FRS TAGA, L’INTERVIEW

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Scolti : Salut FRS TAGA, bienvenue chez SKUUURT ! Le terme “ROOKIE” te convient, alors que t’as déjà un gros parcours derrière toi ?

FRS TAGA : Ouais, ça me convient, parce que je viens d’arriver dans le rap

Coluche disait qu’il faut 10 ans pour être connu du jour au lendemain

FRS : Exactement

Ça te correspond ?

FRS : Je ne suis pas encore connu, donc ça ne me correspond pas tout à fait, mais en tout cas, il faut beaucoup de travail, ça c’est sûr.

Les projecteurs ont commencé à se braquer sur toi suite au repost de Booba. T’as une série de freestyles, que tu poursuis, où tu te filmes depuis le coffre de ta voiture, du côté de Saint-Étienne, où tu vis, et le Duc a reposté celui où tu te fais une partie du rap français. Le clash, c’est une tradition dans le rap, mais c’est pas aussi le chemin le plus court pour prendre de la lumière ?

FRS : C’est ce que mes détracteurs voudraient dire

T’as compris où je vais

FRS : C’est se focaliser sur un exercice que je n’ai réalisé qu’une fois. En plus, je n’avais aucun abonné à ce moment-là. Il n’y avait aucune volonté d’avoir de la lumière. J’étais dans l’ombre et c’était une fin de série. Mes freestyles étaient déjà écrits bien avant. J’ai fait ça sous le coup de l’instinct. Ça m’a mis en lumière, tant mieux, mais ce n’était pas le but. Ça ne l’est jamais. Mon but, c’est juste de dire la vérité. Si le sang attire le peuple, qu’est-ce que j’y peux ? Je crois que le peuple aime le négatif. Après, ça ne dépend pas de moi, malheureusement. Moi, je cherche juste à faire de l’art et à dire ce que je pense de la manière la plus véritable possible

Comme ça, c’est mis au clair. C’est parfait

FRS : Ouais

L’une de tes singularités vient de ce qui était assez répandu avant, à savoir revendiquer tes origines prolétaires. Comment t’expliques cette bascule vers ce rap qui glorifie l’argent, l’accumulation, le paraître, qui se soumet totalement et s’agenouille même devant le capitalisme ?

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@misterfifou

FRS : Le manque d’argent, justement. Je pense que la pauvreté ne favorise pas l’éducation. On se mange des pubs et des films à longueur de journée qui nous montrent un mode de vie qu’on rêve tous d’avoir. Ils savent très bien mettre ça en avant. Du coup, forcément, on tombe dans le piège. Et quand on veut sortir de la misère, on est prêt à se faire racheter pour une poignée de pain, enfin, une poignée de pièces. Et on tombe vite dans le vice. Après, j’en veux pas à ces gens-là. Ils essayent de s’extirper de leurs conditions de la manière la plus simple possible. Le rap, c’en est une, comme le football, comme beaucoup de choses. Maintenant, moi, c’est pas mon cas. Je privilégie l’art avant ma fortune personnelle ou mes intérêts personnels. Mais c’est propre à chacun. Je peux comprendre que certains veuillent s’en sortir via la facilité. Mais pour moi, ça dessert l’art. Il faut bien qu’il y ait plusieurs parcours différents

Est-ce que c’est l’une des réussites des manipulations des élites que de réussir à éloigner des combats ceux qui sont censés les mener justement ? 

FRS : Bien sûr, j’en suis convaincu. On achète n’importe qui avec un million d’euros. On fait taire même le plus vindicatif des artistes avec un million d’euros, c’est évident. C’est un bon moyen de tenir les gens, c’est un bon moyen de les censurer, de les avoir en laisse. Tant qu’on leur mange dans la main, on leur est redevable. Alors que si on n’accepte pas leur argent, on ne leur doit rien, mais on est censurés. Heureusement qu’il y a des médias qui font encore bien leur travail et qu’il y a encore un public qui est éclairé

Et des artistes capables de s’indigner ? Comme toi, par exemple

FRS : Heureusement qu’il y a ça aussi. Oui, bien sûr, il faut qu’il y ait des artistes qui soient un peu révoltés, qu’il y ait des artistes qui se penchent sur le monde, qui contemplent, qui sachent relater un peu ce qui se passe. De toute façon, c’est le but de l’art. La réalité, c’est mettre en exergue la critique d’un monde qui ne va pas forcément bien.

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Alors, au-delà du fond, qui est incontestable chez toi, il y a aussi la forme. Ça kicke, sur du boom bap. On est dans un rap pur et sans artifices. Est-ce que l’authenticité, c’est ton phare ?

FRS : Ouais. Déjà, de base, c’est ma personnalité. J’ai toujours été authentique. Je n’ai jamais cherché à mentir sur ma personne ou sur qui je suis. J’ai toujours été assez droit avec moi-même, quitte à ce qu’on dise que je me rabaisse. Dans l’art, pour moi, c’est la même chose. Je ne peux qu’être authentique. Je ne peux pas parler de choses que je ne connais pas. Ou alors, je peux relater des choses que j’ai entendues. Mais j’essaie d’être au plus proche du réel parce que c’est le meilleur moyen de passer un message. Et pour moi, les cœurs se reconnaissent quand ils sont sincères

Pourquoi tu parlais de te “rabaisser” ?

FRS : Parce que c’est ce qu’on me dit souvent. Le fait que je sois très capable de dire mes défauts ou de parler objectivement de moi, je me rabaisse. Mais la réalité, c’est juste que j’essaie d’être objectif sur les choses

Ok, je vois. T’as eu un autre coup de projo récemment avec « Rentre dans le cercle », Où t’es venu prouver, en détente, et clasher, une nouvelle fois. Il n’y a pas de compromission chez FRS TAGA en fait, Il faut vraiment aller au bout de ses idées ?

FRS : Ouais, ouais, ouais. Il faut aller au bout de ses idées. Il faut dire ce qu’on pense. Et encore une fois, quand il y a des gens qui nous tendent la main, il faut savoir honorer la chose de la manière la plus respectueuse possible. Fianso a été un vrai bonhomme sur ce coup-là, parce qu’il a pris le risque que je puisse dire ce que je veux. Il m’a laissé la parole libre. Et étant donné que c’était une grosse tribune, c’était le moment pour moi de mettre au clair les choses avec certains médias

(rires) T’as frappé fort, en vérité

FRS : Il fallait, parce que j’avais des choses à dire sur ces gens-là. Je ne suis pas quelqu’un qui règle ses comptes via les réseaux sociaux, via des messages. Pour moi, c’est soit en face, soit dans la tribune. Normalement, certains des médias que j’ai allumés devaient être là au moment Rentre dans le cercle. Malheureusement, ils n’étaient pas présents. Mais pour moi, c’était l’occasion de leur dire les choses en face. Je fonctionne comme ça

Ça manque quand même au rap français. Ça fait du bien ?

FRS : Ça fait du bien, ouais. Après, je ne sais pas, certains diront que non.

Je ne parle pas du clash en soi. Je parle du fait d’y aller avec sa vérité, de la dire sans crainte. sans peur du jugement, sans peur des représailles, de juste dire les choses telles qu’on les pense

FRS : Ouais, ça manque, mais en même temps, c’est quelque chose qui coûte cher, donc je peux comprendre que les rappeurs n’osent pas le faire, parce que finalement, ça nous ferme des portes, ça nous vaut même la critique, donc c’est un chemin à prendre qui est risqué, qui est sinué.

Ça te ferme quelles portes ?

FRS : Les médias que j’attaque, déjà, forcément

Ouais, mais ça t’en ouvre d’autres, puisque des médias comme SKUUURT se penchent sur ton cas, précisément pour ce genre de choses

FRS : Ouais, c’est pour ça que je le fais, c’est parce que je sais que ça me permet d’évacuer les tricheurs et les menteurs, et ça me permet d’avoir avec moi les gens qui sont les plus intéressants et les plus passionnés. Donc moi ça me met dans un chemin qui me plaît, mais pour certains, voilà, j’entends souvent ça dans l’industrie, il faut être corporate, il faut pas taper sur lui, il faut faire attention à ce qu’on dit, parce que lui il tient tel machin, tel truc, moi perso je m’en fous, je fais mon truc, ceux qui savent voir les choses et qui sont vraiment passionnés, on va s’entendre, Et ceux qui ne sont pas d’accord, on part en guerre, et c’est comme ça. De toute façon, la vie, c’est soit il y a des gens qui nous aiment, ou qui nous détestent, et c’est comme ça, même dans nos relations sociales, il faut savoir prendre le risque de ne pas être aimé quelquefois, je pense.

Ok. Parmi tes clips, il y en a 2 qui pour moi sont un peu signatures à l’heure actuelle, qui sont L’USINE et LA DOSE, qui vient de sortir tout récemment, dans lequel tu dis C’est pas le poison qui nous tue, c’est la dose. Tu nous expliques ?

FRS : C’est assez simple, mais c’est comme la phrase l’indique, c’est la “quantité de”, que ce soit la drogue, que ce soit le plaisir, que ce soit tous les excès qu’on peut avoir. Ce qui nous fait du mal en réalité, pour l’alcool, ou toutes ces choses, c’est l’excès de consommation. En général, c’est l’excès qui nous tue. La modération est toujours bonne à prendre. Comme la nuance. 

Pour rester sur LA DOSE, ton rap est empreint d’une poésie ouvrière, et est revendicateur. On aurait pu faire toute l’interview autour de chaque vers de LA DOSE en les développant. Je voulais savoir si t’as l’ambition de faire bouger les lignes par tes textes ou si c’est juste ton moyen d’expression

FRS : En premier lieu, c’est un moyen d’expression. Après, j’ai toujours eu cette volonté de faire “bouger le monde”. C’est un peu prétentieux, c’est un peu arrogant, c’est un peu inaccessible. Mais j’ai quand même cette volonté, en premier lieu au moins, d’éclairer, que des gens puissent se reconnaître là-dedans, qu’ils disent « oui, il y a quelqu’un qui porte notre voix ». Et au-delà de ça, si on peut arriver à faire bouger les choses avec l’exposition, avec même des contacts qui sont placés un peu en haut, si on peut arriver à faire bouger les trucs, c’est pas mal. Parce que malheureusement, en étant ouvrier, c’est pas en se syndiquant qu’on va changer les choses. On est tus, on est invisibilisés, on ne nous entend pas. Et quand on n’a pas d’argent, quand on n’a rien, quand on n’a pas d’exposition, c’est très difficile de se faire entendre. Et si on se fait entendre, on perd juste notre boulot et on perd nos vies. Moi, j’ai rien à perdre. Je suis artiste. Demain, je retourne à l’usine, c’est pas un problème. Donc ma condition d’artiste, elle me permet juste d’avoir une voix et de pousser les choses et de faire péter les portes. Je ferai ça jusqu’au bout, quitte à ce que ça me mette au sol et qu’on me ferme toutes les portes et qu’on me dise « Salut, toi, on t’écarte », c’est pas grave. Moi, je suis ouvrier, s’il faut, demain, je retourne à l’usine. Ma condition d’artiste, la chance qu’on me donne aujourd’hui, sera uniquement pour revendiquer nos idées, nous faire entendre et que le peuple puisse se ressouder parce qu’on est en train de perdre ça en ce moment. notamment au niveau de la politique. En tout cas, mon but, c’est que, vraiment, on puisse se retrouver entre nous et qu’on ait une parole. Et si je peux l’apporter, c’est une bénédiction

T’utilises un autre biais aussi, qui est la littérature. Tu as sorti un roman, L’Usine, en 2025, inspiré de ta vie et de ton travail à l’usine. Écrire, c’est ce qui permet d’exister, ou de survivre à sa mort ?

FRS : Survivre à sa mort, au moment où j’écris. Exister, par la suite

Et non pas l’inverse ?

FRS : Non. Moi, je n’ai pas besoin d’exister à la base. J’ai besoin d’éviter de mourir. Et après, je finis par exister à travers mes écrits. Les gens se reconnaissent, les gens entendent ma voix, ils savent ce que je veux dire. Et dans les livres, j’ai les moyens de développer beaucoup plus que dans le rap. Donc pour moi, c’est un vrai moyen d’expression. Et puis c’est très noble l’écriture, je trouve

On est d’accord. Il y a un documentaire dispo aussi, « Quoi qu’on fasse, nos mères pleurent’, qui a été tourné en une journée, un format qui est loin des standards actuels. C’était quoi l’ambition du projet ?

FRS : Je voulais juste exposer ma musique avec, encore une fois, un raccord à l’authenticité, un rappel de vérité. Je ne voulais pas de fioritures, juste montrer qui j’étais et surtout montrer qui on est, où est-ce qu’on vit, quelles sont nos conditions, qu’est-ce que les gens vivent vraiment. Je ne traîne pas avec des gens qui vont dans des beaux restaurants, dans des machins. On vient de Saint-Etienne, dans des villages ou des villes qui sont très pauvres. On ne mange pas à notre faim, on galère, il faut nourrir les enfants, on fait des petits boulots à droite à gauche, uniquement alimentaires. Donc je voulais montrer ça, montrer le quotidien de certaines personnes qu’on ne montre jamais. On s’est très inspiré de l’émission Striptease. Une vitrine sur la vie

Justement, j’allais y faire référence. Et au tout départ, très sincèrement, j’ai cru, quand je ne savais pas que c’était quelque chose de “sérieux”, que tu allais partir dans un truc à la C’EST ARRIVÉ PRÈS DE CHEZ VOUS

FRS : C’était les deux inspirations ouais, bien joué ! C’était C’EST ARRIVÉ PRÈS DE CHEZ VOUS et Striptease

OK donc on est vraiment dans ça

FRS : On a juste voulu essayer d’être simples et authentiques. Après, on n’a rien scénarisé donc on ne pouvait pas faire un C’EST ARRIVÉ PRÈS DE CHEZ VOUS, mais dans l’idée c’était ça, y avait ce côté nature quoi.

Le côté très intéressant c’est que tu prends le risque dès le matin de dire : il ne va peut-être rien se passer pendant cette journée, et que finalement s’il ne se passe rien, c’est peut-être aussi ce qu’on veut montrer

FRS : Ouais c’est exactement ça, c’est qu’au final le rien c’est finalement toute la poésie de la chose. On a l’impression qu’aujourd’hui il faut que nos vies soient remplies, il faut absolument qu’on fasse telle activité, qu’on réussisse, qu’on ait un beau métier, qu’on ait machin. Mais des fois, juste rien faire, juste s’asseoir, juste écouter quelqu’un parler, c’est ça la vie. C’est pas tout ce qu’on essaie de nous faire croire, de réussir, etc. Des fois, juste s’asseoir avec un ami, discuter, boire un verre, un instant, un regard, ça c’est la vie.

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Ce sont des valeurs qui se perdent ?

FRS : Complètement. On est dans la course tout le temps, avec les réseaux sociaux, on veut devenir un tel ou un tel ressembler à l’autre, partir en voyage, découvrir le monde, faire ci, faire ça. Il faut juste apprécier un regard, juste apprécier une parole, juste apprécier un visage en fait

Entre les moments où tu écris et ceux où tu lis aussi, puisque tu lis aussi, t’es relativement seul, je voulais savoir si t’étais face à un dilemme entre ta solitude et ton envie de défendre les oubliés

FRS : S’il y a quelque chose de très ingrat quand on défend les oubliés, c’est que ce n’est pas forcément des gens qui lisent ou des gens qui ont le temps de se divertir. Ils écoutent très peu de musique, ou alors des choses mainstream. Donc en fait, mon public, les gens de qui je parle, ne m’écoutent pas forcément

C’est important que tu y fasses référence, parce que j’allais rebondir sur cet aspect : comment tu vas toucher ceux à qui tu t’adresses au départ ? C’est toute la difficulté.

FRS : Ouais, c’est toute la difficulté, mais d’où l’intérêt des médias, des choses comme ça. C’est ce qui me permet d’avoir une portée un peu plus grande et d’être entendu. Notamment, Quotidien m’ont filmé une journée. Là, ça a permis à beaucoup plus d’ouvriers de se reconnaître et de voir quelque chose, parce que c’est des médias plus mainstream, on va dire. Donc on peut arriver à se faire entendre comme ça. Après, moi, je ne peux que faire. Après, ce qui en résulte, je n’ai pas le contrôle dessus. C’est comme ma musique, comme la portée qu’elle aura, j’ai aucun contrôle sur ça, aucun contrôle sur la réussite de ma musique, de mes livres, c’est pas moi qui décide. C’est le public qui décide, c’est le destin, c’est des coups de chance, c’est beaucoup d’aléas que je ne maîtrise pas. Moi, je me contente de faire. Si c’est entendu, c’est merveilleux. Si des gens se reconnaissent, c’est encore mieux. Si on arrive à avancer dans un sens, là, c’est le Saint-Graal. Mais on fait ce qu’on peut. Moi, je ne peux que faire. Mon seul rôle d’artiste, c’est d’écrire et de faire de la musique

Voilà pour la conclusion, merci beaucoup FRS TAGA

FRS : Merci Scolti. À très vite. Je te souhaite une bonne fin de journée


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