Salut Angelo, quel honneur de te recevoir ! Pour celles et ceux qui ne situent pas, t’es le boss de Live Nation France, Live Nation Ă©tant le plus gros producteur de concerts au monde. PlutĂŽt pas mal, nan ? T’as imaginĂ© un jour te retrouver non plus au centre du game, mais au sommet ?
Non, j’ai pas cette espĂšce d’ambition, l’ambition que j’ai est de faire rĂ©ussir les artistes, donc c’est d’abord eux, avant moi, et cette ambition au sein de Live Nation a toujours Ă©tĂ© importante. Quand j’ai commencĂ©, il y a maintenant 16 ans, on Ă©tait 2, maintenant on est 140, et j’ai assumĂ© cette ambition pour la sociĂ©tĂ©, pas pour moi. J’avais une vision pour Live Nation, j’avais une vision pour une entreprise de cette dimension en France, et j’avais surtout la vision de l’ampleur que la musique allait prendre dans le monde entier. Donc cette ambition je l’ai eue, mais elle est beaucoup plus pour l’entreprise et les artistes que pour moi-mĂȘme
Mais il y a quand mĂȘme le cĂŽtĂ© « parcours personnel » dans cette histoire. Tu viens de la banlieue, tu te retrouves Ă la tĂȘte de l’un des plus gros groupes, dans la musique, au monde, et c’est aussi ça que je voulais dire dans le fait de te retrouver au sommet

Oui mais je pense qu’aprĂšs, encore une fois, il y a une fiertĂ© pour moi, il y a une fiertĂ© pour mes proches, il y a une fiertĂ© pour ceux qui m’ont accompagnĂ© depuis des annĂ©es. AprĂšs, moi, j’essaie de garder la tĂȘte froide parce que demain on ne sait pas ce qui peut se passer, demain tu peux retomber en bas. Il y a une fiertĂ© du parcours accompli mais c’est le parcours en gĂ©nĂ©ral, pas seulement Live Nation, c’est le parcours depuis que je suis jeune, c’est le parcours depuis que j’ai des enfants, c’est vraiment ce parcours-lĂ qui est important pour moi, et qui est gratifiant. C’est se dire qu’aujourd’hui tu peux arriver d’un quartier, et rĂ©ussir. Et je pense que ce mot « rĂ©ussir » est important, parce que dans les quartiers on nous apprend qu’un mot : on veut qu’on s’en « sorte ». Le mot « rĂ©ussite » n’existe pas dans les quartiers. Et moi au travers de mon parcours, j’explique aux gens que la rĂ©ussite existe et qu’elle est Ă la portĂ©e de tout le monde. Il n’y a pas de « banlieusards », il n’y a pas de gens « qui vivent dans les milieux ruraux », on peut tous y arriver, il faut en vouloir, il faut toujours avancer, il faut toujours ĂȘtre respectueux des gens, respectueux des choses et je pense que ce parcours-lĂ , pour moi, est exemplaire pour toutes ces personnes de l’ombre, toutes ces personnes qui ne rĂ©ussissent pas. Et lĂ oui, pour moi et pour eux, c’est une rĂ©ussite
J’allais parler d’exemplaritĂ© justement parce qu’on peut y voir une forme d’espoir. Je crois qu’il y a peu de monde, dans le grand public, qui sait qui tu es, d’oĂč tu viens, y compris de par ton nom. On pourrait s’imaginer quelqu’un d’autre, Ă partir d’a priori, que ce soit concernant l’Ăąge, ou la provenance sociale

L’a priori existe. Sur la rĂ©ussite des gens on va dire que c’est des AmĂ©ricains qui ont investi, ou alors que le gars qui a la tĂȘte de Live Nation est un Italien qui a 65 ans et qui a les cheveux gris. On ne va jamais dire que la rĂ©ussite de Live Nation vient d’un black qui vient des quartiers et qui est mauricien. Et ça, c’est regrettable. C’est regrettable au niveau de Live Nation, comme c’est regrettable au niveau d’autres entreprises. Aujourd’hui, on se doit de juger les gens par leur rĂ©ussite. On se doit de les identifier et on se doit de les mettre en avant. Moi, je ne me mettrais pas en avant naturellement. Mais si on me demande, par exemple je vais une fois par an dans les collĂšges, dans les lycĂ©es, dans les facs, je vais faire des masterclass et des talks, et j’y vais volontiers parce que je veux aujourd’hui qu’il y ait des dizaines et des dizaines d’Angelo dans 5 ans, dans 10 ans, dans 15 ans. C’est pour ça qu’on a montĂ© une Ă©cole avec un cursus scolaire au travers de l’EFAP et de l’ICART, et on donne des bourses Ă des gens issus des quartiers dĂ©favorisĂ©s qui, demain, peuvent avoir un Bac +5 parce qu’on sait qu’aujourd’hui, les gens n’ont pas les moyens de se payer des Ă©tudes alors qu’il y a des talents dans les rĂ©gions, il y a des talents dans les quartiers, il y a des talents dans les milieux dĂ©favorisĂ©s. Et on ne doit pas aujourd’hui laisser au ban de la sociĂ©tĂ©, des gens qui ont ce talent
Et c’est aussi pour ça que c’est important pour moi et donc pour SKUUURT de pouvoir te donner la parole, et que ces paroles puissent ĂȘtre diffusĂ©es. En quoi la ligne de dĂ©part, et la piste, n’est pas la mĂȘme pour tout le monde ?
Elle n’est pas la mĂȘme pour tout le monde parce que je pense que ça vient mĂȘme de l’Ă©ducation qu’on a dans les quartiers, de la façon dont on est Ă©duquĂ©. Aujourd’hui, il y a des mots qu’on ne donne pas, dont on ne parle pas dans les quartiers. On ne parle pas d’entrepreneur, on ne parle pas d’entreprise, on ne parle pas de rĂ©ussite. Tout ça, ce sont des mots qu’on utilise pas, comme si ces mots et ces adjectifs n’Ă©taient bons que pour les autres. Et je pense que c’est cette chose-lĂ qui est regrettable parce qu’aujourd’hui, on doit avoir le mĂȘme cursus que tout le monde, on est dans un environnement d’Ă©cole oĂč on dit Ă©galitĂ©, fraternitĂ© et libertĂ©. Et pour moi, on doit avoir la mĂȘme Ă©ducation. Donc ces mots-lĂ devraient ĂȘtre les mĂȘmes pour tout le monde et malheureusement, ils ne les utilisent pas. Je pense que si on utilisait un peu plus ces mots-lĂ , si on encourageait les gens dans les quartiers et pas seulement au travers d’aides sociales, on aurait beaucoup plus de rĂ©ussite et on aurait beaucoup plus de calme dans les quartiers parce qu’on aurait beaucoup plus d’Ă©galitĂ©. Aujourd’hui, les gens ne voient pas cette rĂ©ussite, elle leur Ă©chappe, elle est loin, et pour eux elle est complĂštement abstraite. Et toute la frustration aujourd’hui qui existe chez les jeunes vient aussi de cette partie-lĂ , parce que pour eux la rĂ©ussite n’est forcĂ©ment que sportive. Ou on est footballeur, ou on est basketeur, ou on est boxeur et lĂ , on a envie de rĂ©ussir. Le reste, ça n’existe pas
Ou la musique. Toujours les mĂȘmes voies
Quand tu prends le nombre de personnes qui rĂ©ussissent dans ces domaines, c’est restreint. Alors que dans le milieu de l’entrepreneuriat, tu as des centaines et des milliers de personnes qui rĂ©ussissent. Et aujourd’hui, on n’a pas besoin d’aller aux Ătats-Unis ou ailleurs pour rĂ©ussir parce qu’on n’a pas ce choix, on n’a pas cette voie, et on n’a pas cette volontĂ© mise en place par les politiques aujourd’hui pour faire rĂ©ussir les gens dans les quartiers
Est-ce que tu t’infliges une responsabilitĂ© pour faire changer les choses sur ce point, Ă ton Ă©chelle ?
Bien sĂ»r, c’est important. On se sent responsable de la rĂ©ussite des autres. Dans les quartiers, on a une expression qui est assez simple et qui caractĂ©rise complĂštement ce que je dis. « Tu ouvres la porte, on met un pied et tout le monde passe. » C’est pareil, la porte est ouverte, j’ai mis un pied et je veux que tout le monde passe. Je veux que tout le monde passe, je veux que la porte reste ouverte parce que la porte est ouverte pour tout le monde. Il n’y a pas de porte fermĂ©e, on n’est pas passĂ© par la fenĂȘtre, on passe par la porte d’entrĂ©e, on rentre, la tĂȘte haute et fiĂšre
Alors que tu aurais pu rentrer par la fenĂȘtre tout seul et la refermer derriĂšre toi
Tout Ă fait. Mais c’est pas dans les valeurs qu’on nous a inculquĂ©es. Nos parents nous ont Ă©duquĂ©s. C’est pour ça que cette responsabilitĂ© est importante. Elle peut parfois paraĂźtre pesante parce que c’est quand mĂȘme une pression. Mais au contraire, c’est lâĂ©mulsion qui est importante. Et c’est bien de se dire qu’on a des gens derriĂšre nous qui nous suivent, qui veulent nous ressembler et rĂ©ussir.
En quoi consiste ton job de boss, et ça se traduit comment au quotidien ?

Ătre le boss de Live Nation, c’est ni plus ni moins que d’ĂȘtre le boss d’une sociĂ©tĂ© comme une autre. C’est aussi d’Ă©couter de la musique, c’est d’ĂȘtre Ă l’Ă©coute des artistes, d’ĂȘtre proche d’eux. Aujourd’hui, notre rĂŽle de producteur de spectacle, c’est d’accompagner les artistes, c’est de leur donner des moyens de rĂ©ussir, c’est de leur apporter nos compĂ©tences, de leur apporter notre savoir-faire, nos moyens, pour qu’ils rĂ©ussissent. Quand je me lĂšve le matin, j’Ă©coute de la musique, j’essaie de dĂ©couvrir des nouveaux artistes. Et l’idĂ©e, c’est d’arriver Ă avoir toujours de nouveaux artistes, toujours de nouvelles tendances. La musique s’est complĂštement dĂ©mocratisĂ©e depuis 10 ans, 15 ans avec le digital. Aujourd’hui, on a des tendances qui viennent du monde entier. On a de l’Afro, on a du reggaeton, on a de la K-pop, on a de la C-pop. Notre rĂŽle, c’est d’aller Ă la pointe de ça pour continuer Ă faire avancer les choses, continuer Ă dĂ©velopper des artistes. Les choses les plus importantes Ă faire en tant que patron de Live Nation, c’est : un, s’occuper des artistes parce que c’est important, et deux, de s’occuper des Ă©quipes parce qu’on ne rĂ©ussit jamais seul. La rĂ©ussite de Live Nation, c’est la rĂ©ussite d’un patron, mais aussi la rĂ©ussite des Ă©quipes. S’occuper des Ă©quipes, prendre soin d’eux, les motiver, les former, les faire avancer, c’est aussi gratifiant qu’avoir une rĂ©ussite personnelle
C’est quoi ĂȘtre un bon boss ?
Ătre un bon boss, c’est savoir Ă©couter, c’est savoir anticiper des choses. Oui, c’est ĂȘtre Ă l’Ă©coute. S’occuper des Ă©quipes, c’est important parce qu’on passe beaucoup de temps ensemble et notre objectif est vraiment de les accompagner, de les faire grandir, de les faire avancer et de leur transmettre la flamme. Chez nous, le matin, quand on se lĂšve, on va faire un travail qui est extraordinaire. On a la chance aujourd’hui d’ĂȘtre dans un milieu, celui de la musique, qui est toujours en train d’avancer, qui est toujours aussi importante, qui prend de plus en plus de place dans l’espace, dans le monde dans lequel nous vivons, et faire partie de cette entreprise, de ce monde-lĂ , je pense que c’est hyper motivant, hyper intĂ©ressant et c’est Ă nous de faire en sorte de garder et les artistes, et nos partenaires, et nos collaborateurs, motivĂ©s
Est-ce que tu t’imposes d’avoir une expertise panoramique, ou tu te reposes sur d’autres personnes qui, eux, ont cette expertise ?

DĂ©jĂ , la rĂ©ussite ne se fait jamais seule, il faut toujours se reposer sur des gens qui ont une expertise, mais malgrĂ© ça, j’ai une vision qui est vraiment transversale, parce qu’on a besoin d’avoir cette capacitĂ© de connaĂźtre les choses, de les comprendre pour pouvoir aprĂšs les appliquer avec les collaborateurs. Pour ma part, je m’adresse Ă des gens qui ont des compĂ©tences dans les domaines dans lesquels on est, mais j’aime bien savoir, j’aime bien comprendre, parce que ça facilite le rapport avec les gens. Quand on parle avec un artiste et qu’on parle de marketing, qu’on parle de digital, qu’on parle d’influenceurs, qu’on parle de billetterie, j’aime savoir ce qu’on fait, ce qu’il se passe, parce qu’on fait tous partie d’un projet et je pense que c’est plus facile de le vendre Ă des gens quand on comprend ce qu’on fait. Et moi, mĂȘme s’il y a des gens qui travaillent dans leur domaine, je fais en sorte d’ĂȘtre assez transversal. C’est beaucoup plus par rapport Ă une curiositĂ© naturelle, cette capacitĂ© Ă apprendre, cette capacitĂ© Ă dĂ©velopper les choses, d’ĂȘtre toujours Ă la pointe des choses. C’est important parce que c’est gratifiant. C’est gratifiant de se dire qu’on n’est pas Ă cĂŽtĂ© de la page, qu’on a encore des choses. Le jour oĂč j’arrĂȘterai d’Ă©couter de la musique, le jour oĂč j’arrĂȘterai de lire les journaux, le jour oĂč j’arrĂȘterai de suivre les tendances, je pense que je changerai de mĂ©tier. Aujourd’hui, on est Ă la pointe parce qu’on fait en sorte de rester Ă la pointe. Ce que je dis aux Ă©quipes aujourd’hui, c’est que dans le travail qu’on fait, par rapport au volume qu’on a et par rapport Ă la somme de travail qu’on a, nous sommes des sportifs. Nous sommes des sportifs de haut niveau. Comment on fait aujourd’hui pour accompagner nos Ă©quipes, pour leur faire des formations ? On a fait venir des coachs sportifs, on a fait venir des sportifs qui ont expliquĂ© comment ils se prĂ©paraient pour les grands Ă©vĂ©nements. C’est vrai qu’on a des fortes pĂ©riodes. La prĂ©paration est comme celle d’un sportif, avec des moments qui sont intenses. Notre rĂŽle Ă nous, c’est d’expliquer aux gens qu’effectivement, on est dans cet environnement-lĂ . Il y a des moments qui peuvent ĂȘtre trĂšs forts, des moments qui peuvent ĂȘtre trĂšs faibles. Il faut arriver Ă les manager. Notre travail Ă nous, c’est de faire de sorte qu’ils comprennent ces moments-lĂ , qu’ils les apprennent au mieux et qu’ils accomplissent au mieux le travail qu’on fait pour nos artistes au quotidien
Est-ce que t’as dĂ©jĂ Ă©tĂ© confrontĂ© Ă une forme d’ivresse de pouvoir, non pas avec tes collaborateurs, mais par l’influence que tu peux avoir sur le monde de la musique en gĂ©nĂ©ral ? Comment on garde la tĂȘte sur les Ă©paules ?
Non. Moi, tu sais, je suis un mauricien. Mon pĂšre m’a toujours appris Ă avoir le respect. Pas de frĂ©nĂ©sie, pas de grosse tĂȘte. Moi, je suis au poste oĂč je suis aujourd’hui. Je fais profiter le maximum de gens
On n’est jamais arrivĂ©, c’est ça, l’idĂ©e ?
De toute façon, on n’est jamais arrivĂ© parce que seul Dieu sait oĂč on peut s’arrĂȘter. Et puis surtout, tu sais, ce qu’on dit, c’est qu’il faut savoir respecter tous les gens avec qui tu travailles ou ne travailles pas. Moi, peu importe ce que j’ai ou que j’aurai, ce respect-lĂ a Ă©tĂ© fondamental dans mon parcours et dans ma vie. C’est ça qui m’a fait rĂ©ussir. Moi, j’expliquais Ă mes enfants qu’aujourd’hui, beaucoup plus qu’un hĂ©ritage, c’est la forme de respect que je leur ai apportĂ© qui compte. C’est important d’arriver Ă respecter les gens. C’est dĂ©jĂ un grand pas dans sa vie personnelle, sa vie professionnelle
OK. Alors, ce que les gens savent peu, c’est que t‘es issu des dĂ©buts du Hip-Hop, t’as vĂ©cu l’apparition et le dĂ©veloppement du mouvement et de la culture qui l’accompagne, porteuse de valeurs, avec une mentalitĂ©, une façon d’ĂȘtre. Ă ce sujet, j’ai 2 questions. Est-ce que tu dĂ©plores la quasi disparition du Hip-Hop en tant que culture globale ? Et est-ce que ma question est valable aux USA ?
Aux USA, elle disparait beaucoup moins parce qu’elle a Ă©tĂ© reconnue, beaucoup plus tĂŽt qu’en France. Et aujourd’hui, elle existe. Elle existe par elle-mĂȘme. Et on parle de hip-hop, alors qu’en France, le streetwear, c’est du hip-hop, les capuches, c’est du hip-hop, les baskets, c’est du hip-hop, les DJ, c’est du hip-hop. Mais on ne parle pas de hip-hop. On parle de musique, ou on parle de street art, ou on parle d’autres choses.Et on ne parle pas de hip-hop. Alors que aux USA, on parle de hip-hop. Il y a des musĂ©es du hip-hop, il y a des cĂ©rĂ©monies hip-hop. Et en France, on n’a pas ça. Et je pense qu’il faudrait qu’on arrive Ă mettre en place cette reconnaissance du hip-hop. Parce que sans le hip-hop, il n’y a pas tout ce qui dĂ©coule derriĂšre. Et je pense qu’on doit marquer notre respect pour ceux qui ont Ă©tĂ© lĂ au dĂ©part, ceux qui ont participĂ© Ă la rĂ©ussite du hip-hop. Ceux qui ont rĂ©ussi au dĂ©but Ă ĂȘtre lĂ , alors que personne n’y croyait. On nous a dit pendant des annĂ©es que le rap ne marcherait pas, que le break ne marcherait pas, que les graffitis resteraient dans la rue et que les DJ resteraient dans les caves. Aujourd’hui, les DJ sont au sommet. Le hip-hop est partout. Le streetwear, c’est du hip-hop. Je pense que cette rĂ©ussite-lĂ , elle doit ĂȘtre reconnue telle qu’elle est, importante.
On peut aussi estimer que cette quasi disparition est au contraire une bonne nouvelle, parce que ça laisse une chance aux survivants ou nĂ©ophytes du Hip-Hop de retourner aux origines et de s’affirmer Ă nouveau comme un contre-courant, ce qui a Ă©tĂ© perdu dans le hip-Hop ?
Non, je pense qu’il faut une rĂ©flexion qui soit beaucoup plus horizontale. Il faut avoir une rĂ©flexion avec les acteurs et voir aujourd’hui comment on peut reconnaĂźtre la culture comme elle est lĂ . Et comme, de toute maniĂšre, on a des cycles, le rap va redescendre un peu, le rap va revenir,. et oui, Ă ce moment-lĂ , on va revenir en opposition. Mais je pense que, surtout, la prise de conscience est importante. Elle doit se faire aujourd’hui, quand on a encore les moyens de se faire entendre et de se faire voir. Ce qui ne sera peut-ĂȘtre pas le cas dans un ou deux ans.
Comment distinguer le business et la culture, et sont-ils compatibles ? Parce que, quelque part, le business oblige à des concessions, qui impactent la culture, je pense à la mise en avant du mainstream, qui a fait du rap la nouvelle pop, en reprenant ses codes mais en le dénaturant
Je pense qu’on peut arriver Ă faire du business sans dĂ©naturer le hip-hop. Il faut juste avoir une reconnaissance du hip-hop tel qu’il est, et avec une reconnaissance sincĂšre. Cette reconnaissance, on ne l’a pas eue. Tu vois tous les artistes qui, Ă l’Ă©poque, ont marchĂ©, les Alliance Ethnik, les Little MC, ou tant d’autres, il faut les reconnaĂźtre maintenant. Tous ceux qui Ă©taient lĂ depuis le dĂ©part. Quand c’Ă©tait pas un business, quand c’Ă©tait une passion, et qui n’ont pas vĂ©cu de ça. Ce sont des gens qui ont portĂ© le mouvement, qui ont portĂ© la culture, et qui ont fait qu’aujourd’hui c’est un business. Il faut profiter du moyen qu’on a pour pouvoir le faire. Comment ? Je ne sais pas. Mon idĂ©e serait de mettre en place, pour la premiĂšre fois, des assises du hip-hop, qu’ils s’assoient ensemble, et voir comment on peut y arriver. AprĂšs, c’est un chantier qui est assez Ă©norme
Et ça se fait Ă diffĂ©rentes Ă©chelles. T ‘as vĂ©cu les dĂ©buts du Hip-Hop, passion, systĂšme D, investissement au quotidien…que penses-tu d’une dĂ©marche comme celle de SKUUURT, d’oĂč tu es maintenant ?
Je pense qu’elle est importante. Elle est importante parce qu’elle reconnaĂźt une culture que les gens ne connaissent pas forcĂ©ment. Toute initiative est bonne parce qu’il y a tellement rien qu’il est important qu’il y en ait, il est important qu’il y ait des initiatives avec des gens qui fassent des choses et qui bougent les lignes, parce que si on laisse ça aujourd’hui dans l’obscuritĂ© totale et qu’on ne s’en occupe pas du tout, qu’on n’en parle pas, qu’on ne le met pas en avant, ou qu’on ne le reconnait pas, on n’avancera jamais. Et du coup on va avoir une culture qui va mourir tout doucement Et qui ne va rester qu’un business. Et ça ne va ĂȘtre que du rap et que du streetwear, ou que des Djs, alors que tout ça, ce sont des choses qui sont nĂ©es d’une culture, la culture hip-hop.
Toi, tu parles de culture, parce que tu sais ce que c’est. Moi, je parle de culture. Les gens, eux, parlent de rap. Aujourd’hui, il y a des rappeurs qui ne parlent jamais de hip-hop. Moi, je trouve que ce n’est pas respectueux de parler de rap sans parler de hip-hop. Parce que s’il n’y a pas de hip-hop, il n’y a pas de rap. Parce qu’au dĂ©but, il y a d’abord le hip-hop, aprĂšs il y a les Djs, les graffeurs, et aprĂšs, il y a les rappeurs. Ce n’est pas d’abord les rappeurs. Et les rappeurs Ă©taient un peu les porte-parole des quartiers, ils parlaient de la vie des quartiers, de ce qui s’y passait. Les premiĂšres soirĂ©es dans le Bronx, ça partait de ça. Et donc, si aujourd’hui il y a des initiatives comme SKUUURT qui se mettent en place, il faut les saluer, il faut les encourager, parce qu’on en a besoin. La France est le 2Ăšme pays en termes de hip-hop, au monde. C’est vrai qu’elle l’est en termes de chiffres, en termes peut-ĂȘtre de personnes et de rappeurs, mais elle ne l’est pas du tout en termes de culture. Elle devrait ĂȘtre reconnue telle qu’elle est.
Aux antipodes, il y a Live Nation, qui est parfois dĂ©criĂ©, pour son quasi monopole sur l’industrie du spectacle vivant, qui traduit en rĂ©alitĂ© son positionnement de leader. Est-ce que c’est un revers de rĂ©ussite ?

C’est pas un revers de rĂ©ussite C’est un prisme français. Tu sais en France, tu n’as pas le droit de rĂ©ussir. Moi je suis arrivĂ© il y a 16 ans. J’ai une image oĂč Live Nation n’Ă©tait pas numĂ©ro 1 en France. Aujourd’hui elle l’est, parce que depuis 16 ans on en rĂ©ussit, parce que depuis 16 ans on travaille, parce que depuis 16 ans on emploie des gens, parce que depuis 16 ans on a mis en place des choses, et on a rĂ©ussi. On a rĂ©ussi Ă franchir le pas d’un phĂ©nomĂšne musical qui est devenu colossal. Parce qu’il y a des nouveaux courrants musicaux qui ont explosĂ© depuis des annĂ©es, et on a Ă©tĂ© les premiers dessus. On a Ă©tĂ© les premiers sur la K-pop, on a Ă©tĂ© les premiers sur la reggaeton, on a mis Bad Bunny Ă Lollapalloza en 2019, Ă l’Ă©poque personne n’en voulait. On mettait la K-pop en festival, personne n’en voulait. Donc on a Ă©tĂ© les premiers. C’est notre mĂ©tier de dĂ©couvrir et d’avancer. Donc on est leader. Le prisme de dire qu’on est dans un monopole est typiquement français. Tu ne vas pas dire que quelqu’un est fort parce qu’il est fort, non, forcĂ©ment tu utiliseras des mots comme « monopole », ou « concentration », parce que t’as envie de dire que c’est pas bien. Parce que la rĂ©ussite n’est pas bonne en France. C’est tout. La rĂ©ussite faite par un black de banlieue n’est pas bien non plus.
C’est ce que je sous-entendais par le fait de souligner que la simple rĂ©alitĂ© est que Live Nation est en position de leader, tout simplement, mais forcĂ©ment ça amĂšne Ă des critiques
Mais ça amĂšne Ă des critiques parce qu’elles sont faciles, parce que c’est trop facile. Aujourd’hui, regarde la Culture. Qu’a fait la Culture depuis 40 ans pour la diversitĂ© ? Quand tu regardes le milieu de la culture, quand tu regardes les patrons de festivals, les patrons de théùtre, les gens dans les ministĂšres, les gens dans l’institutionnel, elle est quasiment inexistante. Ce rejet de la diversitĂ© est flagrant. Donc au lieu de parler de rĂ©ussite, on parle de concentration, on parle de monopole. Alors que c’est juste la place de leader. On dit de Carrefour qu’il est leader, on ne dit pas qu’il y a un monopole. Mais voilĂ c’est des mots qu’on utilise pour faire du mal, et pour dire que d’autres gens ne sont pas bien. Ce qu’on ne reconnait pas en France, c’est la rĂ©ussite des gens, quelle qu’elle soit.
Ces polĂ©miques mĂšnent inĂ©vitablement Ă s’interroger sur les tarifs des places de concert et l’accessibilitĂ© aux gens les moins pourvus. Qu’est-ce que tu pourrais dire Ă ce sujet pour nous expliquer un petit peu comment ça fonctionne ?

Aujourd’hui on ne parle de ça que quand c’est dans la musique. Les prix de nos places ne dĂ©passent pas 200âŹ. Mais quand tu vas avoir un match de foot ? Quand tu vois les places sur PSG–Inter Ă Munich ? Dans le sport, le tennis c’est 10 fois plus cher, le football est 10 fois plus cher. On ne ramĂšne ça Ă l’accessibilitĂ© que quand il s’agit de la musique. Mais il y a 10 fois plus de choses qui sont beaucoup plus chĂšres que la musique. Pourquoi on dit que la musique est inaccessible ? Il y a une musique qui est accessible Ă des millions de personnes, on fait des concerts dans des petits clubs, c’est la moitiĂ© des shows, avec des places Ă 20, 25, 30âŹ, donc oui la culture est accessible. Et puis, la France, depuis 40 ans, subventionne des salles et des endroits pour rendre la culture accessible, mais on dit ça parce qu’il y a des personnes qui n’arrivent pas Ă accĂ©der Ă 4 concerts dans l’annĂ©e qui sont un peu plus cher parce que ce sont des amĂ©ricains qui ont des moyens colossaux. C’est du business. C’est du divertissement, c’est pas de la culture. Ce qu’il faut que les gens comprennent c’est qu’on n’est pas dans la culture, on est dans le divertissement. On est entrepreneur. On n’a pas Ă nous comparer Ă la culture
Mais est-ce que l’augmentation des places n’est pas due aussi aux tarifs des artistes ?
Depuis le Covid, tout a augmentĂ©, tout a Ă©tĂ© multipliĂ© par 2, 3, 4. Regarde l’essence. Regarde le coĂ»t de la vie. Donc Ă un moment donnĂ©, quand le coĂ»t de la vie augmente t’es obligĂ© d’augmenter les prix des billets. Comment tu vas faire quand les bus sont passĂ©s de 1500⏠à 2500âŹ, les camions de 1000⏠à 4000⏠? comment on fait pour payer ? Les gens sont obligĂ©s d’augmenter les prix des places
Mais c’est justement c’est ce que je te demande d’expliquer pour qu’on puisse bien comprendre, parce que toi t’es au coeur de tout ça
Tu vois, quand t’as des agents de sĂ©curitĂ©, au stade de France t’as quasiment 1000 agents de sĂ©curitĂ©, tous les ans les agents de sĂ©curitĂ© ont des taxes qui augmentent, parce qu’on les taxe, et donc ils sont obligĂ©s d’augmenter. Donc tous les ans on leur met des taxes supplĂ©mentaires, forcĂ©ment ils impactent ça sur la facture qu’ils nous font payer. Donc t’as le prix Donc t’as le prix des agents de sĂ©curitĂ© qui augmente. Donc quand tu additionnes les agents de sĂ©curitĂ©, les camions, bus, matiĂšres premiĂšres etc, t’as un prix des places qui augmente
C’est inĂ©vitable
Il faut pas s’arrĂȘter et dire « Oui les agents de sĂ©curitĂ© prennent beaucoup d’argent donc les places sont chĂšres ». C’est encore une fois un prisme français qui est toujours « c’est la faute de quelqu’un », y a pas de conjoncturel, c’est la faute de quelqu’un. C’est ce qu’ils vont dire
Oui, c’est chercher qui est le responsable de tout ça…
Comment tu définirais les valeurs de Live Nation ?

Visionnaire, entrepreneurial, avant-gardiste et travailleur. Parce qu’on a des gens dans les Ă©quipes qui travaillent Ă©normĂ©ment pour faire ce qu’on fait et pour la rĂ©ussite des artistes. Et aujourd’hui, tu vois, quand les gens parlent d’une structure, ils ne parlent pas des gens qui travaillent du matin au soir et qui travaillent dur. Et cette reconnaissance-lĂ , c’est eux aussi. Et donc, quand tu les critiques, tu les critiques eux aussi. Et donc, ça veut dire que tu ne reconnais pas leur travail, que tu ne reconnais pas leur talent
Ce sont les valeurs que tu cherches à insuffler au sein de tes équipes ?
Tout Ă fait, oui
Tu vas sortir une autobiographie, qui va s’appeler « BAC -1 ». Le titre revient un peu sur un sujet dont on a dĂ©jĂ parlĂ©, Ă savoir l’espoir que ça peut donner Ă certains, de se dire que la rĂ©ussite ne passe pas forcĂ©ment par les Ă©tudes, de façon systĂ©matique, que ça peut ĂȘtre une voie pour certains, mais pas pour tous
On a besoin des Ă©tudes, mais certaines personnes ne s’y retrouvent pas. On ne peut pas condamner les gens parce qu’ils ne s’y retrouvent pas. On a tous en soi, aujourd’hui, un savoir-faire. On a tous certaines compĂ©tences. On a tous une certaine intelligence. Toutes et tous on l’a. Il faut juste savoir l’Ă©duquer, il faut savoir la travailler, il faut la mettre en avant. Et aujourd’hui, ce que ne fait pas l’Ă©ducation, c’est d’accompagner ce genre de choses. Et plutĂŽt que de dire qu’on va accompagner aujourd’hui les diffĂ©rences de certains, les diffĂ©rences sur des rĂ©ussites, on les stigmatise. Et moi ce que je dis c’est qu’on peut tous rĂ©ussir dans un domaine diffĂ©rent. Et il faut juste donner sa chance Ă tout le monde
Et que le systĂšme scolaire n’est pas forcĂ©ment adaptĂ© Ă tout le monde non plus
Non, parce qu’il est trop lourd. Ă un moment donnĂ©, quand tu arrives Ă partir du collĂšge ou du lycĂ©e, faire de 8h Ă 18h tous les jours, c’est pas possible. Tu n’oxygĂšnes pas le cerveau, tu n’oxygĂšnes pas le corps, tu as besoin de t’Ă©manciper. Il faudrait un systĂšme scolaire oĂč tu puisses avoir le temps de le faire
C’Ă©tait compliquĂ© pour toi d’ĂȘtre en cours ?
C’Ă©tait pas compliquĂ©. Quand je suis allĂ© au collĂšge, j’Ă©tais dans le top 3 de la classe. Sauf que j’ai rencontrĂ© le hip-hop, j’ai rencontrĂ© le tennis…Et puis, quand tu as 15-16 ans, tu es Ă fond dedans, donc c’est compliquĂ© de te concentrer sur les cours. Quand j’ai eu la chance de faire un sport d’Ă©tudes, parce que j’avais des compĂ©tences, j’Ă©tais bon en tennis, donc j’ai rĂ©ussi Ă m’en sortir, mais j’ai eu cette chance-lĂ d’avoir le tennis. Et aprĂšs, j’ai le sport d’Ă©tudes, j’ai payĂ© mes Ă©tudes, j’ai travaillĂ© pour payer mes Ă©tudes. Et c’est pour ça qu’il faut se dire qu’on a tous une chance et qu’il faut travailler, il faut se relever, il faut marquer ses diffĂ©rences, il faut avoir une vision, une ambition. Et il ne faut pas s’arrĂȘter. Ce n’est pas parce qu’on nous dit qu’on n’est pas bon qu’on l’est forcĂ©ment
T’as toujours ton projet de fondation ?
J’espĂšre la monter cette annĂ©e et pouvoir justement mettre en place la fondation pour aider un maximum de projets
Tu peux expliquer en deux mots en quoi ça consistera ?
C’est justement une fondation pour les gens dans les quartiers qui ont des idĂ©es, qui veulent investir dans une entreprise, des associations qui ont besoin d’aide, enfin c’est tout ce qu’on peut mettre en place par une fondation. C’est vraiment un systĂšme de bourse, d’idĂ©es, de projets, d’associatif, d’entrepreneuriat, d’Ă©tudes. LĂ , partout, on va pouvoir aider les jeunes qui en ont besoin
Ăa veut dire quoi rĂ©ussir, Angelo ?
RĂ©ussir, ça veut dire avoir un confort sur soi, et ça veut dire ĂȘtre en paix avec soi-mĂȘme. Si on est en paix avec soi-mĂȘme, qu’on se lĂšve le matin, qu’on se regarde dans le miroir et qu’on est fier de soi, c’est rĂ©ussir. La rĂ©ussite, ce n’est pas forcĂ©ment d’ĂȘtre trĂšs haut. On est tous trĂšs haut. Te lever le matin, te rĂ©veiller Ă la glace et te dire que ta famille va bien, c’est une rĂ©ussite
Tu sais comment ça a commencĂ© et d’oĂč tu viens, est-ce que tu as une idĂ©e de oĂč tu iras et de comment ça finira ?
Ăa finira comme Dieu voudra
TrĂšs bien. Merci beaucoup pour le temps que tu m’as accordĂ©, Angelo. Et donc on attend l’autobiographie « BAC-1 », qui va sortir bientĂŽt
Merci Scolti, Ă bientĂŽt !
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