-lĂ  oĂč on gagne moins notre vie que dans les annĂ©es 90. Mais on les fait parce qu’on aime cette musique-lĂ . Et dans ce sens-lĂ , c’est lĂ  oĂč je dis qu’on reste des Bboys. On reste hip-hop. Il n’y a pas de calcul. Il n’y a pas de business plan derriĂšre. Il y a juste : faire…

SHU : Du bon rap.

AKH : VoilĂ . Et c’est pour ça qu’on n’a pas re-signĂ© en maison de disque aussi. Qu’on est restĂ© indĂ©pendants. On a envie de faire ce qu’on a envie maintenant. Ce qu’on veut. De contrĂŽler. 

S : Et rester authentique. J’aimerais savoir comment se traduit aujourd’hui votre ancrage dans la rĂ©alitĂ© Ă  laquelle vous avez toujours fait rĂ©fĂ©rence dans vos textes. Est-ce qu’IAM ne vous a pas Ă©loignĂ© de celle-ci ?

AKH : Non, je pense que dĂ©jĂ  en vivant Ă  Marseille…Non, on a des vies… On a des vies… Si on le racontait, ça ne plairait pas trop aux plus jeunes qui veulent du brillant, du cliquant, etc.

S : Ou pas

AKH : Ou pas. Mais bon voilĂ , ouais mais tu peux voir les gens d’IAM avec des chariots dans les mains, aller faire des courses.

SHU : La rĂ©alitĂ© !

AKH : Aller sur les terrains de foot accompagner les enfants.

SHU : Le fait qu’on soit restĂ© Ă  Marseille dĂ©jĂ …Ça voulait dire qu’on avait conscience que, pour pour nous justement cet ancrage dans la rĂ©alitĂ© passait par ça. Il passait par ne pas accepter les propositions d’aller habiter ailleurs pour faciliter le travail, dĂšs le dĂ©part y a une dĂ©marche de base. Et aprĂšs, le reste, c’est exactement ce qu’il vient de dire, tu peux nous croiser dans Marseille. On rentre de tournĂ©e, deux jours aprĂšs, je suis devant l’Ă©cole, je dĂ©pose mes enfants, je vais les chercher le soir, les courses, le machin, le sport le soir, les potos.

S : On peut ĂȘtre une rĂ©fĂ©rence, on peut ĂȘtre une lĂ©gende et ĂȘtre, tout court…

SHU : C’est sĂ»r que ce n’est pas glamour. Ce n’est pas le genre de vie qui va passer dans People Magazine, hein !

AKH : Non, mais des gens le pensent. Oui, je sais. Ils me croisent : tu fais les courses ?

SHU : Ah bon, tu fais les courses ? Ouais, je mange (rires)

S : C’est important de le dire.

AKH : C’est important parce que pas tout le monde le rĂ©alise.

SHU : C’est important et en mĂȘme temps, non. Parce que pour nous, c’est normal. On ne s’est jamais posĂ© la question. On a toujours vĂ©cu comme ça, on n’a jamais changĂ©. RĂ©ellement, nos trains de vie, fondamentalement, nos façons de voir la vie, c’est de vivre, donc on agit en consĂ©quence. On a des vies normales, on fait de la musique. À cĂŽtĂ©, on a le privilĂšge de vivre de quelque chose qu’on a choisi. Mais aprĂšs, nos vies, elles sont normales.

S : Oui, mais y a un cĂŽtĂ© exemplaire Ă  ĂȘtre normal aujourd’hui.

AKH : Je ne sais pas si c’est exemplaire. Je ne me pose pas ces questions-lĂ .

S : C’est plus une rĂ©fĂ©rence aux jeunes gĂ©nĂ©rations, et au cĂŽtĂ© bling-bling que tu peux parfois retrouver dans le rap.

Iam Rbx Jefleo 014
@jef_leo

AKH : Moi, je parle de pĂ©rennitĂ©. C’est-Ă -dire que quand on est ancrĂ© dans une vie normale et dans un processus normal…c’est une discussion qu’on a, quand les gens nous viennent, on est en train de faire la musique tous les jours, on travaille, et les gens se demandent : mais c’est pour de bon tous les jours ? Oui, c’est une discipline de vie et on vit normalement. Je pense que c’est ça qui a assis la longĂ©vitĂ© d’IAM. C’est qu’on n’est pas distraits par des milliards de trucs, de soirĂ©es, d’Ă©vĂ©nements, de ci, de ça. On est concentrĂ© sur notre musique. Essayer Ă  chaque fois de faire de la musique qui nous plaise et qu’on peut assumer, et qu’on peut aprĂšs assumer sur scĂšne. C’est important. Pour nous, c’est vital. Tu te rends compte, quand on a commencĂ© Ă  faire du rap j’avais 16 ans. On Ă©tait des teenagers quand on est rentrĂ©s dans cette musique. C’est l’histoire de notre vie.

S : Merci beaucoup IAM.

AKH : Merci. Merci Ă  toi. Merci pour les questions, c’Ă©tait trĂšs intĂ©ressant. C’est trĂšs intĂ©ressant de s’intĂ©resser aux paroles parce que souvent ce n’est pas le cas…Ă  bientĂŽt !

Scolti @scolti_g


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