EN CHAIR ET EN OS, EN CHAÎNE ET EN OR

en chair et en os

Analyse de l’univers bling bling

Selon le Larousse, le bling bling dĂ©signe une maniĂšre tapageuse d’étaler sa richesse. Mais dans le hip-hop, le terme dĂ©passe largement cette dĂ©finition un peu sĂšche.

À l’origine, bling vient de l’argot jamaïcain

C’est une onomatopĂ©e : le bruit du mĂ©tal qui s’entrechoque, le son de quelque chose qui brille. PopularisĂ©e dans les bandes dessinĂ©es, l’expression est reprise dans les annĂ©es 1990 par le rappeur B.G afin de traduire le bruit de la lumiĂšre qui frappe les bijoux en or et les diamants.

L’esthĂ©tique bling bling se caractĂ©rise par de grosses chaĂźnes en or, des bijoux imposants, des grillz dorĂ©s incrustĂ©s de cristaux et de diamants. Ces ornements font appel Ă  des matĂ©riaux nobles, dont l’histoire s’inscrit en partie dans l’exploitation des ressources africaines durant la pĂ©riode coloniale. Toutefois, cette esthĂ©tique ne se limite pas Ă  une logique de dĂ©possession. D’un cĂŽtĂ©, le bling bling peut devenir un marqueur de rĂ©appropriation symbolique, une maniĂšre de revendiquer visibilitĂ© et rĂ©ussite dans des sociĂ©tĂ©s oĂč les populations noires ont longtemps Ă©tĂ© privĂ©es de l’accĂšs Ă  la richesse, comme l’analyse Tricia Rose dans Black Noise. De l’autre cĂŽtĂ©, l’esthĂ©tique bling bling est une perpĂ©tuation des traditions africaines d’ornementation corporelle. Dans lesquelles les bijoux et parures participent Ă  l’expression du statut, de l’identitĂ© et de la beautĂ©, transmises et transformĂ©es au fil des migrations et des Ă©changes culturels.

Des artistes comme 50 Cent, Lil Wayne, Booba, Lil’ Kim et d’autres font du bling bling un Ă©lĂ©ment central de leur identitĂ© visuelle. Il ne s’agit pas seulement de bijoux, mais d’une mise en scĂšne de l’ascension sociale. Murray Forman, professeur en hip-hop studies, dĂ©finit cette esthĂ©tique comme une reprĂ©sentation de la fin de la pauvretĂ©. Cette idĂ©e se retrouve directement dans les textes de rap comme dans Bling Bling de B.G. Ou encore chez Lil Wayne, portĂ© par le succĂšs du rap et du label Young Money Records, qui s’impose pleinement dans l’era bling bling. Dans A Milli, il affirme : “I’m a millionaire, I’m a Young millionaire.” MĂȘme les ambiances sonores suivent cette logique avec des instrus scintillantes grĂące aux clochettes trĂšs prĂ©sentes dans les annĂ©es 1990 et 2000 

L’esthĂ©tique bling bling peut aussi ĂȘtre vue comme une armure

Une protection externe, presque rituelle, qui rappelle la valeur du corps. À la maniĂšre d’une parure guerriĂšre ou d’un talisman, elle symbolise la transformation des blessures et des traumatismes en force. Porter du bling, c’est aussi reprendre le contrĂŽle de son image, dĂ©cider comment on se montre au monde et Ă  soi-mĂȘme.

L’opulence du bling bling rompt radicalement avec les codes traditionnels de la richesse bourgeoise. LĂ  oĂč les classes aisĂ©es ont longtemps privilĂ©giĂ© les bijoux extrĂȘmement coĂ»teux mais peu visibles, le bling bling revendique l’excĂšs, le trop-plein, l’ostentation assumĂ©e. La mode bling bling Ă©largit les seuils d’acceptabilitĂ© visuelle de l’ornement et de la joaillerie. La haute couture s’en empare, mais en la vidant de sa symbolique. Les collections Chanel des annĂ©es 1990 se parent de chaĂźnes dorĂ©es, de volumes extravagants, tandis que Versace adopte des logos XXL, des imprimĂ©s de chaĂźnes et de bijoux directement intĂ©grĂ©s aux vĂȘtements. Une fois adaptĂ©e aux codes du luxe, l’esthĂ©tique bling bling devient socialement acceptable et devient progressivement grand public.

Pourtant, le bling bling reste profondĂ©ment ancrĂ© dans la culture hip-hop et dans l’esthĂ©tique vestimentaire des rappeur.euse.s. Aujourd’hui encore, certains artistes issus de milieux socialement favorisĂ©s prĂ©tendent produire un rap “authentique” en empruntant ses codes stylistiques et son champ lexical, sans en porter l’histoire. 

LouD


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