
Il y a un geste que Bérangère Fromont pratique depuis longtemps, et qui m’a vraiment parlé lorsque je l’ai rencontrée au Théâtre du Nord, à Lille avec l’Institut pour la Photographie : elle sort. Elle marche. Elle se perd exprès dans une ville.
« Même sans photographier, j’aime regarder autour de moi. Il y a un moment où si je ne sors pas dans la rue… je me sens un peu morte. »
C’est viscéral. Plus qu’un choix photographique, c’est un besoin. Bérangère photographie parce qu’elle a besoin de regarder. L’appareil devient le prolongement de cette curiosité presque vitale.
Et parfois, pour comprendre ce que l’on regarde, il faut accepter d’y consacrer des années.
Six mois pour trouver le regard

En 2023, Bérangère commence à photographier la place de la République, à Paris. Son intention initiale est simple : documenter le lieu. Mais rapidement, quelque chose résiste.
Pendant près de six mois, elle cherche sa position, sa distance, son cadre. Elle photographie en plan large, accumule les images, les examine sur ses planches-contact.
Puis, au bas d’une planche, une photographie retient son attention.
Un dos. Des cicatrices. Des traces de chutes.
Un détail qu’elle n’avait peut-être même pas remarqué au moment de déclencher.
C’est le déclic.
Le principe de la série apparaît : photographier large, puis retourner dans l’image. Recadrer, agrandir, explorer ce qui se cachait presque à la marge. Découvrir, dans une photographie, celle qu’elle n’avait pas conscience d’avoir prise.
Ce qui devait être une documentation de la Place devient une exploration des corps, des gestes et des détails.
Et cette recherche va l’occuper pendant trois ans.
Devenir invisible en restant visible

Le paradoxe est assez beau : plus Bérangère est présente, moins on la remarque.
Avec son appareil photo, elle est pourtant impossible à manquer. Mais à force de revenir, jour après jour, elle finit par faire partie du décor.
« À force d’être là, on finit par se faire oublier. C’est le seul moyen, le temps. »
Elle devient un personnage de la Place. Une présence familière qui ne perturbe plus vraiment les scènes qu’elle photographie.
Cette invisibilité acquise à force de patience lui permet de saisir des attitudes naturelles, sans provoquer ce qu’elle cherche à observer.
Il y a aussi une particularité dans cette relation aux autres : elle est une femme qui photographie, pendant trois ans, des garçons souvent torse nu.
« Je pense que si j’étais un homme avec un appareil photo qui passerait trois ans à photographier des garçons torse nu… je pense pas que ça passe. »
Selon elle, être une femme lui a paradoxalement permis de disposer d’une plus grande liberté pour mener ce travail.
Mais au-delà de cette question, c’est surtout le temps qui construit sa légitimité. Elle ne vient pas chercher quelques images avant de repartir.
Elle revient. Encore et encore.
Les Princes de la Place

Bérangère les appelle les « Princes de la Place ».
Des jeunes avec leurs codes, leurs attitudes, leurs vêtements. Une manière bien à eux d’occuper l’espace et de se montrer.
Car la place de la République est aussi un théâtre. Les bancs, les terrasses et les passants forment un public permanent. On y regarde autant qu’on y est regardé.
Mais derrière cette apparente mise en scène, les histoires sont différentes.
Certains viennent simplement skater, retrouver leurs potes, passer la journée. D’autres occupent cet espace quotidiennement, au point qu’il devient un élément central de leur existence.
Il y a notamment ce garçon qui skate pieds nus. Sans domicile, il dort à Vincennes et passe ses journées sur la Place, du matin jusqu’au soir. Il a parfaitement conscience de la place que ce lieu occupe dans sa vie.
Son histoire donne une autre dimension à ces images. Derrière les attitudes, les corps et les vêtements, il y a des existences que l’on pourrait facilement traverser du regard sans chercher à les comprendre.
Les filles, elles, sont beaucoup plus rares. En trois ans, Bérangère n’en photographie que trois ou quatre.
Et puis, il y a la réalité de la Place elle-même.
Les manifestations, les rassemblements, les revendications qui viennent régulièrement interrompre le quotidien de ceux qui y passent leurs journées.
Un jeune finit même par lâcher :
« Ah c’est bon quoi, bon d’accord, on est d’accord avec eux, mais là c’est un peu relou. »
Il ne s’agit pas nécessairement d’un désaccord politique. Parfois, on voudrait simplement pouvoir continuer à vivre, retrouver ses amis ou faire du skate.
La Place est un symbole pour ceux qui viennent y manifester. Pour d’autres, elle est avant tout un lieu de vie.
Et Bérangère s’intéresse précisément à ce quotidien qui subsiste derrière les grands événements.
Quatre kilos sur le dos

Pour mener ce projet, elle s’impose des contraintes presque obsessionnelles.
Une seule Place. De la pellicule. Pas de photographie en hiver. Toujours cette lumière rasante de fin de journée.
Et quatre kilos de matériel sur le dos.
Parfois, il fait 40 degrés. Elle passe des journées entières sur place, connaît des périodes où elle ne déclenche presque pas. Le travail devient physiquement éprouvant.
Pourtant, elle revient.
Ces contraintes pourraient sembler absurdes. Pour Bérangère, elles sont presque rassurantes.
« Les contraintes ça te développe… ça te resserre les possibilités. Moi ça me rassure parce que sinon c’est vraiment vertigineux. »
Le vertige, c’est celui des possibilités infinies.
Alors elle choisit de réduire son terrain, de répéter les mêmes gestes, de revenir au même endroit. Cette discipline finit par construire son regard.
Mais il faut aussi pouvoir tenir financièrement.
Un financement du CNAP lui permet de travailler pendant les six premiers mois. Ensuite, l’argent manque. Les pellicules coûtent cher, il faut travailler à côté.
Bérangère ne mène qu’un projet à la fois, mais celui-ci finit par prendre toute la place.
Derrière les images, il y a donc une autre réalité : celle d’un travail qui demande du temps, de l’argent et une endurance considérable.
Ce n’est pas du romantisme bohème. C’est du réel.
Regarder jusqu’à comprendre

Chez Bérangère, le détail n’est pas un simple effet de style. C’est une méthode.
« Je vais m’arrêter, je vais regarder quelque chose très attentivement. Je vais prendre le temps de le regarder et en le regardant il va vraiment se… je vais finir par le comprendre. »
Un profil qui ressemble à une statue grecque. Une paire d’AirPods qui vient casser la perfection d’un visage. Une cicatrice, un bleu, une croûte.
Ces fragments racontent autre chose que ce que l’on perçoit au premier regard.
Elle y cherche notamment une forme de fragilité du corps masculin, quelque chose qui échappe aux postures et à l’apparente assurance de ses sujets.
Et c’est peut-être dans la seconde étape de son travail que cette recherche devient la plus personnelle.
Sur place, photographier peut être pénible. Mais devant ses planches-contact, tout change.
Elle observe, recadre, agrandit. Un détail apparaît. Une image qu’elle croyait ordinaire révèle soudain quelque chose d’inattendu.
Elle tombe amoureuse d’un fragment qu’elle n’avait pas forcément identifié au moment du déclenchement.
« Il y a comme une petite montée de joie. »
C’est fascinant, cette idée qu’une photographie puisse continuer à se révéler bien après avoir été prise.
Comme si le regard du photographe ne s’arrêtait jamais vraiment au déclenchement.
Photographier l’entre-deux

Entre 2023 et 2026, la place de la République continue d’accueillir manifestations, rassemblements et grands événements.
Bérangère aurait pu choisir de documenter cette actualité.
Elle préfère regarder ce qui existe autour.
« Ce qui m’intéresse, c’est plutôt l’entre-deux entre chaque catastrophe. »
Ce qui se passe quand rien ne semble se passer.
Les skateurs qui passent leurs journées à répéter les mêmes figures. Les discussions interminables. Les corps qui se reposent. Le simple plaisir d’être là.
Des activités qui échappent à la logique de productivité.
Dans cette manière d’occuper l’espace public, Bérangère voit une forme de résistance. Une façon d’exister sans nécessairement produire, consommer ou participer à un événement.
C’est aussi ce qui donne une dimension politique à son travail, sans que les photographies aient besoin de devenir des images militantes.
Elle ne photographie pas les grandes manifestations qui font l’actualité. Elle s’intéresse à ceux qui restent lorsque les cortèges sont partis.
À la vie qui reprend.
Ou plutôt, à celle qui n’a jamais vraiment cessé.
Soixante-dix images, trois ans de vie

Au terme de cette recherche, Bérangère se retrouve avec une sélection d’environ soixante-dix images.
Le travail ne s’arrête pourtant pas là.
Pendant presque un an, elle réfléchit à leur ordre, à leur rythme, à leurs rapprochements. Elle déplace, recommence, observe encore.
Une image ne raconte pas exactement la même chose selon celle qui la précède ou celle qui la suit.
Il faut trouver les correspondances, les ruptures, les respirations.
Dans un monde où les photographies sont produites, publiées et oubliées à une vitesse vertigineuse, cette manière de travailler a quelque chose de singulier.
Bérangère prend le temps de photographier, puis celui de comprendre ce qu’elle a photographié. Et enfin, celui de construire une histoire avec ses images.
Son livre, publié chez Chose Commune, compte 272 pages. L’exposition présentée au Théâtre du Nord, à Lille, prolonge cette recherche dans un espace vivant, loin de la neutralité d’une galerie blanche.
Mais ce qui persiste, au-delà du livre et de l’exposition, c’est cette attention portée aux choses que l’on ne remarque plus.
Un dos marqué par des cicatrices. Un geste ordinaire. Un visage. Un garçon qui passe sa journée sur une place.
Des fragments de vie qui auraient pu disparaître dans le flot des images.
Pendant trois ans, Bérangère Fromont est revenue au même endroit. Elle a attendu, photographié, cherché dans ses planches-contact ce qui lui avait échappé sur le moment.
Elle a appris à regarder la Place. Puis les corps. Puis les détails.
Et finalement, elle nous invite à faire la même chose.
À prendre le temps de voir ce qui se trouve juste devant nous.
On repense alors à cette nécessité qu’elle exprimait au Théâtre du Nord, à ce besoin de sortir dans la rue, même sans appareil photo.
Chez Bérangère Fromont, regarder n’est pas seulement une manière de photographier. C’est une façon d’être vivante.

Bérangère Fromont — « République » Exposition au Théâtre du Nord du 18 septembre 2026 au 16 janvier 2027 Entrée libre / Mar-ven 12h30-19h, sam 14h-19h 4 place du Général de Gaulle, Lille / Institut pour la Photographie
Le livre « République » est édité par Chose Commune (272 pages, noir et blanc)
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